مخاطر أولاد سيدي الشيخ على التل و المغرب

La menace des Oulad Sidi Chiekh contre le Tell Algérien et les dangers de leurs intrigues au Maroc
(1870-1873)

II régnait dans la région frontière un calme rassurant, au début de l'été 1870. L'expédition du général Wimpffen  dans la vallée de l'oued Guir, au printemps précédent, avait complètement effacé le mauvais effet produit par l'échec de la riposte au coup de main de Si Kaddour ben Hamza sur les Hamyane. Les tribus marocaines du Sud, qui donnaient asile aux Oui ad Sidi Cheikh dissidents, étaient châtiées.
Les deux grandes branches 'des Oulad Sidi Cheikh manifestaient à cette époque des tendances bien différentes.
Si Kaddour ben Hamza, le chef des Chéraga, restait  à la tête de l'insurrection. Quant au chef des Gheraba, Sidi Cheikh ben Tayeb, il s'était rapproché des Français ; ce personnage mourait, d'ailleurs, le 15 juillet, en laissant la succession à son fils Si Mâamar. Le cousin de celui-ci, Si Sliman ben Kaddour, qui avait fait sa soumission depuis deux ans, venait d'être nommé agira des Hamyane le 1 er juillet.
Dans l'amalat d'Oudjda, les populations montraient une attitude correcte ; nous entretenions même d'assez bonnes relations avec quelques chefs indigènes, notamment Mohammed ould el Bachir, des Béni Snassen, et Ah ould Ramdan, d'Oudjda. L'amel Boucheta ben Baghdadi était, par contre, animé de sentiments peu amicaux à l'égard des Français ; on doit ajouter que ce fonctionnaire chérifien manquait d'autorité et ne pouvait rien entreprendre de sérieux sans l'assentiment des deux notables précités. Tout compte fait, la situation se présentait sous un jour plutôt favorable, au moment où allait éclater, la guerre franco-allemande .
L'OFFENSIVE DES INSURGÉS ET LA COMPLICITÉ
DE L'ÀMEL
Les embarras des Français au moment de la guerre avec l'Allemagne
La mobilisation de l'armée française mit tout à coup l'Algérie dans, une situation très difficile. Ses meilleurs régiments étaient aussitôt embarqués pour rejoindre les armées de l'Est et prendre part aux premières opérations de la campagne ; ils se faisaient écraser sur les champs de bataille de la rive gauche du Rhin. Par suite d'une succession de revers inouïs, qui avaient amené la destruction de la plupart des grandes unités engagées, la France devait faire appel à toutes les ressources, afin de reconstituer ses forces -en vue de s'opposer à la marche de l'envahisseur.
Les troupes maintenues en Algérie, même celles des dépôts, en furent retirées, les unes après les autres, pour former des régiments de marche. Les prélèvements opérés sur le personnel des bureaux arabes ne laissèrent dans les postes qu'un nombre d'officiers excessivement réduit, ne permettant plus d'exercer une surveillance active et efficace des populations.
Pour assurer la garde du pays, il ne restait que des gardes nationales, mobiles, «formées d'éléments disparates, manquant de cohésion et dépourvus d'allures militaires, en même temps que mal armés et mal équipés.
A la vue de ces piètres soldats, les indigènes se rendirent compte de la pauvreté de nos moyens d'action et ils n'eurent plus pour les Français le respect qu'inspirent toujours les puissants, mais que l'on refuse aux faibles. La Prusse, se chargeait d'ailleurs de répandre la nouvelle de nos malheurs ; elle cherchait à entraîner les Marocains contre nous et s'efforçait d'introduire dans les tribus algériennes des agents à sa solde. A la fin de décembre 1870, un soulèvement général semblait possible ; les autorités d'Algérie n'étaient pas certaines de 'maintenir l'ordre à la frontière.
Dès le début de la guerre, les événements de France avaient retenu l'attention de nos voisins ; il était fort naturel qu'ils s'en préoccupent, car, en tant que musulmans, la plupart, d'entre eux conservaient évidemment le désir d'être débarrassés de- notre présence. Dans les premiers jours de septembre 1870, on signalait que des Béni Snassen s'étaient entretenus du conflit, au cours d'orne visite de l'amel à Mohammed ould El Bachir. Les Oulad Sidi Cheikh ne pouvaient manquer de saisir l'occasion : ils tentèrent de déchaîner un mouvement anti-français. Vers la fin du mois de septembre, Si Kaddour ben Hamza écrivit au chef des Béni Snassen ; il lui demandait son concours pour une expédition dirigée contre nous. Mohammed ould El Bachir évita de s'engager et se contenta de répondre qu'il ne pouvait, participer à l'opération projetée sans un ordre du Sultan. Cette réserve était de circonstance.
Ce personnage eût été, en effet, bien maladroit de se compromettre, avant d'avoir la certitude que la France ne se relèverait pas de ses désastres. Le chef des Béni Snassen se tenait donc dans une expectative prudente et réservée, et l'on ne s'étonne pas que le commandant supérieur du cercle de Marnia ait dit de lui : « II est bien difficile de savoir ce que Mohammed ould Bachir a dans son coeur ». Les Béni Snassen, dont la neutralité nous importait le plus, parce qu'ils formaient le groupe le plus puissant de l'amalat, suivaient l'exemple de leur chef et ne manifestaient aucun sentiment hostile.
Comme la défaite française s'affirmait chaque jour, des symptômes d'agitation apparurent au bout de quelque temps. Au mois de janvier 1871, l'attitude de Mohammed ould El Bachir parut inquiétante ; celle de quelques familles religieuses du cercle de Nemours fut également jugée anormale. D'autre part, Bou Azza ould El Ârbi, qui avait échoué en 1867 dans sa tentative de guerre sainte, se rapprocha du territoire algérien ; il parcourut la plaine de Trifa, où se trouvaient des tentes d'Oulad Sidi Cheikh, ainsi que des tribus des Béni bou Yahi, Oulad Seftout et Sedjaâ, mais ses intrigues contre les Français ne donnèrent pas de résultat appréciable. Sur ces entrefaites, des querelles sanglantes survenues chez les Béni Snassen provoquèrent une diversion ; pendant qu'ils se battaient entre
eux ces montagnards ne songèrent pas à prendre leur revanche de I85Q. Peu après la fin des troubles, on apprit, d'ailleurs, la conclusion du traité de Francfort, qui avait, été signé le 10 mai. Cette nouvelle fit impression sur Mohammed Ould El Bachir qui s'empressa d'interdire ;à ses gens la moindre entreprise contre le territoire algérien.
Quant aux Oulad Sidi Cheikh, ils ne désarmaient, pas.
Au mois de mars, on sentit.leur menace peser sur le Tell et l'on  du prendre des mesures de défense. A cette époque, les autorités françaises cherchaient à négocier avec Kaddour ben Hamiza, le chef des dissidents, mais celui-ci les berna ; le 2 mars, au lieu de venir au point qui avait été fixé pour un rendez-vous, il s'arrêta à plus de 150 kilomètres à l'ouest, au Kheneg el Hada. Les Gheraba faisaient cause commune avec les Cheraga ; pendant que Si Kaddour ben Hamza jouait une véritable comédie, Si Maâmar ben Cheikh entamait les hostilités. Ce dernier n'était plus obligé de garder des ménagements, puisque le Sultan avait remis en liberté, quelque temps auparavant, son frère, Si Slimane, détenu à Fez .
Les tribus de Marnia razziées par une bande de dissidents
Depuis le mois de février 1871, les contingents des Oulad Sidi Cheikh Gheraba, auxquels allaient bientôt se réunir ceux des Cheraga, se trouvaient au voisinage de la frontière. La proximité de ces bandes était d'autant moins désirable, que l'Algérie, complètement dégarnie de troupes solides, traversait- à -ce moment la période la plus critique de la guerre. La crainte d'une attaque entretint dès lors une continuelle alerte.
En raison de l’absence du goum et des bruits alarmants qui lui parvenaient, le 16 mars, le commandant supérieur de Marnia invita le fils du caïd des Béni Bon Saïd, Mouzian ben Ahmed, à redoubler de vigilance, afin de ne pas être surpris. Par sa position, cette tribu était, en effet, exposée à recevoir les premiers coups en cas d'incursion des dissidents. Malheureusement, le manque de cavaliers rendait la surveillance difficile ; les éclaireurs, assurant le service a pied, ne pouvaient pas transmettre les renseignements recueillis avec la rapidité voulue.
Le 17 mars, à la première heure, un parti d'environ 500 cavaliers et piétons, venant de Ras El Aïn (Berguent), sous le commandement d'EI Hadj El Arbi, arriva à Sidi Djabeur sans avoir été éventé ; en cet endroit, il se divisa en deux groupes. El Hadj El Arbi s'arrêta au col avec les fantassins et une partie des cavaliers ; il fit razzier quelques douars marocains des Djaouna el Oulad el Abbès (Angad) et des Béni bou Hamdoun et Béni Hamlil.
Imploré par le cheikh des Oulad El Abbès, lui rappelant qu’ils etaient tous deux sujets du Sultan, El Hadj El Arbi consentit à rendre tout le butin enlevé aux Angad. Les Béni bou Hamdoun et Béni Hamlil furent moins heureux ; ils n'obtinrent aucune restitution, sous prétexte qu'ils recevaient chez eux les Oulad Sidi Ahmed ben Miloud, fraction maraboutique des Oulad Nehar d'Algérie.
Pendant ce temps, Si Maâmar ben Cheikh, à la tête d'une centaine de cavaliers, se dirigeait vers le territoire des Benî bou Saïd ; il se jetait au passage sur le douar des Oulad Sidi Ahmed ben Miloud et le mettait au pillage.
Si Maâmar ben Cheikh semble avoir été guidé dans sa marche par un homme des Oulad El Abbès, qui se serait joint à lui en cours de route ; des piétons, appartenant à un douar de cette même fraction et ayant des attaches avec les Oulad Sidi Cheikh, auraient, en outre, renforcé le goum du chef des Gheraba.
Il était environ 7 heures et demie du matin, quand Si Maâmar ben Cheikh pénétra chez les Béni bou Saïd avec sa bande. Une vingtaine de cavaliers avaient pris la direction de Gar Rouban, pour aller razzier le douar des Oulad bou Chita ; le restant de la troupe tomba à l'improviste sur les douars Berakna, El Ghoraba et Ayadam, dans les parages de Sidi Zaher. L'éveil fut donné par les bergers, qui sortaient du campement et conduisaient les troupeaux au pâturage. Le fils du caïd de la tribu et ses oncles s'avancèrent aussitôt à cheval, afin, de reconnaître les arrivants ; ils rencontrèrent bientôt quelques cavaliers qui leur dirent
: « Nous voulons la paix, nous sommes des Angad ».
Mais d'autres cavaliers, au nombre d'une trentaine, survinrent sur ces entrefaites ; Mouzian ben Ahmed refusant de les suivre, on l'abattit d'un coup de pistolet. Le goum ennemi envahit ensuite les douars, tuant quatre hommes et en blessant un, et il enleva la plus grande partie des troupeaux. Pendant que le gros des assaillants s'occupait de faire filer les prises, une vingtaine d'entre eux poussèrent une pointe sur la route de Marnia ; ils surprirent une tente du douar Oulad Kaddour, de la tribu des Béni Ouacine, et tuèrent, le propriétaire pour s'emparer des six chameaux qu'il gardait. Ces bandits s'arrêtèrent au douar voisin de la même tribu, celui des Msaïda ; ils y burent du lait, brisèrent seulement quelques ustensiles, puis battirent en retraite à la hâte.
La première nouvelle de cette agression parvint à Marnia vers 8 heures. Peu après, on vit les Béni Ouacine refluer avec leurs troupeaux du côté de la zone montagneuse située au nord du village. Le commandant supérieur du cercle envoya immédiatement en reconnaissance à Sidi Zaher le chef du bureau arabe accompagné de quatre spahis. Cet officier ne put que visiter les douars razziés et s'assurer du départ des assaillants, qui, par une marche rapide, s'étaient repliés sur Sidi Djabeur avec leurs prises ; dans le cas contraire, la faiblesse de son escorte ne lui eût d'ailleurs pas permis d'intervenir. De son côté, le caïd des Béni Ouacine reçut, vers 10 heures du matin, une lettre du Cheikh Ali ould Ramdane, d'Oudjda, l'avisant que les Oulad Sidi Cheikh venaient de razzier les Oulad Sidi Ahmed ben Miloud et paraissaient se diriger sur les Béni bou Saïd. Ce chef indigène partit sans retard avec huit cavaliers, les seuls qui lui restaient, et réussit à reprendre trois des chameaux volés à l'homme des Oulad Kaddour.
L'audacieuse pointe des dissidents sema l'inquiétude jusque dans le cercle de Nemours, où les Béni Ouacine, fuyant la plaine, mirent leurs tentes à l'abri au coeur des montagnes des Djebala et des Trara. Cet exode répandit l'alarme chez les Achache, limitrophes des Béni Ouacine ; ils demandèrent à reporter leurs campements en arrière.
On s'efforça de les rassurer, afin d'éviter un mouvement capable d'entraîner la panique. En l'occurrence, le commandant du cercle regretta vivement de ne pas avoir encore reçu les troupes promises. D'une manière générale, les populations ne redoutaient pas une invasion de leur pays tourmenté par les go unis des Oulad Sidi Cheikh, mais les agissements de ceux-ci étaient susceptibles de provoquer une levée en masse des Béni Snassen, malgré les querelles qui divisaient alors cette tribu. L'éventualité ne se réalisa pourtant pas, grâce surtout à la décision de Mohammed ould El Bachir de ne pas pactiser avec nos adversaires et de maintenir l'ordre. Sa rivalité avec l'amel, qui se montrait, déjà peu favorable à la cause française, contribua en partie à lui. faire adopter cette ligne de conduite.
Dans le cercle de Sebdou, l'émotion fut assez vive.
On y expédia des troupes de Tlemcen pour renforcer la garnison du chef-lieu, dontda colonne mobile stationnait à El Gour.
La complicité, au moins morale, de l'amel semblait acquise aux Oulad Sidi Cheikh. Avant de fondre sur les Béni bou Saïd, El Hadj El Arbi aurait écrit à Boucheta ben Baghdadi, d'Oglat Cedra, pour l'avertir du coup de main en préparation, en ajoutant qu'il ne serait fait aucun mal aux tribus marocaines. L'amel aurait répondu qu'il ne s'opposerait pas à cette tentative, si les assaillants ne s'arrêtaient pas chez les Angad cela afin d'éviter toute cause de trouble. Il y a beaucoup de probabilité que le fait soit exact ; Boucheta ben Baghdadi satisfaisait ainsi son désir de nous nuire et il dégageait sa responsabilité.
En ce qui concerne les Angad, le chef des Béni Snassen manifesta l'intention de châtier ceux d'entre eux, qu'il soupçonnait- d'avoir attiré les dissidents ; l'amel s'y opposa et, pour justifier son refus, dit qu'il fallait attendre les ordres du Sultan, auquel il avait rendu compte des événements .
A la suite des incidents survenus dans le cercle de Marnia, on massa à Sidi Zaher l'escadron de spahis et des gouras de Tlemcen et de Marnia. Cette précaution rassura les Béni Ouacine, qui, au bout de quelques jours, réinstallèrent leurs campements dans la plaine. Les patrouilles lancées le long delà frontière ne signalaient rien de particulier : néanmoins, les bruits recueillis n'étaient pas rassurants. Une entente entre El Hadj el Arbi et certains groupements marocains restait chose fort possible.
Après la razzie des Béni Bou Saïd, El Hadj El Arbi avait été camper à Tiouli et le gros de ses forces se tenait à Oglat Cedra ; la tribu marocaine des Béni Yala s'était réfugiée dans la montagne de peur d'être attaquée. Le 26 mars, on rapporta que, le lendemain, Si Maâmar ben Cheikh et El Hadj El Arbi devaient se joindre, avec leurs contingents, à Si Kaddour ben Hamza, lequel venait d'arriver au Kheneg el Hada. Une incursion sur le territoire des cercles de Marina et de Sebdou parut imminente et le malaise s'étendit dans tout le pays.
Ce danger imprécis, mais toujours menaçant, provoqua de la nervosité parmi les troupes ci même chez certains officiers. Il est virai que les moyens de défense sérieux faisaient défaut.
Le commandant supérieur de Marnia n’avait pas d'obusier de montagne pour les sorties ; il manquait également d'infanterie et pria le colonel commandant la subdivision de lui adresser, au plus tôt, 150 mobiles, au cas où ce serait réalisable. Il en était partout, ainsi ; dans chaque circonscription le commandement réclamait des hommes et du matériel. Le commandant supérieur de Marnia avait ordonné, précédemment, que la garnison de Sidi Zaher ne se retirerait que devant des forces très supérieures pour se mettre à couvert sous le canon de la redoute du chef lieu.
La situation s'aggravant, il rappela, dans la soirée, du 26 mars, les escadrons et les goums qui occupaient ce poste. Les cercles de Nemours et de Marnia ne furent d'ailleurs pas Inquiétés ; l'ennemi se disposait, à porter ses efforts contre celui de Sebdou.
L'incursion des Oulad Sidi Cheikh chez les Oulad Nehar et le combat de Magoura
La violence de l'alerte des derniers jours de mars 1871 n'est pas surprenante. Tandis que l'autorité française, en dépit de l'agression de Si Maamar ben Cheikh, espérait encore entrer en arrangement avec Si Kaddour ben Hamza, celui-ci se dérobait tout à coup ; il dressait ses tentes au Kheneg el Hada, sur la frontière, et y attendait ses contingents.
Cette nouvelle altitude était pleine de menaces, et de nature à jeter le trouble. Kheneg el Hada se trouvant à la lisière du territoire des Oulad Nehar et à hauteur d’El Aricha, le coup atteignait plus particulièrement le cercle de Sebdou, dont les forces n'étaient pas moins limitées que celles des autres circonscriptions de la subdivision de Tlemcen. H y eut donc aussi une très forte émotion dans ce cercle ; les tentes se replièrent, hâtivement, en faisant le vide devant les Oulad Sidi Cheikh.
On renforça, dans la mesure permise, la colonne d'El Cour et l'on tint prêtes, en vue des différentes éventualités, toutes les troupes qui purent être rendues disponibles.
La colonne concentrée à El Gour, sous le commandement du lieutenant-colonel des Méloizes, comprenait 700 fantassins, 644 cavaliers réguliers, une section d'artillerie et des goums à pied et à cheval ; elle était formée en majeure partie d'éléments lires de Saïda.
Au défont du mois d'avril, Si Kaddour ben Hamza, jetant définitivement le masque, prononça un mouvement sur El Aoudj et Ras El Ma (Bedeau). La crainte s'empara alors des tribus du cercle de Tlemcen, qui cherchèrent, un refuge dans les  montagnes. La colonne du lieutenant-colonel des Méloizes reçut Tordre de se porter sur Sidi Djilali et Magoura, afin de s'opposer à d'exécution des projets du marabout; elle quitta El Gour le 5 avril. Après une période de stationnement à Sidi Djilali, elle continua sa marche en avant ; une seconde colonne vint la remplacer en ce dernier point, d'où l'on couvrait la région occupée par les campements des tribus. Le 17 avril, dans la matinée, Si Kaddour ben Hamza se mit à la tète de ses contingents et s'avança sur les plateaux de faible relief: situés à quelques kilomètres au nord des puits de Magoura ; il semblait vouloir couper la colonne des Méloizes de sa base de Sidi Djilali. Des Gheraba participaient à l'opération, notamment El Hadj El Arfoi et son frère Si Slimane ben Cheikh.
Le lieutenant-colonel des Méloizes lit reconnaître l'ennemi par un groupe d'environ 500 hommes, avec un goum et deux canons. Vers dix heures, ce détachement se heurta aux insurgés établis sur une position dominante, à environ trois kilomètres des puits ; il engagea de suite le combat, dans des conditions défavorables. Après avoir reçu quelques obus, l'ennemi se rua en masse sur la petite colonne française. Malheureusement pour nous, les goumiers, très impressionnés, tournèrent, bride ; ils semèrent le désordre dans les rangs de la cavalerie régulière. Fantassins et artilleurs soutinrent bravement le choc, sans se laisse entamer, .mais, dans leurs efforts pour atteindre le sommet du plateau, ils subirent le feu meurtrier de leurs adversaires bien postés. Pendant un certain temps, la situation de nos troupes fut difficile et même critique.
Les soldats s'accrochèrent aux pentes et, à la suite d'une lutte opiniâtre, parvinrent enfin à couronner la hauteur.
Les piétons de l'ennemi, bousculés, durent, prendre la fuite, ce qui amena également la retraite de ses cavaliers.
Devant ce succès, le goura s'était ressaisi ; il se lança à la poursuite des insurgés et leur donna une chasse effrénée.
Les débris des contingents du marabout repassèrent en désordre le Kheneg el Hada ; ils avaient environ 200 tués.
De notre côté, nous perdions dans cette affaire 2 officiers et 23 hommes tués, 12 blessés et 2 disparus ; la cavalerie, régulière, obligée de combattre corps à coups dans une mêlée confuse, était très éprouvée. La colonne reformée alla passer la nuit à Magoura, puis rentra à Sidi Djilali ou elle s'arrêta quelques jours. Le brillant combat du 17 avril dégageait complètement le cercle de Sebdou.
Le rude coup porté à Si Kaddour ben Hamza avait fortement atteint son prestige. Il s'était retiré à Oglat Cedra et cherchait à s'approvisionner en grains jusque dans la plaine de Tafrata, sur la rive droite de la Moulouya, Mais notre adversaire, bien que battu, n'était pas définitivement hors de cause ; il pouvait encore nous susciter des ennuis et la situation demeurait assez trouble. Vers la fin du mois d'avril, l'attitude des populations de l'amalat d'Oudjda fut jugée douteuse ; des indigènes hostiles répétaient avec arrogance que les Français, sans troupes et sans argent, ne pouvaient plus rien contre eux. On supposa, avec de sérieuses apparences de raison, que nos voisins étaient, fortement travaillés par des émissaires du chef des dissidents. L'amel Boucheta ben Baghdadi entretenait, d'ailleurs, avec lui une active correspondance, et il y avait lieu de se défier de ce fonctionnaire, dont les sentiments à notre égard étaient bien connus. Les 23 et 24 avril, des Marocains occasionnèrent des rixes sur le marché de Marnia, malgré la présence d'un piquet d'infanterie. Ces indices décelaient, une certaine fermentation des esprits, laquelle aurait, pu amener de la tension dans les rapports avec les tribus du Maroc. La tranquillité ne fut néanmoins pas troublée ; les chefs et les notables influents, plus clairvoyants que la foule inconsciente, évitèrent de se laisser entraîner par les gens de désordre.
Le calme persistant, les populations algériennes ne tardèrent pas à reprendre confiance ; dans le cercle de Tlemcen, les douars regagnèrent peu à peu leurs emplacements.
Le Sultan essaya de mettre fin aux actes d'hostilité des Oulad Sidi Cheikh. Il invita les agents du Makhzen à s'opposer à leurs entreprises et enjoignit à Si Kaddour ben Hamza de s'éloigner des frontières ; celui-ci passa alors chez les Béni Guil. Le souverain donna également l'ordre de rechercher les deux fils de Sidi Cheikh ben Tayeb, qui avaient combattu avec les insurgés à Magoura. Toutes ces prescriptions ne devaient pas être exécutées, et elles visaient sur tout, à donner satisfaction à nos réclamations ; elles servirent, quand même à montrer que le gouvernement chérifien désirait, la paix avec la France. Le chef des Béni Snassen se rapprocha donc davantage de nous ; il refusa l'accès des marchés de sa tribu aux Oulad Sidi Cheikh, qui éprouvèrent de grandes difficultés pour leur ravitaillement. Comme Mohammed ould El Baehir était, en fait, le véritable maître de l'amalat, sa conduite faisait, espérer le maintien de l'ordre, malgré la malveillance sournoise de Boucheta ben Bagdadi .
Le coup de main de Si El Àla sur les Beni Ouacine .
À la fin du printemps de 1871, le pays tendait à revenir à un état normal. L'annonce du prochain retour des troupes y contribuait largement ; l'autorité française attendait cette rentrée avec impatience pour achever de rétablir l'équilibre. Pendant qu'on se laissait aller peu à peu à la quiétude, les Oulad Sidi Cheikh se disposaient à tenter un nouveau coup de main en territoire algérien.
L'attaque du 3 juillet fut une vraie surprise. Le premier avis au sujet des intentions des dissidents ne parvint à Marnia que dans la matinée de ce jour, au moment où les éclaireurs signalaient la venue d'un fort goum, débouchant dans l'Angad par le col de Djerada. Le renseignement était transmis par le fils du caïd des Mehaïa, prévenu lui-même, vers 2 heures du matin, par le cheikh Ali ould Ramdane, l'informant que les Oulad Sidi Cheikh devaient, razzier les Béni Ouacine dans la journée ou le lendemain.
L'alarme ayant été donnée, les douars de cette tribu, campés à l'ouest de Maniia, aux alentours du bois de Betoum, s'empressèrent d'abattre les tentes et de plier les bagages, pour aller se placer sous la protection du poste.
Les assaillants, au nombre de deux à trois cents cavaliers avec quelques piétons, étaient commandés par Si El Al a et Si Eddine ben Hamza el guidés par des Ângad. Ils arrivèrent avant la fin du mouvement de repli et se jetèrent de toute la vitesse de leurs chevaux sur les retardataires.
Les douars des Oulad Maïder et Oulad Bakhtaoui se virent enlever, en un instant, trois à quatre mille moutons et chèvres, 27 boeufs et une centaine de chameaux ; le caïd des Béni Ouacine prétendit, en outre, qu'il lui avait été volé une somme d'environ 12000 francs. Aussitôt leur coup fait, les dissidents reprirent, le chemin du Maroc en emmenant tout le butin. Les spahis du bureau arabe et le goum des Béni Ouacine, lancés immédiatement sur les traces des agresseurs, purent ressaisir quelques chameaux; au cours de l'engagement avec les cavaliers ennemis, nos gens perdirent cinq tués, mais ils tuèrent trois de leurs adversaires et firent un prisonnier. Le gros des dissidents avait, d'ailleurs, une forte avance et la poursuite devenait difficile. Elle fut néanmoins poussée jusqu'à Sidi Yahia, aux portes d'Oudjda, avec l'aide d'une cinquantaine d'hommes du 1  er escadron de spahis et du goum des Béni Bou Saïd, qui rejoignirent les nôtres dans le courant de la journée.
A leur retour en territoire marocain. Si El Ala et Si Eddine s'étaient rencontrés avec l'amel et quelques chefs des Angad. Au cours de l'entrevue, ces personnages des Oulad Sidi Cheikh auraient déclaré qu'ils reviendraient encore attaquer les tribus de Marnia, en priant les Angad de les aviser en cas de danger. Ces derniers durent certainement accepter la proposition ; après avoir favorisé le coup de main de la matinée, en ne s'opposant pas à la traversée de leurs campements, cette attitude de leur part était toute naturelle. Afin de rémunérer le concours des Angad, Si El Al a avait partagé entre les principaux notables une partie des prises faites sur les Béni Ouacine.
Quant à Boucheta ben Baghdadi, il s'était contenté de demander la restitution des rares animaux enlevés à des Mehaïa, sans rien faire pour obtenir l'abandon de ce qui appartenait aux Béni Ouacine. L'agent du Makhzen se rendait ainsi complice de nos ennemis.
Lorsque les cavaliers algériens s'arrêtèrent à Sidi Yahia, exténués, incapables de regagner l'avance des dissidents,  ils  trouvèrent l'amel, à la tête d'une centaine de mokhazenis, et crurent d'abord que- celui-ci interviendrait en leur faveur. L'illusion ne fut pas de longue durée. Interpellé par Boucheta ben Baghdadi à propos de son irruption au Maroc avec un goum, le caïd des Béni hou Saïd fit connaître les raisons qui motivaient cette course au delà de la frontière ; il demanda au fonctionnaire chérifien d'agir envers les Béni Ouacine comme il avait agi à l'égard des Mehaïa. L'amel accueillit cette requête par une fin de non recevoir, sous prétexte que les Béni Ouacine n'étaient pas ses administrés et qu'il leur appartenait de se défendre ; il manqua même totalement de correction, en ajoutant des réflexions désobligeantes pour les Français et les indigènes soumis à leur autorité. Cet étrange représentant du Sultan, qui tolérait dans son commandement des actes contraires à la neutralité, n'avait des reproches que pour les victimes des Oulad Sidi Cheikh ; il saisissait l'occasion de donner libre cours à ses sentiments hostiles, tout en paraissant garder le bon droit de son côté. Les caïds du cercle de Marnia évitèrent de répondre ; ils prirent le parti de se retirer, en laissant Boucheta ben Baghdadi en conférence, avec certains chefs des Angad.
Les agissements de l'autel, dans cette circonstance, troublèrent quelque peu les esprits ; ils contribuaient, en effet, à nous discréditer et faisaient douter de l'efficacité de nos moyens d'action. Boucheta ben Baghdadi avait, sans aucun doute, été informé du projet d'agression contre les Béni Ouacine et il couvrait des coupables. De la part de l'agent d'un gouvernement ami, cette façon de comprendre son rôle était inadmissible. Le commandant supérieur de Marnia, justement indigné, demanda donc qu'on entreprit des démarches en vue du remplacement de l'amel, de manière à mettre fin à un aussi déplorable état de choses.
La confusion résultant d'une pareille situation faisait craindre d'autres incidents. Les douars de la plaine furent groupés à l'est du méridien de Marnia. Afin de se prémunir contre un retour des insurgés, le 6 juillet, on concentra â Sidi Zaher une compagnie de zouaves, une de la légion, deux de mobiles, deux escadrons de spahis et tous les goums du cercle. On répartit également le long de la frontière de nombreux postes d'éclaireurs.
Mohammed ould El Bachir, le chef des Béni Snassen, continuait fort heureusement à faire contrepoids à l'amel; plus celui-ci était mal disposé pour nous, plus celui-là se montrait favorable. Cheikh Bou Bekeur, le chef des Mehaïa, accueilli en Algérie depuis 1867, nous rendait, aussi des services. Il chercha à obtenir de l'amel la restitution de ceux des animaux volés aux Béni Ouacine, qui se trouvaient encore chez les Angad. Mohammed ould El Bachir intervint à son tour et, le 20 juillet, organisa à Oudjda une réunion des Béni Snassen et des Angad ; il invita Boucheta ben Baghdadi à frapper d'une amende de 2.500 francs les fractions de cette dernière tribu, qui avaient livré passage au goum de Si El Ala. Ces efforts pour nous faire donner satisfaction établissaient la bonne volonté de ces chefs -marocains.
À cette époque, Si Kaddour ben Hamza se rapprochait de la frontière, malgré les injonctions du Sultan, et venait camper à Meridja. Si Maâmar ben Cheikh, qui ne voulait pas se trouver à son voisinage immédiat, s'installait à Oglat Cedra. La proximité de ces indésirables n'était pas trop rassurante pour le cercle de Sebdou ; aussi fit-on surveiller  la plaine de Missiouine par le goum du cercle.
Les temps difficiles prenaient d'ailleurs fin.
L'amélioration produite par le retour des troupes en Algérie
La pénurie des effectifs et le manque de troupes solides et aguerries pesaient lourdement sur la situation ; depuis la conclusion de la paix avec l'Allemagne, c'était le principal obstacle au retour à un régime plus stable dans les confins algéro-marocains. Les premières troupes régulières commençaient à y réapparaître, quand Si El Ala était tombé sur les Béni Ouacine au début de juillet 1871 ; cela avait permis de constituer aussitôt après, à Sidi Zaher, une petite colonne comprenant deux compagnies de vieux soldats. Les renforts arrivant par la suite servirent à compléter l'organisation de cette colonne, dont une partie resta en soutien à Marnia. On entreprit des promenades militaires dans la région frontière, afin de bien montrer aux populations qu'il y avait quelque chose de changé.
Celles-ci purent, voir, à différentes reprises, les routes du pays parcourues par des unités de zouaves, de légionnaires, de chasseurs d'Afrique, dont les indigènes connaissaient, la valeur et la force. La crainte du gendarme fit taire les gens malintentionnés ; le calme, qui en résultait, ramena partout la confiance.
Pendant la période troublée, au cours de laquelle il eût suffi d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres, la neutralité, d'abord réservée, puis bienveillante, du chef des Béni Snassen nous avait été d'un grand secours. Grâce à son sens politique, celui-ci s'était rendu compte du danger de courir une aventure en engageant la lutte contre les Français. Après la tourmente, il y avait donc intérêt à rendre aussi étroits que possible, les rapports que nous entretenions avec Mohammed ould El Bachir.
D'autre part, comme nous étions dorénavant en mesure de parler avec autorité, il fallait imposer à l'amel le respect des "traités liant le Maroc à la France. C'est pourquoi le colonel, commandant la subdivision de Tlemcen se rencontra le 31 juillet, avec ces deux personnages marocains , cette double entrevue., à laquelle on attachait, beaucoup d'importance, donna des garanties pour le maintien de la paix.
Les Oulad Sidi Clieik n'avaient évidemment pas renoncé à provoquer des désordres, mais leur action tendait plutôt à s'exercer du côté du Sud. Si Kaddour ben Hamza, ayant des rancunes à assouvir sur Si Maàmar ben Cheikh, fit razzier ses campements à Oglat Cedra, le 3 août ; les gens -du cùief des Cheraga tuèrent deux .frères de ce dernier : El Hadj el Arbi et Si Sliman ben Cheikh. A la suite de ce coup de traîtrise, Si Maâmar ben Cheikh vint à nous, afin d'avoir l'occasion de se venger. Si Kaddour ben Hamza se retira à Tafrata, où il demeura peu de temps ; toujours hanté du désir d'entreprendre des incursions en territoire algérien, il revint bientôt à Meridja, puis, en octobre, à Oglat Cedra. A ce moment, on dut faire garder la frontière par les colonnes d'El Aricha et de Dayâ. Si Slimane ben Kaddour, l'agba des Hamyane, nous suscitait alors de grosses difficultés ; il commettait des exactions telles, que des fractions entières de ses administrés faisaient défection et les Mehaïa se plaignaient également de lui. Les colonnes précitées donnèrent la chasse aux fuyards. Si Kaddour ben Hamza mit cette confusion à profit pour razzier nos gens ; il s'échappa ensuite vers le Sud-Ouest. Pendant que se déroulaient ces événements,
l'amel Boucheta ben Baghdadi était rappelé par le Sultan ; il quitta Oudjda le 26 octobre et fut remplacé, en décembre, par Djilali ben Gauthebi. Le départ du complice des Oulad Sidi Cheikh ne laissa pas de regrets.
EN PÉRIODE D'ACCALMIE
L'état du pays pendant l'éloignement des Ouled Sidi Cheikh
Lorsque, le nouvel amel prit son commandement, des
Oulad Sidi Cheikh, traqués dans le Sud, ne se trouvaient plus en mesure de nouer des intrigues sérieuses dans le Tell. Si Kaddour ben Hamza ayant envoyé ses gens se ravitailler au Gourara, on attaqua ses campements dégarnis de défenseurs, le 23 décembre 1871, vers Mengoub. Les tentes des Hamyane parties en dissidences furent obligées de se soumettre ; on les ramena à Saïda et à El Aricha en leur imposant une contribution de guerre. Si. Kaddour ben Hamza et Si El Ala, blessés tous deux, s'échappèrent à grande peine avec quelques cavaliers seulement ; ils allèrent chercher un refuge au Gourara. La famille de
Si Kaddour ben Hamza tomba entre nos mains et on l'interna dans le cercle de Mascara. Si Maâmar ben Cheikh, qui avait marrehé avec nous, pouvait être satisfait de sa vengeance. Après cette affaire, il demanda à retourner au Maroc avec ses contingents, mais on dut lui opposer un refus, parce que ceux-ci comprenaient un grand nombre de dissidents algériens ; le chef des Gheraba en fut froissé et redevint notre ennemi. On venait déjà de mécontenter son cousin, Si Slimâne ben Kaddour, que les Hamyane ne voulaient plus supporter à leur tête. Le 19 décembre, le gouvernement général l'avait relevé de ses fonctions, en lui laissant le titre d'agha honoraire,- avec résidence obligatoire à Aïn Temouchent.
Au mois de février 1872, il y eut des changements dans l'organisation administrative de la région frontière. Le poste d'El Aricha, occupé par une garnison permanente depuis 1869, dépendait directement du cercle de Sebdou ; on en fit une annexe de ce cercle, à la tête de laquelle on plaça le capitaine Mohammed ben Daoud, du 2 e régiment de Chasseurs d'Afrique. Toutes les fractions des Hamyane relevèrent de l'annexe d'El Aricha. Celle-ci devint indépendante au mois de septembre ; le cercle de Sebdou, amputé des Hamyane, fui alors transformé, lui aussi, en annexe de la subdivision de Tlemeen. Ces modifications successives avaient pour but de faire varier l'importance et la répartition des différentes circonscriptions, suivant les nécessités politiques du moment. Le chef de l'annexe d'El Aricha s'employa activement à la pacification du pays. Les Amour et les tribus marocaines des Doui Menia et Oulad Djerir abandonnèrent Si. Kaddour ben Hamza ; des délégués de ces tribus se présentèrent à El Aricha, le 26 juin, pour conduire un pacte d'amitié avec les Hamyane.
Les Béni Guil et Oulad el Hadj suivirent, le mouvement au mois d'octobre ; ces Marocains demandèrent à être compris dans la même convention.
Le fait de rétablir le calme sur les Hauts-Plateaux contribuait largement au maintien de la sécurité dans la zone tellienne. Aussi ne se produisit-il que des incidents sans grandes conséquences dans les cercles de Nemours et de Marnia, au cours de la période correspondant au recul des Oulad Sidi Cheikh. À part quelques difficultés dues à l'imprécision de la frontière, on n'eut guère à enregistrer que des vols commis par des Marocains au préjudice d'indigènes des tribus algériennes. L'amel Djilali ben Gauthebi s'efforça de faire rendre justice à nos ressortissants, chaque fois qu'il le put. Son action sur les populations de l'amalat était plutôt faible; mais il manifestait de la bonne volonté, au lieu de nous combattre sourdement comme son prédécesseur. Le chef des Béni Snassen, dont l'influence ne cessait pas de croître, se montrait toujours animé d'excellentes dispositions à l'égard des Français.
Les empiétements des Marocains en territoire algérien
Depuis la reprise des discussions au sujet de la frontière, les Marocains affectaient d'en ignorer le tracé : ils ne se gênaient pas pour envahir les terrains des tribus algériennes et cela tournait à l'habitude. En janvier et février 1872, des douars des Béni Snassen et des Angad franchirent, plusieurs fois la limite . Dès que l'amel était saisi de ces infractions par le commandant supérieur de Marnia, il forçait les délinquants à repasser au Maroc, mais après le départ de ses mokhazenis, les douars se réinstallaient aussitôt, en Algérie. Djilali ben Gauthebi accueillait toutes nos réclamations, en reconnaissait le bien fondé et se déclarait prêt à intervenir, dans le sens voulu, auprès de ses administrés ; il n'avait malheureusement pas le pouvoir de se faire obéir et n'obtenait aucun résultat. L'autorité locale française se lassait de ces démarches répétées et inutiles.
Au commencement du mois de mars, malgré d'incessantes protestations, la situation restait la même. Six doqars des Angad se maintenaient au voisinage de la frontière ; ils faisaient paître leurs troupeaux chez les Béni Bou Sa'id et les Béni Ouacine, surtout chez ces derniers.
Une centaine de tentes des Béni Snassen se trouvaient, dans des conditions analogues, ou en plein territoire des Béni Ouacine, et envoyaient aussi de nombreux animaux dans les parcours de cette tribu. Il y avait, en outre, avec les Béni Snassen, sur le territoire algérien, deux tentes appartenant à un indigène des Atsamna de Trifa évadé du pénitencier de Bou Kanéfis, où il était détenu à la suite d'une condamnation pour vol. On ne pouvait pas nous narguer avec plus de désinvolture. Il devenait nécessaire de mettre fin à cet état de choses, qui amoindrissait notre autorité, faisait du tort à nos tribus et risquait de provoquer des troubles.
Le 9 mars, le commandant supérieur de Marnia sollicita l'autorisation de recourir à l'action directe, qui était evidemment le seul moyen d'arriver à une solution. Il proposait de se transporter lui-même sur les lieux, à la tête de spahis et des cavaliers du goura; et d'employer avec prudence, quelques mesures de rigueur contre les récalcitrants ; après évacuation du territoire, on aurait prévenu les chefs marocains que, en cas de récidive, les troupeaux seraient saisis en totalité ou en partie. Le commandement préféra continuer la temporisation, car, depuis plusieurs années déjà, le gouvernement tendait à poursuivre le règlement des contestations avec le Maroc, uniquement par la voie diplomatique. On écrivit donc lettres sur lettres à l'amel, sans faire beaucoup avancer la question. Afin d'essayer de donner satisfaction à nos demandes successives, celui-ici dépêcha des cavaliers auprès des douars en cause, lesquels refusèrent généralement d'exécuter les ordres reçus. A la fin d'avril, il y avait encore en Algérie une trentaine de tentes, qui s'obstinaient à ne pas décamper; une rixe venait d'éclater entre les Marocains et les douars des Béni Ouacine. En désespoir de cause, on prit le parti de s'adresser au chef des Béni Snassen, qui ne se pressa pas de répondre et l'affaire traîna en longueur.
Sans revêtir une gravité exceptionnelle, ces incidents entretenaient de l'énerv-ement et l'attitude indécise des Français encourageait les Marocains à la résistance.
NOUVEAUX ACTES HOSTILES DES OULAD SIDI CHEIKH
La reprise de l'agitation par les (xlveraba
Le désastre de Mengoub ayant calmé l'ardeur couibattive
des 'Cheraga, ils entamèrent des négociations vers la
fin de 1872. Leurs délégués, conduits par Si Eddine ben
Hamza, se rendirent à Alger, le k janvier 1873 ; ils y reçurent notification des conditions d'aman et s'en retournèrent les exposer à leurs contribules, auxquels on accordait un délai de trois mois pour réfléchir. Ce délai écoulé.
Si Eddine écrivit que ceux-ci n'avaient pas encore pris de décision, mais que, pour son compte, il persistait à faire sa soumission ; on lui adressa alors une lettre personnelle d'aman. Pendant ce temps, les Gheraba prenaient la direction effective de l'insurrection ; ils préparaient leur rentrée en scéne.
Si Mâamar ben Cheikh se rapprocha- un moment d'Oudjda, en juillet. 1872. Il vint camper à Sidi Moussa ben Abd el Ali, sur l'oued Isly, avec un douar d'Oulad Sidi Cheikh composé d'une trentaine de fentes. Il eut plusieurs entrevue avec l'amel, dans le courant des mois de juillet et d'août, et se rencontra aussi avec Mohammed ould El Bachir. Le chef des Gheraba alla ensuite s'établir à la limite des amalats d'Oudjda et de Taza, tantôt chez
les Ouilad El Hadj, tantôt, chez les Halaf ; il s'employa activement à grouper autour de lui toutes les tentes d'Oulad Sidi Cheikh et de dissidents algériens, qui se trouvaient dans le Nord-Est du Maroc, Au commencement de 1873, Si Mâamar ben Cheikh avait réuni environ deux cents tentes ; il devenait un réel danger pour les populations de la région frontière.
En Algérie, on suivait attentivement les faits et gestes du chef des Gheraba, car il fallait s'attendre incessament à des entreprises hostiles de sa part. Dans la première quinzaine de janvier 1873, il fit une apparition chez les Sedjâa, à la tête d'une centaine de cavaliers, sous prétexte de recueillir des offrandes religieuses ; en réalité, il dut rechercher des adhésions parmi les tribus arabes du pays, afin d'entamer la lutte contre nous. Si Mâamar ben Cheikh passa en effet chez les Halaf, à la fin du mois, et il se mit à prêcher la guerre sainte dans cette tribu. Durant le mois de février, notre adversaire, intensifiant sa propagande, tenta de gagner à sa cause le chef des Béni Snassen ; il vit plusieurs fois celui-ci, mais tous ses efforts pour le décider furent vains. Mohammed ould El Baehir accueillit avec froideur les ouvertures de Si Mâamar ben Cheikh, qu'il invita à cesser ses intrigues. Il s'empressa de nous donner un gage de ses bonnes dispositions, en informant le commandant supérieur de Nemours de la nature de ses relations avec le chef des Gheraba ; il conseilla aux Français de se tenir sur leurs gardes.
Si Mâamar ben Cheikh n'allait pas larder à passer des paroles aux actes. Au mois de mars, le bruit se répandit qu'il organisait une expédition ; environ quinze jours après ce premier avertissement, le 8 avril, il tomba à l'improviste sur les Oulad Nehar, qui faisaient paître leurs troupeaux sur le chott, et les razzia complètement. A quelque temps de là, il consentit pourtant à rendre une partie de ses prises, sur l'intervention du Cheikh Hamidane des Sedjdâa. Cet audacieux coup de main, qui rouvrait les hostilités, causa une certaine émotion à la frontière .
La fuite au Maroc de Slimane ben Kaddour
Une entente préalable était -certainement intervenue entre Si Mâmar ben Cheikh et son cousin. Si Slimane ben Kaddour, interné à Aïn Temouchent. Avant de se lancer dans les aventures, le chef des Gheraba avait tout intérêt à s'assurer le concours de ce dernier, en raison de ses remarquâmes qualités de décision et d'énergie. De son côté, l'ex-agha des Hamyane, que la mesure prise à son encontre, réduisait à l'inaction, devait supporter avec impatience le joug des Français. Aussi, à peine Si Mâamar ben Cheikh eut-il donné le signal du mouvement en razziant les Oulad Nehar, que Si Slimane ben Kaddour s'évadait. Il prit la fuite dans la nuit du u. au 12 avril 1873, en emmenant sa femme, ses enfants et les membres de la famille de son cousin campés avec lui. Si Slimane ben Kaddour longea la lisière des Hauts-Plateaux et fila rapidement sur Berguent, de manière à rejoindre, sans trop de risques, le chef des Gheraba qui se trouvait à ce moment dans la région de Tafrâta.
Quand le bruit de l'évasion de Si Slimane ben Kaddour se répandit sur le marché de Marnia, -le 13 avril, il s'y produisit une assez forte bagarre. On commenta vivement la nouvelle, dans des milieux algériens, où elle développait des sentiments d'inquiétude. Les mesures prises, afin de barrer le passage au révolté, intervinrent trop tard pour amener un résultat. Dès qu'on connaît la route suivie par Si Slimane ben Kaddour, on dirigea bien les goums de Marnia sur Koudiat Debagh, en les faisant appuyer par un escadron de spahis placé à Sidi-Djabeur, mais il n'était plus temps. On se décida donc à rappeler ces forces le 17 avril ; le goum resta concentré à Sidi Zaher, avec trois postes détachés de 25 cavaliers chacun, le premier chez les
Béni bou Saïd, le second à Djorf el Baroud et le troisième à Ras Mouilah. A moins d'engager une expédition au Maroc, la poursuite de l'ancien agha des Hamyane était en effet impossible, puisque, le 15 avril, on signalait déjà sa présence à Gâadet el Grâa, sur les pentes Est de la gada de Sebdou, à une centaine de kilomètres à l'Ouest de la frontière.
Si Slimane ben Kaddour avait pu rallier Si Mâamar ben Cheikh sans autre dommage que la perte de son convoi enlevé par les Angad à l'entrée en territoire marocain. Ce convoi se composait d'une quarantaine de chameaux avec une vingtaine de femmes ou d'enfants et sept convoyeurs.
L'amel, saisi sans doute d'une plainte de l'intéressé, chercha aussitôt M faire conduire la caravane à Oudjda.
Mohammed ould El Bachir s'en mêla également, soit pour en tirer sa part, de profit, soit pour exercer les droits de police qu'il s'arrogeait dans toute l'étendue de l'amalat.
 
 
 
 
Le chef des Béni Snassen envoya sur place un de ses neveux ; celui-ci relâcha les femmes et les convoyeurs, en leur remettant un certain nombre de chameaux chargés, puis, dans la journée du 15 avril, il revint à Oudjda avec les autres animaux. La question ne se trouvait d'ailleurs pas réglée, puisque les Mezaouir (Angad) avaient conservé par devers eux la plupart des objets constituant le chargement du convoi. Seuls les chameaux paraissent avoir été rendus à leur propriétaire au bout de quelque temps.
. Devant les agissements des Oulad Sidi Cheikh, qui exposaient
le territoire algérien à des attaques, l'inertie de l'amel rendait, la défense plus difficile. Cette inertie était d'autant moins admissible, que les Gharabâ étaient nominalement des sujets marocains. Dans ces conditions, le général Dastugue, commandant la subdivision de Tlemcen, crut, devoir adresser une sorte d'ultimatum à Djilali ben Gauthebi ; le 17 avril, il somma de prendre toutes dispositions utiles pour mettre nos adversaires hors d'état de nuire ; il lui demanda peut-être aussi de renvoyer le convoi de Si Slimane ben Kaddour, qui nous aurait servi de gage contre celui-ci. L'amel se prétendit malade au moment, où il reçut la lettre du général ; il répondit néanmoins de suite et dut, comme d'habitude, se répandre en assurances de dévouement.
Afin d'appuyer la protestation auprès de l'amel, on fit une démonstration armée à la frontière, dans les derniers jours d'avril. Les troupes concentrées dans le cercle de Marnia furent ainsi réparties : un bataillon du 2e zouaves à Gar Bouban, un bataillon du 53e de ligne à Marnia, deux escadron du 2 ° chasseurs d'Afrique à Sidi Medjahed et deux sections du 3e d'artillerie à Châaba. Le général Dastugue s'établit personnellement à Marnia. Cette manifestation atteignit, son but ; nos voisins, très impressionnés, supposèrent que nous allions les punir, à raison de l'aide accordée par eux aux dissidents. Pour détourner la menace, les principaux notables de l'amalat se présentèrent au général, en le priant d'indiquer ses conditions.
Cette démarche des notables eut lieu le 30 avril. Le lendemain, 1 er mai, on tint à Marnia une conférence, à laquelle assistaient l'amel et le cadi d'Oudjda, le cheikh Ali Ould Ramdane et plusieurs autres personnages. Les délégués marocains affirmèrent que les populations s'opposeraient, même par la force, aux entreprises des Oulad Sidi Cheikh. L'amel promit aussi de faire cesser les vois commis à tout instant sur notre territoire par ses administrés ; il se porta garant des tribus de son commandement.
La discussion close, Djilali ben Gauthebi regagna son poste le 2 mai ; il n'y avait pas à se leurrer sur l'exécution de ses engagements. Le fonctionnaire chérifien n'était, pas en situation d'imposer sa volonté ; il manquait totalement d'influence et ne disposait- d'aucun moyen de correction. Malgré tout, l'entrevue de Marnia produisit un excellent effet sur l'esprit des populations algériennes, qui y virent une garantie de sécurité ; elle porta aussi nos voisins à se montrer plus circonspects, par crainte d'un châtiment possible. Les Béni Snassen gardèrent, par la suite, une sorte de neutralité armée vis-à-vis des Oulad
Sidi Cheikh. Les troupes françaises rejoignirent les unes après les autres leurs garnisons respectives, à mesure que le retour à l'état normal se précisait.
Quant à Si Slimane ben Kaddour, faute de mieux, il continuait à protester, à propos de l'enlèvement de son convoi, et il avait porté l'affaire devant le Sultan. Il réclamait la restitution de 50.000 francs en argent, de nombreux burnous, haïks, tapis, de selles brodées d'or et de 70 chamelles. Qu'ils aient été honnêtement ou mal acquis, les biens de ce monde lui tenaient à coeur. Le souverain ayant envoyé à l'amel l'ordre de donner satisfaction au plaignant, Djilali ben Gauthebi réunit les représentants des Angad et des Béni Snassen à la grande mosquée d'Oudjda, le 7 juin, et leur donna lecture delà lettre chérifienne.
Il y eut une protestation générale contre Slimane ben Kaddour, que les Angad traitèrent de menteur, en demandant qu'il vint lui-même à Oudjda faire la preuve de ses allégations.
Suivant l'usage, les accusés exagéraient en sens inverse du plaignant; à les entendre, rien n'avait été volé. Comme conclusion du débat, l'amel et El Hadj Mohammed Ould El Bachir écrivirent au Sultan, que la réclamation de Si Slimane ben Kaddour n'était pas fondée. Notre ennemi perdait son procès et il se trouvait dans l'obligation d'attendre des temps plus heureux pour prendre sa revanche sur nous .
LA GARDE A LA FRONTIÈRE
Un conflit entre Marocains à la lisière du territoire des Béni Ouacine
Depuis plusieurs années, le chef des Béni Snassen était en lutte avec El Hadj Mohammed Zaïmi, cheikh de la fraction des Béni Khailed. La rivalité de ces deux personnages prenait parfois un tour violent ; en 1870, elle avait déjà donné lieu à une agitation sérieuse. La querelle recommença dans le courant de 1870 ; les Mezaouïr appuyaient El Hadj Mohammed Zaïmi, mais, quoique désireuses de secouer la tyrannie de Mohammed ould El Bachir,  les autres fraction des Angad n'osaient pas se séparer de lui et renforçaient son parti avec leurs contingents. Afin d'empêcher des violations de territoire par les groupements en présence, l'autorité française fut contrainte d'organiser un service de surveillance, avec le concours des indigènes des tribus.
Les Mezaouir n'étaient pas très rassurés devant leur terrible adversaire. Au début du mois de septembre 1873, ils campaient à Sidi Ayad, à proximité immédiate de la frontière ; Mohammed ould El Bachir se tenait dans l'oliveraie d'Oudjda  et annonçait à tous qu'il poursuivrait ses ennemis jusque sur notre territoire. Un engagement paraissant imminent, le 3 septembre on massa à Sidi Mohammed El Ouacini 4oo chevaux du goum de Marnia, de manière à couvrir les douars des Béni Ouacine installés sur la haute Mouilah, en face de Sidi Ayad. Afin de soutenir le goum, au cas où Mohammed ould El Bachir tenterait de pénétrer chez nous avec des forces importantes, le commandant de la subdivision de Tlemcen réunit à Marnia, le 4 septembre, une petite colonne placée sous les ordres du commandant Bossan et comprenant : deux compagnies du 53e de ligne, deux escadrons du 2e chasseurs d'Afrique, deux escadrons du 2 eme spahis et une section d'artillerie.
Dans la journée du 5 septembre, après de longs conciliabules entre les principaux personnages des deux soffs, aucune entente ne put être réalisée ; le chef des Béni Snassen déclara qu'il razzierait le lendemain les silos et les douars des Mezaouir. Il écrivit aussitôt aux différentes fractions de son parti de lui envoyer tous les hommes disponibles et le plus grand nombre possible d'animaux de bât ; dans la soirée il disposait déjà de près de 700 cavaliers. De graves incidents étaient à prévoir, aussi le capitaine Boutan, chef du bureau arabe commandant le goum, pria-t-il le chef d'escadrons Brunetière, comandant supérieur de Marnia, de faire partir dans la nuit pour Bas Mouilah la petite colonne qui se trouvait à sa disposition ; le mouvement fut exécuté. Pendant ce temps, le colonel commandant la subdivision de Tlemcen dirigeait sur Marnia 4 compagnies du 53e de ligne, 4 compagnies du 2e Tirailleurs et une section d'artillerie ; il venait lui-même s'établir dans cette localité.
Le 6 septembre, à 6 heures et demie du matin, les goums prirent, position à Djorf el Baroud et les deux escadrons de spahis à Sidi Ayad. A ce moment, les contingents marocains se disposaient à en venir aux mains. El Hadj Mohammed Zaïmi, avec environ 150 cavaliers des Béni Khaled et des Mezaouir couvrait les silos de Tinialine, à 5 kilomètres de la frontière ; ses fantassins, au nombre de trois à quatre cents, protégeaient les tentes de Sidi Ayad, dont la plupart étaient prêtes à passer en Algérie, en prévision d'un échec certain. Mohammed ould El Bachir, à la tête de 1.200 cavaliers et de quelques centaines de fantassins, occupait les crêtes des mamelons de Tinialine ; ses goums commençaient à descendre les pentes, mais à la vue des nôtres rangés en bataille, ils s'arrêtèrent brusquement.
Les événements pouvaient néanmoins se précipiter et amener l'invasion du territoire algérien ainsi que le pillage, des tentes des Béni Ouacine. Dans cette éventualité, le capitaine Boutan demanda aux deux escadrons de spahis de Sidi Ayad de le rejoindre à Djorf el Baroud ; il sollicita en même temps du commandant Bossan l'envoi des deux escadrons de chasseurs d'Afrique, destinés à lui servir de soutien à deux kilomètres en arrière.
Le chef du bureau arabe mit à profit l'hésitation des partisans de Mohammed ould El Bachir, pour établir très nettement la situation avec ce dernier ; il lui adressa donc les caïds des Béni hou Saïd et Maâziz, qui le rencontrèrent à son camp, vers 7 h. 45, à l'instant où les escadrons de spahis ralliant Djorf el Baroud se rangeaient, en bataille à la gauche du goum. Nos chefs indigènes, fort bien accueillis par Mohammed ould El Bachir, lui firent comprendre que nous avions l'intention, formelle, de ne pas intervenir dans les démêlés des Marocains, mais que nous ferions respecter la frontière, .au besoin par la force. Le chef des Béni Snassen parut satisfait de cette communication ; il fit exprimer au capitaine Boutan son désir d'avoir un entretien avec lui. D'après ses instructions, cet officier ne devait engager aucune négociation ; comme il ne lui était pas possible d'opposer un refus formel, dont Mohammed ould El Bachir se serait offensé, il se retrancha derrière les ordres lui interdisant, de dépasser la frontière et répondit qu'il recevrait, celui-ci avec plaisir à Djorf El Baroud.
Pendant ce temps, le commandant Bossan déployait les escadrons de chasseurs d'Afrique sur une petite éminence située en arrière des goums. La vue des forces françaises, prêtes à faire usage de leurs armes, intimida les Béni Snassen.
En présence, de la .ferme attitude des Français, Mohammed ould El Bachir se rendit compte qu'il n'arriverait pas à razzier les troupeaux des Mezaouir ; il se résigna, en conséquence, à reprendre les pourparlers avec ses adversaires et recourut aux bons offices du marabout de Kerzaz. Après de nombreuses allées et venues entre les deux camps, la réconciliation fut conclue, vers 10 h. 15, moyennant le versement par les Béni Khaled et Mezaouir d'une somme de 5000 francs et de quatre chevaux. En signe de réjouissance, les deux parties se livrèrent à une fantasia effrénée.
Le chef des Béni Snassen, accompagné de quelques cavaliers, alla ensuite, rendre visite au capitaine Boutan, à Djorf el Baroud. Cet officier le reçut avec courtoisie et cordialité, en s'exeusant de ne pas avoir le loisir de prolonger l'entretien au delà de quelques minutes, parce qu'il devait rejoindre d'urgence le camp de Bas Mouilah. En dépit de notre intervention, qui l'avait empêché d'écraser ses ennemis, Mohammed ould El Baehir ne gardait pas de rancune ; il continuait à se montrer bien disposé à notre égard. Quoiqu'on en ait dit à l'époque, cette démonstration armée constituait, en effet, une véritable intervention, indirecte, il est vrai, mais le chef des Béni Snassen
ne pouvait, pas donner une autre signification à la pression exercée sur lui, et sur lui seul, par l'autorité française.
Cette manière d'agir était d'ailleurs parfaitement justifiée, d'autant que l'amel, auquel incombait le maintien de l'ordre dans son commandement, ne faisait pas le moindre geste pour mettre ses administrés dans l'impossibilité de vider leur querelle sur notre territoire. Dans ces conditions, il importait, avant tout, d'éviter une collision qui aurait, contraint les Français à employer la force, afin d'interdire une violation de frontière préjudiciable aux Béni Ouacine.
Les populations algériennes n'étant plus menacées, par suite de l'accord intervenu entre les belligérants marocains, la colonne française rentra à Marnia le 9 septembre ; on la licencia le lendemain et les troupes qui la composaient retournèrent à Tlemcen.
Pendant que se déroulaient ces événements, des indigènes des deux partis avaient pénétré en territoire algérien, dans le but de ne pas prendre part au conflit. Les Arara, du soff de Mohammed ould El Bachir, s'étaient établis à Sidi Bou Djenane, chez les Achache, et quatre douars des Mezaouir, du soff d'El Hadj Mohammed Zaïmi, avaient planté leurs tentes au Menaceb-Kiss, chez les Msirda.
Ces gens ne paraissant pas vouloir se soumettre aux conditions imposées pour leur séjour en Algérie, un officier du bureau arabe de Nemours se rendit sur les lieux, avec les contingents du cercle, et procéda à leur expulsion.
À quelque temps de là, dans les premiers jours d'octobre, El Hadj Mohammed Zaïmi vint se présenter au général commandant la division, qui était de passage à Marnia, et lui demanda asile sur notre territoire. Le cheikh des Béni
Khaled ne se fiait pas à la parole de Mohammed ould El Bachir ; il craignait pour sa sûreté. Il fut fait droit à sa requête ; on l'autorisa à résider sur la rive droite de la Tafna avec sa famille.
Les précautions contre un retour agressif des Oulad Sidi Cheikh
Les Oulad Sidi Cheikh Gheraba restaient toujours un sujet de préoccupation pour les autorités françaises, même quand, ils se tenaient à une certaine distance de la frontière. Ces perturbateurs n'étaient jamais assez loin pour que les tribus algériennes n'aient pas à redouter leurs attaques ; il ne fallait d'ailleurs pas compter que les Marocains leur barreraient le passage, malgré les engagements pris à la conférence du 1 mai 1873. Après l'évasion de Si Slimane ben-Kaddour et sa jonction avec si Maâmar ben Cheikh, les Gheraba demeurèrent quelque temps chez les Oulad El Hadj dans la vallée delà moyenne Moulouya; ils se fixèrent ensuite plus au sud, dans le pays des Beraber.
A la suite d'une action diplomatique du gouvernement français, le Makhzen donna l'ordre aux Oulad Sidi Cheikh de s'éloigner de l'Algérie. Le Sultan Mouley Mohammed mourut sur ces entrefaites, le 11 septembre 1873, alors que cet ordre n'avait pas encore, reçu un commencement d'exécution. Les troubles, qui se produisirent à l'avènement de Mouley el Hassan et firent ajourner cette question.
On doit aussi reconnaître que nos adversaires se souciaient peu des prescriptions du Sultan du Maroc ; à rechercher des garanties de cette nature on perdait son temps. L'illusion entretenue par les promesses du gouvernement chérifien ne fit pourtant pas négliger complètement les réalités pratiques; comme il était nécessaire d'assurer la sécurité des douars pendant la période des labours, on plaça une petite colonne d'observation à Sidi Zaher, le 11 octobre.
Cette colonne comprenait une compagnie du 53e de ligne et un escadron du 2e Chasseurs d'Afrique.
"Vers la fin de l'année 1873. on procéda à une nouvelle réorganisation administrative de la région frontière. Le cercle de Sebdou fut reconstitué par la réunion des annexes d'El Aricha et de Sebdou ; le capitaine Mohammed ben Daoud en prit le commandement. On transforma, d'autre part, le cercle de Nemours en annexe rattachée au cercle de Marnia, dont le commandant supérieur était alors le chef d'escadrons Brunetière. L'action politique étant moins divisée, ce dernier, bien secondé par le chef du bureau, arabe, le capitaine Boutan, put obtenir des résultats intéressants à l'egard du Maroc.
Si l'on continuait à se défier, avec raison, des agissements des Oulad Sidi Cheikh, ceux-ci ne devaient néanmoins plus reparaître dans le Tell. Les Gheraba recommencèrent la campagne contre nous en 1874, mais ils tournèrent leurs efforts contre le Sud. Le 11 mars, Si Slimane ben Kaddour tomba sur nos tribus au Sud de Géryville ; il recommença le i3 juin en attaquant les Trafi campés au bord du chott Chergui. Nos goums poursuivirent la bande des assaillants et la dispersèrent ; l'ex-agha des Hamyane fut blessé dans cette affaire et Si Maâmar ben Cheikh y trouva la mort. Le frère de ce dernier, Si Allal ben Cheikh, prit le commandement, des Gheraba et il l'exerce encore aujourd'hui; c'était à l'époque un enfant de douze ans. aussi Si Slimane ben Kaddour s'attribua-t-il une sorte de régence. Deux ans plus fard, en 1876, l'intervention du chérif d'Ouezzan amena Si Slimane ben Kaddour à établir ses campements aux alentours de Fez ; l'Algérie se trouvait ainsi débarrassée de ce dangereux voisin. Le recours au Sultan, à propos des Oulad Sidi
Cheikh, détermina un changement radical dans l'orientation de la politique marocaine ; on allait désormais substituer tout à fait l'action diplomatique à l'action militaire, au prix d'incessantes difficultés.
Commandant L. VOINOT.