الشعانبة و ترحالهم

Robert Capot-Rey
Les Chaanba, leur nomadisme, de A. Cauneille
Capot-Rey Robert. Les Chaanba, leur nomadisme, de A. Cauneille. In: Annales de Géographie. 1969, t. 78, n°430. pp. 728-731.
Les Chaanba leur nomadisme
de Cauneille
Le livre que le commandant Cauneille avait consacré aux Chaanba, le groupe nomade le plus important du Sahara algérien et qui vient être publié parle C.N.R.S après la mort de son auteur résulte une enquête effectuée sous les auspices de Institut de recherches sahariennes de université Alger la veille de Indépendance Il tire sa valeur de expérience avait son auteur ancien officier des affaires sahariennes de la vie nomade au Sahara en particulier chez les Reguibat et chez les nomades de Tripolitaine auxquels il se réfère fréquemment et ces comparaisons mettent en lumière la diversité des types de nomadisme pastoral autre part le rassemblement systématique des chronologies orales conservées dans le souvenir des anciens et qui tiennent lieu archives lui permis de dresser un inventaire des lieux de campement une même famille au cours des 50 ou 60 dernières années et ainsi de fixer la fois amplitude des déplacements leur constance ou leur variabilité et en fin de compte les transformations qui se sont produites dans leur genre de vie depuis le début du siècle Par-là encore le livre déborde le cadre des problèmes particuliers qui se posent aux Chaanba pour nous mettre en face des problèmes généraux que pose la décomposition une société nomade .
De cette enquête lucide et sans illusion on retiendra trois points.
Le terme de confédération qui sert ordinaire désigner ensemble des groupes chaanba apparaît comme impropre il existe aucun lien politique entre les différentes tribus mais seulement un lien sentimental qui tient identité du parler bédouin affiliation du plus grand nombre la confrérie des Ouled Sidi Cheikh et surtout un goût commun pour aventure plutôt que une confédération on pourrait parler une nation chaanba En revanche auteur hésite pas distinguer différentes confédérations chaanba appuyées chacune sur un ksar Cauneille dit une capitale et cela est pas la moindre surprise que on éprouve en voyant ces coureurs de piste si attachés un établissement sédentaire exemple des Chaanba de Metlili qui se sont incorporé une fraction ibadite montre comment fonctionné le melting pot. De toute façon le sentiment une origine commune qui soude ensemble les membres une même tribu ne joue plus un rôle effacé dans une population où les descendants des Hilaliens mélangés peut-être des Zénètes ont assimilé des éléments d’origine diverse .La fusion de ces quelques éléments résulte pour une large part du genre de vie qui ces dernières années était demeuré le même pour les différentes fractions.
On a souvent défini les Chaanba comme les nomades de Erg,  ce qui n’est pas tout à fait exact car autant que les nomades de Erg , ils sont les nomades du caillou chebka ou hämada et comme tels ils ont une prédilection pour les zones de bordure où ils peuvent jouer sur les deux tableaux Le cycle de leurs migrations les conduit ainsi en hiver dans les régions caillouteuses qui ont été arrosées au printemps dans l’intérieur de Erg pour profiter du loul (graine du drinn) tandis qu’ en été ils se rapprochent des puits auprès desquels ils construisent des zériba de palmes et en automne ils se font faire la cure de sel à leurs chameaux sur le bord des sebkhas.
Au total ce nomadisme apparaît à auteur comme « étriqué » . Une tribu chaanba couvre rarement dans ses déplacements plus de 100 000 km2 souvent moins de 20 000 alors qu’un campement reguibat se déplace sur 600 000 km2 .Entre le nomadisme pur qui ne comporte aucune attache durable à la terre qui exclut tout stationnement prolongé et le semi-nomadisme qui est le partage de année entre une occupation agricole et une occupation pastorale ou le partage de la famille entre ces deux (activités) le genre de vie des Chaanba représente un type intermédiaire qu’on pourrait appeler nomadisme à pause estivale ou nomadisme à stationnement prolongé.
Depuis le début du siècle ces caractères se sont modifiés sous influence des nouvelles conditions économiques et sociales. Au premier rang de celles-ci il faut placer le forage de nouveaux puits artésiens qui fut entrepris à El Golea dès 1881 avec l’intention bien arrêtée d’amener les nomades à la culture de leur passer « un fil la patte ». Mais ce résultat n’a été atteint que lentement et imparfaitement .Si certaines familles chaanba El Golea et Ouargla ont créé des jardins, la plupart de celles qui ont acheté des palmiers les font cultiver par des métayers noirs,  le stationnement estival à l’oasis se prolonge sans que le genre de vie soit fondamentalement modifié .De même le développement d’une industrie pétrolière sur le territoire des Chaanba les a affectés beaucoup moins qu’on ne pourrait le croire Sur les chantiers de forage ou exploitation ils sont évincés par les sédentaires dans les entreprises de recherche ou de construction de routes ils trouvent une embauche temporaire rarement un emploi permanent ; a Hassi-Messaoud on ne comptait en 1960 que 1 Chaanba sur 264 ouvriers sahariens.
C’est le mode de nomadisme plutôt que le nomadisme lui-même qui accuse les effets des nouveaux moyens de transport. En facilitant le déplacement des bergers et le transport rapide des animaux, le camion aurait pu permettre une meilleure utilisation des pâturages éloignés et une renaissance du nomadisme. En fait comme il y a eu en même temps multiplication des puits, les pasteurs sont de moins en moins sollicités par les longs parcours, ils se calent autour des puits et ne bougent presque plus. L’ankylose est autant plus grande que les bergers se font plus rares et que le chameau a perdu presque tout son intérêt pour les transports. Ainsi se vérifie une loi de histoire le nomadisme est un système extensif d’utilisation de espace ; tout aménagement qui concentre sur un point particulier des ressources végétales ou hydrauliques tend à le réduire et le faire disparaître. Plus radicales encore ont été les conséquences des transformations politiques et sociales On maintes fois évoqué les effets heureux de la pacification ouvrant aux pasteurs de nouveaux territoires peut-être n’a-t-on pas suffisamment insisté sur la contrepartie, la perte de l’esprit d’aventure qui était le souffle du nomadisme ,les témoignages recueillis par Cauneille ne laissent aucun doute sur cette nostalgie des rezzou et des poursuites , cette espèce de mal du siècle qui a frappé les jeunes Chaanba .Au début ce sentiment avait trouvé un dérivatif dans les compagnies sahariennes mais avec le temps les combats devenant plus rares, la vie des méharistes s’est rapprochée de la vie de garnison Une fois leurs quinze ans de service terminés,  ils ont une tendance a placer leur argent dans l’achat de palmiers qui est considéré comme moins aléatoire et plus rémunérateur que l’achat de troupeaux. Enfin la désagrégation de la société tribale qui était le cadre indispensable à une utilisation collective des terrains de parcours précipite le déclin du genre de vie traditionnel.
Tous ces faits étaient bien connus mais l’analyse qu’en à donnée Cauneille renforce en la nuançant la conclusion qu’on peut en tirer sur l’avenir du nomadisme. Il a même été plus loin et il a cherché a préciser les effets de la sédentarisation sur les niveaux de vie. De la comparaison des recensements effectués depuis le début du siècle à vrai dire les différentes statistiques ne sont généralement pas comparables - il résulte que les effets ont été différents, suivant les tribus. A Ouargla l’augmentation du rendement des palmiers et amélioration de la qualité des dattes ont pas compensé la diminution du nombre des palmiers par tête d’habitant l’expérience montre que l’arbre pousse moins vite que l’homme. Hormis certains recasements réussis comme celui de Zelfana, on n’échappe pas à l’impression que dans la plupart des cas la sédentarisation est accompagnée de paupérisation et de chômage.
Ainsi la sédentarisation par voie administrative telle qu’elle a été pratiquée en Egypte et dans certaines républiques de Asie moyenne soviétique est ici a écarter, II est inutile d’enterrer le nomade avant il ne soit mort. Une politique empirique qui laisse les familles les plus pauvres chercher un supplément de ressources dans les chantiers ou dans les métiers urbains en leur facilitant l’accès progressif à la propriété de la terre et de l’eau semble mieux faite pour assurer la survie du groupe. Telle paraît être d’ailleurs la tendance actuelle du gouvernement algérien qui après des velléités de sédentarisation brusquée semble résigné une fois partagés les troupeaux des grands propriétaires, à laisser se poursuivre l’évolution naturelle.
ROBERT GAPOT-REY