الصحراء الجزائرية - دراسات جغرافية احصائية و تاريخية "فرنسي"

TOUGOURT
        LE SAHARA ALGERIEN ETUDES GEOGRAPHIQUES STATISTIQUES ET HISTORIQUES
 

 
DR LIEUTENANT COLONEL . DAUMAS    P 121
  

L'occupation de Biskra nous a ouvert la route de Tougourt ; d'une ville à l'autre on compte soixante-seize lieues dont voici les étapes :
 
De Biskrs à El Gueraa'............   15
 
D'ElGueraa' à Ouled elMalah'ou Eldour.   . .    12
 
D'Ouled el Malah à El Mer'ier. .......12
 
Total pour la première partie.....39
 
Cette première partie du voyage se fait à travers les sables; on n'y trouve que très-peu d'eau, et la route que nous indiquons n'est pas la seule qui s'offre au voyageur en sortant de Biskra ; mais, outre que toutes viennent se relier à Mer'ier, nous avons, comme dans tout le cours de cet ouvrage, suivi celle des marchands et des caravanes.                                                        
 
 
 
Première partie.....39
 
De Mer'ier à Ourlana,............   11
 
DeOurlana à Meguer............   13
 
De Meguer à Tougourt............   13
 
Total ................................76
 
Avec Mer'ier commence l'oasis de Tougourt, cette suite de trente-cinq villages sous une double haie de palmiers que les Arabes appellent métaphoriquement une rivière: la rivière des Rouar'a, du nom de ses habitants, Oued Rir; c'est une vallée fertile au milieu des sables, abondamment pourvue d'eau, coupée de
 
jardins ou plutôt de vergers et animée d'une population nombreuse.
 
Les trente-cinq villages de l'Oued Rir forment un petit Etat dont Tougourt est la capitale. Voici leurs noms :
 
Mer'ier.
 
Sidi K'helil.
 
Dendouga.
 
Bared.
 
Zaouia.
 
Djama.
 
Tineguenidia.
 
Mazer.
 
Ourlana Kebira.
 
Ourlana Ser'ira
 
Sidi Amran.
 
Temerna Djedida.
 
Temerna Kedima.
 
Sidi Rached.
 
Berame.
 
Megguer
 
Sidi Selyman
 
Kesour.
 
Megarin Kedima.
 
Megarin Djedida.
 
Gr'omera.
 
Zaouiet Sidi el Arbi.
 
Béni Souid.
 
Zaouiet Sid el Abed.
 
El Harihira.
 
Zaouiet Sidi Abd Essselam.
 
 
Tebesbest.
 
Zsouiet Sidi Ben Hiaia.
 
Nezela.
 
Sidi Bou Djenan.
 
Blid tamer.
 
Telalis.
 
El Alia.
 
El Temacin,
 
Cette dernière ville, bien que très voisine de Tougourt, en est indépendante et se gouverne elle-même.
 
11 va sans dire que les trois villages désignes plus haut comme points de station des voyageurs dans l'Oued Righ, ne sont pas des stations obligées, mais seulement les plus habituelles.
 
Le pays des Rouar'a n'est arrosé qu'artificiellement ; il n'a ni ruisseau ni rivière; les sources même y sont très-rares. Il semblerait pourtant qu'une immense nappe d'eau, « une mer souterraine, » bahar el tatiatani, selon l'expression pittoresque des indigènes, soit em­prisonnée sous le sol à une profondeur variable de cin­quante , cent, deux cents et jusqu'à quatre cents mètres.
 
Schaw parle de puits profonds que creusent les Rouar'a ; nous avons recueilli à ce sujet des renseigne­ments d'une précision telle, qu'il nous est permis d'af­firmer que ces puits sont de véritables puits artésiens. Dans chaque village, nous ont dît vingt Arabes au moins, on a fait des puits, et l'on en fait encore, au besoin, qui ont jusqu'à cent hauteurs d'homme de pro­fondeur. La section en est de forme carrée; un seul
 
ouvrier est employé au travail d'intérieur, et, au fur et à mesure qu'il avance, il soutient les terres avec quatre poutres de palmiers. A certains signes infailli­bles, par exemple quand la terre est noirâtre et très-humide, il reconnaît qu'il touche au terme de son tra­vail. Il se met alors de la cire dans les oreilles et dans les narines pour éviter d'être suffoqué par l'eau qui va jaillir, s'attache sous les bras avec une corde et prévient qu'on ait à le retirer à un signal donné. Sous un dernier coup de pioche enfin, l'eau jaillit avec une telle force d'ascension, que le malheureux travailleur n'est souvent ramené sur terre qu'asphyxié.
 
Cette source inépuisable est commune au village qui l'a créée, et elle est distribuée dans les jardins par des conduits faits en troncs de palmiers.
 
A l'est de l'Oued Rir, se trouvent des marais d'eau salée qui, desséchés en été, donnent une grande quan­tité de sel ; les Rouar'a l'écoulent dans le désert. Ces marais semblent suivre la parallèle de l'Oued Rir dans toute sa longueur, de Mer'ier à Tougourt.
 
D'après ces données, on peut se faire une idée du pays auquel commande Tougourt et dont elle tient le haut bout du côté du sud. Cette ville, qui contient cinq ou six cents maisons, est bâtie dans une plaine, sur l'emplacement et, en partie, avec les ruines d'une ville que nous pouvons croire le Turaphylum de Ptolémée, le Téchort de Léon l'Africain, qui y avait longtemps vécu dans l'intimité du chef. La k'asbah' est tout entière
 
bâtie de pierres carrées bien taillées ; d'où les fondateurs de Turaphylum tiraient-ils ces pierres ? les environs ne donnent aucun indice de carrières. Deux Européens, qui sont maintenant naturalisés à Tougourt, et dont nous parlerons tout à l'heure, disent avec orgueil à leurs nouveaux compatriotes : « Nos ancêtres étaient là « avant vous ; ce sont eux qui ont bâti votre ville ! »
 
Les habitants de Tougourt sont de sang mêlé ; « c'est, dit Léo l'Africain, qu'ils se joignent avec des esclaves noires. » Ajoutons que là, comme dans tous les pays régis par la loi musulmane, le fils d'une esclave, de quelque couleur que soit sa mère, jouit de tous les droits, même d'héritage, dont jouissent ses frères légi­times, et que, du jour où une esclave a donné un enfant à son maître, elle fait partie intégrante de la famille. Ce fait du mélange constant de la race blanche et de la race nègre, sur la lisière extrême du Sahara, est depuis longtemps acquis à la science ; mais la tradition du pays donne une autre raison de l'altération de la couleur des indigènes : « Dans le principe, dit-elle, les familles de Tougourt étaient noires. » Devons-nous en conclure que les peuplades nègres s'avançaient autrefois jusque-là, et que les Berbères des côtes, refoulés dans le sud par les invasions romaines, vandales et même arabes, se seraient confondus avec leurs hôtes ?
 
il n'y a dans Tougourt que soixante familles blan­ches dont les ancétres, encore selon la tradition, étaient juifs; elles sont maintenant musulmanes. Mais pour
 
 
 
quoi ne sont-elles pas mélangées comme les autres? Serait-ce, que par cette religion de la famille, si remar­quable dans la race juive et dont elles auraient conservé les instincts, elles ne forment d'alliances qu'entre elles ? C'est au reste ce qui résulte des renseignements qui nous ont été donnés. Les juifs dont ces familles des­cendent sont peut-être de ceux dont parle Salluste, et qui, de temps immémorial, mêlés aux populations gétules, libyennes et numides, les auraient suivies dans leur fuite vers le sud, devant les armées conquerantes des peuples d'Occident? Nous livrons timide­ment ces observations à la science.
 
La famille régnante de Tougourt est de couleur blan­che; cela s'explique par son origine arabe, et donne à penser que ses membres s'unissent seulement entre eux.
 
Tougourt peut lever sept à huit cents fusils. Elle est entourée d'un mur d'enceinte en mauvaise maçonnerie et d'un fossé profond « de deux hauteurs d'homme, large de dix à douze semelles. » Ce fossé est presque constamment à sec ; mais, en cas d'attaque, il peut être rempli d'eau par les fontaines de la ville qui s'y déver­sent par des conduits ménagés dans les murailles.
 
Tougourt a deux portes : l'une à l'est, qui s'appelle Bab el Khodra; l'autre à l'ouest,, qui s'appelle Bab el Selam; toutes deux sont garnies en fer. Elles s'ouvrent en face d'un pont-levis jeté sur le fossé de défense, et qu'en relève à volonté.
 
Cet ensemble de constructions, presque savantes» est
 
évidemment calqué sur le plan de la ville ancienne dont Tougourt occupe la place.
 
Les fontaines principales sont : Ain el Meleh, près de la porte de l'est, Ain el Megaria, Ain Sultan, Ain el A'bbas, Ain el Mestaoua; les eaux en sont recueillies dans des bassins d'où partent des canaux qui vont les verser aux jardins extérieurs.
 
La place la plus vaste de Tougourt se nomme Rahbat  Soufa, et sa mosquée la plus remarquable Djema' el Kebir. La ville entière est, du reste, assez mal bâtie. Les maisons du peuple sont basses et construites en briques de sable et de terre; celles des riches sont éga­lement en briques, mais en briques faites d'une pierre crayeuse qu'on trouve dans la plaine, et qui, cuite avec du plâtre dont les carrières sont aux environs de la ville, offrent une assez solide résistance.
 
Les jardins dont Tougourt est entourée s'étendent sur un sol abondamment arrosé, presque marécageux, et sont d'une fertilité remarquable; mais cette cause même de l'active végétation qui fait la richesse de la ville y développe, à certaines époques de l'année, au milieu du printemps, au milieu de l'été et au commen­cement de l'automne, des fièvres très dangereuses pour les indigènes, et mortelles pour les étrangers. Tout le pays de Biskra à Tougourt, est alors si malsain que peu de voyageurs osent s'y hasarder.
 
Les habitants de Tougourt, comme les Rouar'a, sont jardiniers plutôt qu'agriculteurs ; les terres labourables
 
leur manquent, et ils ne récoltent que très peu de céréales. Leurs vergers sont plantés de figuiers, de gre­nadiers, d'abricotiers, de pêchers et surtout de dattiers. On y cultive la garance en telle quantité qu'il n'est pas rare de voir un seul individu en récolter cent charges de mulet. On y cultive encore des melons, des ci­trouilles , des concombres, des oignons, de l'ail, des choux, des navets, du poivre rouge, du millet, du blé de Turquie, du coton et une plante qui s'appelle tekrouri, c'est el hachich. On sait que el hàchich se fume seule ou mêlée avec du tabac, et qu'elle donne cette espèce d'ivresse extatique si fatale aux fumeurs d'opium.
 
Sous le gouvernement du dey, il y avait à Alger un café réservé aux fumeurs de el h'àchich.
 
Tougourt et sa circonscription obéissent à un chef qui prend le titre de cheikh, et que les Arabes appellent généralement le sultan. Il gouverne avec l'aide d'une djemaa' ou conseil présidé par son khalifah'.
 
Le pouvoir est héréditaire. La famille actuellement régnante est celle des Ouled ben Djellab (les enfants des troupeaux); il est très-probable qu'elle compte une très nombreuse succession de cheikh, car l'origine de sa puissance va se perdre dans l'ombre de la légende, peut-être même de la fable.
 
Le sultan de Tougurt était mort sans postérité, dit la tradition; les rivalités des grands, et par suite la guerre civile, décimaient la nation ; lassés enfin de se massacrer sans se vaincre, les différents partis convin
 
 
 
rent unanimement que le premier individu qui entre­rait dans la ville, à jour donné, serait élu sultan. Un pauvre Arabe du désert, conducteur de troupeaux (Djellab) fut, ce jour-là, le premier qui mit le pied dans Tougourt : le hasard l'avait fait roi ! On lui obéit cepen­dant aussi bien, et mieux peut-être, que s'il eut été choisi par son peuple, et personne n'a songé depuis à disputer à la famille des Ouled ben Djellab le pouvoir ni l'hérédité.
 
Le cheïkh de Tougourt est maintenant un enfant de douze ou treize ans, nommé A'bd er Rah'man boulifa ; il a succédé à son oncle le cheikh Ali ; son khalifah, président de la djemaa, se nomme E1 hadj el Mad'i; il est de sang mêlé ; ses conseillers les plus influents sont El A'rbi ben el Achour et Mohammed ben el K'aïd. Par une anomalie assez singulière et dont les mœurs arabes n'offrent que de bien rares exemples, la mère du jeune cheïkh a la haute main dans la djema'. Cette femme, que l'on dit très-belle, et qui se nomme Lella Aïchouch, domine le gouvernement de Tougourt, autant sans doute par l'influence de sa beauté, que par celle de son bon sens. Les Arabes l'appellent le khalifah' du cheïkh, et, s'ils vantent son aptitude aux affaires, ils parlent très ironiquement de la sévérité de ses mœurs. Elle honore ouvertement de toute sa confiance un favori dont elle a fait tuer le prédécesseur par jalou­sie; on reproche surtout à Lella A'ïchouch d'aimer à s'enivrer en fumant le h'âchich.
 
 
 
Le sultan de Tougourt jouit de tous les privilèges de l'absolutisme le plus complet : il demeure dans la k'asbah', espèce de château fort attenant aux murailles de la ville. Pour arriver jusqu'à la cour intérieure de ce que nous appellerons son palais, il faut franchir sept portes, à chacune desquelles veillent deux nègres armés. C'est, là que sont renfermées ses richesses, fort exagérées sans doute, ses quatre femmes légitimes et ses cent concubines. Un makh'zen de cinquante cavaliers nègres qu'il tient a sa solde, lui forme une garde d'hon­neur quand il sort, et, au besoin, une petite armée suffisante pour réprimer une émeute, prélever les contributions et assurer la marche du gouvernement. 11 a sous la main les six tribus arabes des Fêtait, des Ouled Moulât, des Said, des Ouled Sidi A'bd Allah', des Ouled Seg'oud, des Selmia, des Ouled Rah'man, fraction de la même tribu, dont les douars sont campés tout près de la ville, et qui peuvent lui fournir jusqu'à sept ou huit cents cavaliers. Ces tribus s'éloignent de Tougourt au printemps pour reprendre la vie nomade et aller faire paître leurs troupeaux dans le désert.
 
Le sultan ne se montre que le vendredi, et s'il sort quelquefois pour aller se promener dans les jardins, il est accompagné de sa garde nègre qui marche le fusil chargé, et précédé de sa musique, hautbois et tam­bours; deux esclaves tiennent ses étriers, un porteur de parasol le garantit des ardeurs du soleil.
 
Le jour de la fête du prophète, quand il va faire sa
 
visite au tombeau du saint marabout' Sidi A'bd es Selam, des cavaliers le précèdent, des fantassins le suivent, des esclaves écartent la foule, et d'autres conduisent devant lui deux chevaux magnifiquement caparaçonnes, couverts de selles brodées d'or, avec des boucles d'or aux oreilles et des anneaux d'or aux pieds.
 
N'est-ce là qu'un conte, un souvenir des Mille et une Nuits? Ce luxe au milieu du désert, cette pompe royale dans une oasis, nous paraissent incroyables. Tous ces détails nous ont pourtant été affirmés plus d'une fois par des gens du pays qui ne se connaissaient point et qui n'avaient pu se donner le mot pour nous tromper. Ce qui nous parait plus incroyable encore, c'est que ce petit souverain aurait, comme nos seigneurs du moyen Age, un droit fort en opposition avec le Koran et les mœurs arabes, un véritable droit du seigneur qui lui serait exclusivement réservé. Il semblerait d'ailleurs avoir le même droit sur toutes les femmes de son gou­vernement. « 11 n'en use que quand elles sont jolies, » ajoutait naïvement l'Arabe qui nous donnait ces détails.
 
Si le mari se fâche, il est pendu ou crucifié.
 
Nous le répétons, nous nous tenons fort en garde contre ces renseignements chargés de couleur locale ; il nous paraîtrait toutefois bien étonnant que l'imagina­tion arabe, même la plus féconde, ait pu combiner ainsi un conte oriental avec une page du moyen âge européen.
 
Cette exagération du pouvoir du bénéfice d'un seul
 
 
individu n'empêche pas les rouages du gouvernement de fonctionner très régulièrement. La justice est bien organisée ; les écoles sont très fréquentées; les impôts, qui ne sont autres que la dime (a'chour), sont facile­ment prélevés. Les vols sont peu nombreux, et les vo­leurs sévèrement châtiés ; on pend les plus coupables, on coupe une ou les deux oreilles aux autres.
 
Dans l'intérieur de la ville les mœurs sont assez pures; mais là, comme autour de presque tous les grands centres du désert, des filles de la tribu des Ouled Naïl, et de celle des Ahrazlïa, viennent camper pendant l'hiver sur un petit mamelon qu'on appelle Drâ' el Guemel (le Mamelon des Poux), et s'y prosti­tuer argent comptant. Elles sont généralement très-belles, mais fort sales; elles vont la figure découverte, comme toutes les femmes du désert. '
 
Est-ce la misère ou le besoin qui conduit là ces pau­vres filles, après que toutes les provisions de leurs tri­bus sont épuisées? Est-ce l'avarice de leurs parents qui les force d'aller extorquer quelques douros à leurs riches voisins? Nous ne pouvons, ici encore, que constater un fait, sans oser nous hasarder à en donner les motifs présumés, ni à en tirer des conséquences ; le temps
 
n'est pas venu  d'ecrire l'histoire philosophique de ce
 
monde presque inconnu.
 
Les haines entre membres de la famille régnante, et
 
par suite les révolutions de palais, sont fréquentes à
 
Tougourt. On se ferait difficilement une idée de l'anar-
 
chie qui, en pareille circonstance, déchire la ville, si nous ne la retrouvions pas dans l'histoire des villes musulmanes de l'Asie et dans celle de Constantinople. Ce sont alors des massacres sans fin, jusqu'à ce que le parti vainqueur ait imposé son sultan et s'en soit remis aux bourreaux pour assurer sa victoire. Les moyens sont toujours affreusement extrêmes : les traîtres, c'est-à-dire les vaincus, sont écorchés, crucifiés, ou, par grâce, pendus.
 
Tougourt a été attaquée il y a quarante ans à peu près par Salah' Bey, bey de Constantine. 11 avait été entrait dans cette expédition par un membre mécontent de la famille des Ouled Ben Djellab, Cheikh Ah'med, cousin du sultan régnant Cheïkh A'mer, qu'il voulait dépos­séder.
 
Les bases du marché passé entre Cheïkh Ah'med et le bey Salah  sont assez singulières : à chaque étape de Constantine à Tougourt le bey devait compter mille boudjous à Cheïkh Ah'med qui, en échange, devait, une fois au pouvoir, lui payer une redevance d'un mil­lion. Le bey Salah', guidé par le traître, se mit en marche à la tète d'une armée appuyée de quelques pièces de canon. A son approche, tous les habitants de l'Oued Righ se retirèrent à Tougourt. Salah' resta six mois devant la place ; car, bien que ses habitants soient plutôt commerçants que guerriers, ils se battent avec beaucoup de courage s'ils sont retranchés derrière des murailles. Malgré cette résistance opiniâtre, l'artillerie
 
ayant fait brèche à l'enceinte de la ville, tous les pal­miers environnants ayant été coupés, et la famine mena­çant les assiégés, le bey Salah' enleva enfin la place dans un assaut décisif. Les énormes contributions dont il la frappa, et celles qu'il leva sur tous les villages de l'Oued Rir', le dédommagèrent largement et des frais de la guerre, et des boudjous qu'il avait religieusement comptés à Cheïkh Ah'med qui, devenu sultan, paya la redevance convenue.
 
Cependant les bey de Constantine n'ayant qu'une action très-indirecte sur un point aussi éloigné, les con­tributions que leur payaient les sultans de Tougourt n'ont jamais été bien régulières; elles variaient selon que le vassal redoutait plus ou moins son suzerain. Au très-redoutable bey Salah' on payait 1 million; au moins redoutable Ah'med el Mameluk' on ne donnait que 500 000 francs; aux bey qu'on ne craignait pas, on ne donnait que quelques nègres, 5 ou 6000 h'aïk, le tout d'une valeur réelle de 49 à 50000 francs à peu près.
 
L'Etat de Tougourt n'a, du reste, à soutenir que des guerres peu fréquentes; d'abord, parce qu'il peut mettre de trois à quatre mille hommes sur pied, force relative très imposante au milieu de populations no­mades ou circonscrites dans un très petit territoire; ensuite, parce que cette ville de marchands, d'arti­sans et de jardiniers n'a ni haines, ni besoins, ni ambition
 
Cependant, une voisine jalouse, Temaçin, qui, à sept ou huit lieues de là, a, elle aussi, ses marchés et ses prétentions à la centralisation des produits du désert, et qui, si elle est beaucoup plus petite que Tougourt, est beaucoup plus guerrière, Temaçin cherche souvint à attirer les voyageurs, en dépréciant les denrées et les produits de sa rivale. De là querelle, et quelquefois guerre. Des tribus arabes, qui campent autour de Temaçin et peuvent lever cent vingt à cent cinquante cavaliers, prennent parti pour leur mère d'adoption, enveniment et prolongent la lutte. L'infériorité numé­rique de Temaçin la force de céder tôt ou tard, et toujours elle paie quelques milliers de boudjous et donne des chevaux de soumission, comme redevance annuelle jusqu'à nouvelle guerre. Les deux villes sont maintenant en paix.
 
Ce que nous avons dit du luxe de Boulifa et du mil­lion que son prédécesseur payait, il y a quarante ans, au bey Salah', peut paraître exagéré, mais s'explique fa­cilement par les sources mêmes où s'alimentent le trésor des sultans de Tougourt. Outre l'a'chour, dime prélevée sur toutes les denrées, et celle sur les dattes seules est d'un revenu immense, ces petits autocrates reçoivent encore les nombreuses amendes infligées pour les moindres délits, et les présents en argent, objets de commerce ou chevaux que les tribus du désert sont forcées de leur offrir pour avoir le droit de vendre et d'acheter sur les marchés de la ville.
 
Ces tribus, qui sont au nombre de quarante-quatre, se donnent rendez-vous à Tougourt de tous les points du Sahara.
 
Celles qui viennent du Zab apportent du blé, de l'orge, des sacs en laine et en lanières de palmier, nommés tellis ; et dont on charge les mulets et les chameaux des tapis, du beurre, des fromages de brebis, des fèves, des pois chiches; elles y conduisent des chameaux et des moutons.
 
L'immense tribu des Ouled Nail y apporte de la laine et y conduit aussi des chameaux et des moutons.
 
Celle des Arba', les mêmes marchandises que les précédentes, plus des chevaux et des ânes.
 
Les gens d'El Ar'ouat' et de l'ouest, des figues, des raisins secs, de la garance, des laines, des bernous, des h'aik.
 
Les Béni Mzab, les mêmes marchandises, et de plus des vêtements de laine, de l'huile provenant de Bou Sa'da, du poivre, de la graisse de chameau, des mou­tons, des nègres qu'ils achètent à Tafilet.
 
Les Touareg, qui vont d'abord à Ouargla et remontent à Tougourt, y apportent de la poudre d'or mais en très petite quantité, de l'alun, du soufre, de la poudre, du salpêtre, des dents d'éléphant; ils y conduisent des nègres et des moutons d'une espèce particulière à l'Afrique ; ils n'ont point de laine, mais un poil très-ras ; leur queue très-grosse et très-large traîne à terre; on les appelle ela'deman ; leur chair est très estimée.
 
Les gens de Djebel el A'mour et de l'ouest viennent à Tougourt avec des tapis, du beurre, des fèves, des figues, des pistaches, des coings, des glands, des moutons.
 
Toutes ces peuplades s'y approvisionnent, par achat ou par échange, de fusils, pistolets, sabres, chachia (calottes rouges), mouchoirs, bourses, quincaillerie, verroterie, lin, calicot, indiennes, papiers, miroirs, coutellerie, cardes pour la laine, lentilles, blé, hui­les en quantité, épiceries, sucre, café, pipes, écritoires, soie, bijoux de femmes, sellerie, étriers, etc., tout cela venant de Tunis ; ils achètent aussi du tabac venant de Souf, du h'âchich, des chaussures et des dattes en quantités incalculables.
 
Les marchandises de Tunis arrivent à Tougourt, qui en est l'entrepôt général, par les habitants des villes et des villages échelonnés sur la route, et non point par de grandes caravanes, comme on le croit trop généra­lement. Ce mouvement commercial se fait à petites jour­nées, à la fin du printemps, sous la protection d'une colonne de l'armée de Tunis qui, sortie deux mois aupa­ravant pour aller jusqu'à Nefta faire rentrer 1 es contribu­tions , opère alors sa marche de retour. Les routes sont donc parfaitement sûres; les marchands de Tougourt et ceux des villages qui, dans toute autre saison, pour­raient avoir à craindre les Arabes de proie, portent leurs denrées et leurs produits à Tunis, et vont s'y approvi­sionner. Ils rentrent chez eux au mois de juillet, alors que tous les Arabes sont occupés de leurs récoltes ou
 
sont partis pour aller acheter des grains dans le Tell. Le temps n'est pas loin sans doute où tout ce commerce prendra le chemin de Constantine et d'Alger.
 
Cette foire perpétuelle, dont Tougourt est le centre, explique pourquoi cette ville n'a pas un seul mendiant ; ceux qui s'y trouvent, en très-petit nombre, sont des Arabes venus des tribus voisines ; c'est encore là sans doute la raison pour laquelle les habitants de Tougourt sont particulièrement honorés dans le désert; ils le nourrissent : « c'est la reconnaissance du ventre. »
 
De toutes les sources de richesses que la circonscrip­tion de Tougourt a en elle et qu'elle déverse sur tous les points du Sahara et sur Tunis, la plus féconde est assuré­ment le commerce qu'elle fait de ses dattes. Ce qu'elle récolte de cet excellent fruit, de ce pain du désert, est incalculable. Les dattes sont la nourriture principale de tous les habitants nomades ou a établissements fixes du Sahara. Les plus riches seuls mangent du pain, ou plutôt de la galette et du kouskoussou. Il parait cepen­dant que, sous peine de maladie grave et même de mort, il faut absolument mélanger la datte avec un au­tre aliment tel que les fromages, le lait, la galette.
 
Nous avons recueilli sur la culture du dattier et sur la manière de conserver les dattes quelques renseigne­ments qu'il n'est peut-être pas inutile de donner ici.
 
Les palmies dattiers venus de semis sont générale­ment inféconds et d'une venue beaucoup moins belle que ceux plantés de bouture; c'est donc ce dernier
 
mode de reproduction qui est adopté. Quand un pal­mier est parvenu ù une hauteur de sept à huit pieds, il jette des scions que l'on détache et que l'on pique dans une terre préparée; on les arrose à grandes eaux et constamment, au moyen de rigoles. A six ou sept ans l'arbre s'élève à une hauteur de huit ou dix pieds et com­mence à donner des fruits. Les dattiers femelles, les seuls qui produisent, sont en bien plus grand nombre que les dattiers mâles, destinés par la nature à la fé­condation. Dans le Sahara, comme en Nubie, comme en Egypte, les indigènes aident l'union des deux sexes de la manière suivante : à l'époque de la floraison du mâle, floraison qui devance celle de la femelle d' une quinzaine de jours, on détache de cet arbre une grappe de fleurs, un des régimes (h'ardjoun) qui couronnent sa tête, et on l'attache sur celle du dattier femelle ; la nature fait le reste. Les fruits se cueillent vers le mois de novembre ; des magasins, destinés à les recevoir, sont ménagés dans chaque maison et sillonnés de petits canaux qui reçoivent et laissent écouler le miel de la datte à mesure qu'elle se dessèche. Ainsi préparées, et après dessicca­tion complète, elles peuvent se conserver dix au douze ans : les Arabes semblent les préférer aux dattes fraî­ches. Celles qui nous arrivent en Europe et même à Alger, sont d'une qualité tellement inférieure que, dans le pays, on les donne en nourriture aux chameaux, aux mulets, aux chevaux, en ayant soin de les mélanger, soit avec de l'orge, soit avec une herbe nommée sefsfa.
 
Quand un palmier est reconnu stérile, les indigènes en tirent parti en lui faisant, au-dessous de la tête qu'ils appellent roussa ou galle, une ou plusieurs inci­sions à la base desquelles ils appliquent un vase qui se remplit bientôt d'une liqueur très bonne à boire, et qui, fermentée, devient enivrante : c'est le vin de palmier (el àguemi). L'arbre, ainsi préparé, en donne pendant plu­sieurs mois ; on bande alors ses blessures après les avoir fermées avec du sable, et, disent les Arabes, cette opé­ration le rend souvent fertile.
 
L'affluence des étrangers est toujours considérable à Tougourt. Le commerce y appelle de nombreuses peuplades qui y arrivent au fur et à mesure de leurs besoins. Souvent encore, les caravanes du Maroc, qui se rendent à la Mecque en pèlerinage , s'y reposent quelques jours.
 
Des juifs orfèvres, cardeurs de laine, tisserands, etc., y vont également pour exploiter leur industrie; mais aucun d'eux n'y brave la saison des fièvres; tous s'en retournent, chacun chez soi, dès que la maladie com­mence à sévir.
 
La monnaie en circulation dans la ville et dans sa circonscription est la monnaie de Tunis, qu'on y ap­pelle terbaga; elle contient beaucoup d'alliage. On y reçoit également les douros d'Espagne.
 
Qu'il se trouve dans cette ville, égarée au milieu des sables, des étrangers de toutes les couleurs et des peu­plades les plus éloignées, même des nègres de Tom
 
bouctou, ce n'est là qu'une circonstance très explica­ble; mais il est assez singulier d'y trouver deux Euro­péens qui semblent y avoir acquis le droit de bour­geoisie.
 
Il y a quatre ou cinq ans que le sultan, alors régnant, voulant à toute force avoir des canons, fit enrôler à Tunis quatre ouvriers européens qui se chargè­rent de lui établir une fonderie et qui partirent avec deux femmes. Une fois arrivés, on mit à leur disposi­tion tout ce qu'ils demandèrent : des ouvriers, du charbon, du fer-blanc, du fer, du plomb, du cuivre, etc. C'étaient tous les jours nouvelles demandes aussitôt sa­tisfaites; peut-être avaient-ils rêvé qu'on leur donnerait également de l'or à pleines mains. Cependant les ca­nons ne paraissaient pas. « C'est que le charbon ne vaut rien, dirent-ils; il nous faut du charbon d'abricotier. — Voici du charbon d'abricotier, » leur répondit quel­ques jours après le sultan qui, ne voyant pas de résul­tats, perdit enfin patience et fit attaquer en pleine nuit les prétendus fondeurs par quelques hommes de sa garde. Deux d'entre eux furent massacrés; les deux autres, plus heureux, se sont faits musulmans et servent dans les cavaliers réguliers ; ils se sont mariés et vivent de la vie des indigènes. La fille de l'un deux a épousé le porteur de parasol de Sa Hautesse. Peut-être nous attendent-ils, et peut-être qu'avant longtemps nous irons les délivrer. De cet ensemble de ren­seignements sur une ville aussi curieuse et aussi impportante que Tougourt, cette réflexion viendra sans doute à plus d'un économiste :
 
«II ne sera certainement pas impossible d'appeler vers Constantine par Biskra, et vers Alger par Bou Sa'da, ce grand courant commercial qui s'écoule de Tougourt à Tunis. 11 y a à cela deux objections : l'antipathie re­ligieuse et l'habitude; mais il est bien permis d'espérer qu'avec un peu d'adresse nous pourrions atténuer l'une, et vaincre l'autre par quelques sacrifices. »