المـــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــاء "فرنسي"

El Ma - L'Eau

El Ma
A Mademoiselle Mag. Euzière.
En ce temps-là, autos-chenilles et « six-roues » n'avaient pas encore profané, de leurs pistes audacieuses, le sable d'or vierge du Grand Erg et la hammada dantesque du Tademaït, les oasis sahariennes ne possédaient ni antennes de
T. S. F., ni réserves d'essence pour les raids d'aviation, et le Sahara gardait son aspect millénaire de terre farouche et inviolée. Et, d'Quargla à In-Salah, par le mejbed ouvert depuis toujours aux seules caravanes, la traversée— car c'était bien Une traversée, avec ses incertitudes, ses privations et ses âpres voluptés — ne demandait pas moins de seize à dix-huit jours.
De la terrasse du bordj d'Ouargla, novice débarqué de France, j'interrogeais avidement le reg qui allongeait vers le Tidikelt et le Hoggar son horizontale inflexible, et j'écoutais d'une oreille distraite les derniers conseils de mes camarades.
— C'est « par là ». Point de direction : le Sud; Vous n'avez qu'à marcher droit devant vous.
— Le jour, vous aurez le soleil, la boussole et, la nuit; la Polaire et les-étoiles.
-        Et surtout vos méharistes qui sont de Vieux Châambas et connaissent par coeur toutes les pistes et tous les points d'eau;
—N'emportez pas d'allumettes en cire, qui se collent. Préservez du Sable votre montre, Votre stéréocycle et votre; revolver.
— Vous aurez des puits tous les deux jours jusqu'au Tademaït.
— Assurez-vous que vos chameaux font leur plein d'eau à chaque étape...
— ...Et que vos guerbas  sont remplies et solidement ficelées. »
C'était en pleine canicule d'août. De mémoire de Saharien, on n'avait jamais vu, en cette saison, un officier muté directement par le Ministère du Continent sur le Tidikelt, ignorant tout de l'Algérie et du désert.
J'avais mis à profit les quelques jours de halte à Touggourt et à Ouargla pour doter ma mémoire de vocables arabes de première nécessité.
Mais, à part les termes usuels familiers à tout roumi, je ne me souvenais  correctement que d'un mot, le premier, le plus précieux de tout le vocabulaire saharien : El ma — l'eau.
Mes quatre hommes d'escorte ne parlaient ni ne comprenaient le français. C'étaient des méharistes de la compagnie du Tidikelt qui rejoignaient In-Salah à l'issue d'une permission. Nomades aux profils farouches d'oiseau de proie, avec ces yeux rapetisses et plissés aux commissures qu'ont les grands voyageurs du désert ou de l'océan et qui semblent conserver, au fond de leurs orbites, l’éblouissement des lointains trop lumineux.
Les premiers jours de marche furent pénibles.
La râalla — la rigide selle targui en forme d'assiette, sans point d'appui et sans confort — courbaturait affreusement ma colonne vertébrale.
Et, sur la longue nuque pelée et comme annelée de mon méhari, obsédante vision de je ne sais quel monstrueux reptile antédiluvien, mes pauvres pieds nus, grillés et tuméfiés par le soleil, s'efforcèrent de s'adapter à leurs nouvelles fonctions.
Le reg fauve, plat et uniforme, moucheté de maigres végétations qui devenaient de plus en plus espacées, flambait sous ce soleil implacable.
A la halte de midi, le sable brûlait littéralement la plante des pieds à travers les iratimenn — les larges sandales  touareg en peau de girafe.
C'était la région des hassi, des puits profonds à corde — creusés jadis par les ancêtres des nomades actuels, peut-être contemporains des Garamantes et des légions romaines — d'où les seaux en cuir ramenaient une eau jaunâtre et magnésienne. Et, autour des margelles primitives la bousculade des chameaux balançant leurs têtes stupides, les gestes précis des bras nus remplissant ou vidant les outres, évoquaient irrésistiblement des scènes bibliques qui semblaient prolonger, jusque dans le présent, les âges disparus.
Le soir, exténué par le tangage monotone de ma monture, je m'étendais sur une couverture, à même le sable, doux aux pieds nus comme un tapis de haute laine — ou, si le sol était par trop dur, je faisais dresser mon lit Picot de toile brune. Un de mes hommes pétrissait dans un pli de son burnous la kessrâ quotidienne.
Et, pendant que la galette sans levain cuisait lentement, l'escorte s'accroupissait autour du foyer rudimentaire fait de brindilles ou de bouses de chameau desséchées — suivant les régions.
On mettait l'eau à bouillir pour le thé, le café ou l'inévitable boîte de conserves. Mes « menus » étaient identiques, mon appétit relatif, mes «repas» écourtés, L'eau du puits était salée, celles des guerbas avait une incurable saveur de goudron mêlée à je ne sais quel  arrière-goût indéfinissable. La « cuisiné» s'en ressentait. Et mon estomac se contentait: le plus souvent de la moitié de la kessrâ, lourde et ronde, à goût d'hostie, trempée comme un biscuit dans le café, qui, même en l'absence de toute brise, crissait sous les dents, aussi riche en sablé qu'en marc. L'autre moitié était soigneusement mise de côté pour le lendemain matin.
Puis le jour tombait, sans crépuscule; Un homme allait rassembler les méhara qui; à l'entrave, continuaient à brouter, sur trois pattes, des touffes de dam'rann ou de beugh'eul.  Autour du feu qui mourait, mes compagnons buvaient le dernier taiè— le thé vert aromatisé d'armoise ou de menthe sauvage — et Kaddour, le joueur de flûte, répétait à l'infini Une éternelle mélopée faite de trois notes mélancoliques.
Couché sur le dos, les yeux au ciel, j'attendais le sommeil. J'apprenais le nom des constellations, je suivais leur course autour dé l'étoile Polaire, comme sur un cadran gigantesque. La lune nouvelle inscrivait, à l'ouest; son accent aigu en coup d'ongle. Les chameaux, baraqués, ruminaient sagement avec un bruit rythmé de chevaux au râtelier. Certains dormaient près de moi, le cou allongé sur le sable, comme des chiens devant le feu. Je respirais avec volupté l'air frais de la nuit; l'air vierge du désert, où traînaient de vagues senteurs inconnues.
Nous repartions avant le jour, lorsque se levaient les Pléiades. Comme elles étaient loin, derrière moi, les aubes poignantes des grandes villes !... C'était l'heure violette qui précède l'aurore, un violet mat, froid, qui devenait mauve, mauve tendre de ruban, puis rose chair. Des falaises lointaines aux profils tourmentés se découpaient, avec une extraordinaire netteté, dans un ciel qu'on eût dit vide d'atmosphère. Et le soleil se levait, annoncé par une magnifique prodigalité de couleurs. L'orient s'éclairait de toute la gamme chromatique des pourpres, de l'orangé, de l'or en fusion. Semblables à de fantastiques échassiers, les méhara projetaient sur le sol des ombres démesurément longues auxquelles les croix de Malte des râalla ajoutaient une vague note funèbre.
Le soleil montait rapide, pesant de plus en plus lourdement sur les nuques. C'était l'heure brûlante des mirages. Au ras du sol surchauffé, rampaient, s'animaient d'étranges vapeurs transparentes.
Et, à l'horizon, tremblotaient des îles chimériques, des archipels de féerie, naissaient d'irréels lacs bleus, tout de suite évaporés, comme bus par le sable aride. .
Aux hassi du Nord avaient succédé les r'dir annonçant des contrées plus sauvages. Par instants, reparaissait, dans un bas-fond imprévu, le lit desséché de l'oued Mya avec quelques îlots de fersig  au feuillage grêle et des touffes de plantes sahariennes à demi-ensablées, d'un vert presque artificiel, nourri de bleu. Là, dans ce thalweg, un trou, forage grossier, sorte de fosse qui portait sur la carte le nom prétentieux de «puits». Du fond de ce puisard, mes hommes accroupis se mettaient à extraire des poignées de gravier et de boue jusqu'à ce qu'apparût une pauvre flaque boueuse dans laquelle les chameaux, les premiers servis, venaient piétiner et boire, le cou tendu, en de bruyantes aspirations gloutonnes. Puis c'était notre tour et le tour des guerbas. Le café, ces soirs-là, était nauséabond, épais comme une purée noirâtre.
Et les jours passaient, identiques, avec la même féerie quotidienne des aurores radieuses,  des couchers de soleil somptueux. Chaque nuit, la Polaire et Cassiopée s'abaissaient un peu plus vers l'horizon, derrière nous, cependant que, du Sud, surgissaient des étoiles et des constellations inconnues.

A l'amble grave des graves méhara, je vis défiler lentement, paysages morts et vides, tous les aspects, toutes les formes du Sahara.
D'abord, le reg, lisse, éternellement pareil, plaine infinie dont l'horizon géométrique enferme un cercle de néant, le reg au sol dur, tantôt couvert de gravier comme une allée de jardin, tantôt feutré de sable fin. Et nos méhara, avançant, le cou tendu vers cet horizon qui reculait sans cesse, imprimaient, avec leurs pieds nus, sur le sable fauve, de larges scarabées mystérieux; Puis, ce fut l'erg, le désert mouvant, semblable à une mer calme qui se serait figée, étendant à perte de vue ses rides et ses molles ondulations de sable pulvérulent comme de la cendre, blond ou corail suivant les heures et suivant les incidences de lumière. Mais, parfois, cette mer a ses tempêtes, et c'est la houle immobile des dunes, hautes dunes moirées d'un dessin précis, presque maniéré, où les rim légères ont imprimé les pointes de leurs fins sabots Louis XV.
Le hutième jour, nous faisions halte à Fôrt- Inifel — fort sans garnison, aux basses murailles à demi enlisées. Le lendemain, nous franchissions les contreforts du Grand Erg oriental qui allongeaient vers l'Ouest d'énormes tentacules de sable.
Puis, ce fut le plateau du Tademaït et la hammada.
La hâmmada  noire, inhospitalière, le sinistre désert de pierre, sans pâturage et sans eau. Effrayant plateau rocheux luisant et monochrome, sol pavé de dalles usées, à reflets métalliques, d'esquilles irrégulières, calcinées comme des scories volcaniques ou des déchets de charbon. Sur ce fond noir de fusain, le piétinement séculaire des caravanes a tracé en clair d'étroites lignes parallèles ondulant à l'infini.
Des carcasses de chameaux jalonnent, bornes macabres, la piste meurtrière, conservant, dans leur momification, l'attitude douloureuse des lentes agonies, squelettes disséqués jusqu'aux tendons, thorax achevant de blanchir au soleil, et dont le hérissement de côtes et de vertèbres fait songer à des carènes de bateaux démembrés par la tempête et échoués sur une grève désertes...
Pendant de longues journées se succédèrent les mêmes étrangetés géologiques, les mêmes visions de mort et d'épouvante. Mais, le quatorzième jour, l'horreur de ce paysage hallucinant sembla atteindre son paroxysme. Une buée tremblante faisait miroiter le sol, onduler les lointains en des mirages sans cesse renouvelés.
Nous allions, prostrés sur nos bêtes, la bouche sèche. Et mes yeux, comme hypnotisés, ne quittaient plus les guerbas, fragiles et suprêmes réserves d'eau, qui ballotaient sur les lianes maigres des méhara.
Guerbas plus précieuses que l'or, plus précieuses que les cartouches, que de fois, altéré, oubliant mes répugnances des premiers jours, j'avais bu à même votre peau.de bouc, la comprimant avec les mains, buvant gloutonnement, comme tète un enfant !... Brunes guerbas aux formes pittoresques ! Guerbas toutes neuves et poilues comme des bonnets de grenadiers, vieilles guerbas chauves, usées, galeuses, ayant beaucoup roulé dans le désert... Guerbas gonflées comme des mamelles pleines de lait, guerbas à demi vidées et tremblotantes comme des entrailles vivantes... Maintenant, presque vides, elles s'affaissaient, flasques et lamentables à côté de quartiers de gazelle qui pendaient, achevant de se boucaner au soleil...
A la halte de midi, les pierres calcinées brûlaient les pieds comme un fer rougi au feu. Nos animaux eux-mêmes donnaient des signes de fatigue. Cependant, assoiffés, nous avions hâte de repartir, car nous devions atteindre le point d'eau vers la fin de la journée, au lieu dit « Oued Moussa ben Yaïech ». Et, si je ne les en avais point empêchés, mes hommes, en grands enfants imprévoyants, auraient épuisé toute leur provision d'eau, escomptant l'arrivée prochaine au puits...
Je le connaissais de nom, ce r'dir de l'oued Moussa. Une auréole sinistre l'imposait à mon souvenir.
Quelques mois auparavant, on avait retrouvé, à peu de distance du puits, le cadavre d'un chamelier d'Ouargla, et, un peu plus loin, au Nord, ceux de deux femmes, deux Ouled Naïl, avec tous leurs bijoux, tous leurs oripeaux éclatants...mais les guerbas sèches... A côté, équipé avec un bassour, un chameau que la mort avait raidi dans cette posture grotesque et macabre qu'ils ont tous : baraqué, les jambes fléchies, le cou tordu, la tête touchant presque le garrot, comme redressée dans un dernier spasme et un dernier appel.
Les renseignements étaient venus par la suite.
Et je reconstituais la navrante aventure. Les deux prostituées, grisées, éblouies par des récits merveilleux, des promesses dorées, décidant d'aller tenter la fortune à In-Salah, dans cette oasis de légende où presque toutes les femmes étaient noires et où les blanches — des Ouled Naïl ! — à coup sûr feraient prime et seraient reines...
Et j'imaginais le départ d'Ouargla : les compagnes et les amis les escortant jusqu'au milieu du reg, avec de grandes démonstrations joyeuses, des chants et des tambours... Puis, pendant des jours et des nuits, la fuite lente et monotone des paysages désolés, la fatigue, le découragement peut-être. Mais, soutenues par leur splendide mirage, les pauvres enfants allaient toujours, babillant ou somnolant au rythme berceur du chameau, sous le dôme du bassour qui tanguait et roulait comme un navire...
Et, par un soir semblable à celui-ci, au moment où peut-être le guide remerciait Allah de leur avoir fait traverser sans accident la hammada maudite, le chameau, à bout de souffle, s'était effondré pour ne plus se relever... Ou bien, avec l'insouciance fataliste de leur race, ils avaient, altérés par la chaleur, sucé leur guerba jusqu'à la dernière goutte, confiants dans le puits qu'ils croyaient proche. Mais le puits était loin, et la soif était venue, la grande soif du désert, avec son cortège d'épouvante et d'hallucination...
Le sokh'rar avait proposé de s'en aller, seul, à la recherche de l'oued Moussa. Il n'était pas revenu. Et les deux femmes, puériles et lamentables, étaient mortes de soif et de terreur, serrées l'une contre l'autre en griffant le sable de leurs ongles rougis au henné... Et, sous les riches colliers de pièces d'or, leur cou gracile s'était décharné, effrité, momifié. Et, sur leur face peinte et tatouée de danseuse, le soleil, ironique, avait figé, élargi, ouvert sur les dents trop blanches, en un rictus hallucinant, le sourire professionnel...
Tout cela, je l'évoquais, vision tenace, cependant que nos méhara, butant à chaque enjambée, franchissaient un étroit défilé encombré d'éboulis. Et je songeais à cette réflexion d'un camarade rencontré à Biskra et remontant vers le Nord avec un congé de trois mois :
Presque tous les cadavres de gens perdus dans le désert ont été découverts près des puits...
Pourquoi ?... Sont-ils morts de soif avant d'avoir pu boire ? Sont-ils morts d'épuisement après avoir bu ?... »
La gorge s'élargissait. Ahmed, le tueur de gazelles, nous avait précédés en reconnaissance.
Nous l'aperçûmes de loin qui faisait des gestes.
— Oued Moussa !... dit un des méharistes.
Talonnés par nos pieds impatients, nos animaux allongèrent l'allure. On les lit baraquer à quelques mètres du puits : Il était vide.
En vain, les trois hommes se précipitèrent pour aider au déblaiement. Le r'dir était à sec.
Pour un motif inconnu, glissement de terrain ou déplacement de la nappe souterraine — le cas n'est pas rare au Sahara — l'infiltration d'eau qui, depuis si longtemps, alimentait ce puisard, s'était tarie. Ce que l'on retirait du fond n'était même pas de la boue, c'était un mélange de gravier et de sable parfaitement secs: Aucun espoir n'était permis.
Et le point d'eau le plus rapproché, Aïn-Guettara, était à un jour de là...
Le soir tombait. Une angoisse rétrospective me serra le coeur : Que serait-il advenu si je n'avais veillé moi-même sur les deux dernières guerbas ...
— Les derniè-res guer-bas !...
Soudain, un étrange pressentiment, brutal comme un réflexe...
— Où sont-Elles ?...
Les méhara, qui étaient baraqués, se sont relevés, personne ne s'est occupé d'eux. Mes Châamba se sont acharnés sur le lit desséché de l'oued, oubliant d'entraver ou de décharger les animaux. Et, comme il arrive souvent, ceux ci, le nez au vent, se sont écartés, à la recherche d'eau ou de nourriture. Et le plus éloigné est précisément celui qui porte les deux guerbas de réserve. Quelques minutes d'inattention ont suffi.
Du rocher où j'ai grimpé d'un bond, je crie, comme on appelle au secours :
— El ma ! El ma !...
Les hommes relèvent la tête...
— El ma ! El ma !...
Ils ont compris. Ils ont Vu. Sans un mot, ils se précipitent sur les traces des méhara, esquissant un mouvement d'enveloppement. Les animaux n'ont pas une bien grande avance, il paraît facile de les cerner... Mais que s'est-il passé dans leur cervelle stupide ?... Est-ce la manœuvre de leurs cavaliers qui les épouvante ?
Ou ont-ils flairé le vent et hument-ils le parfum de pâturages proches ?... Ils ont pris le trot, et précipitent d'autant plus leur allure dégingandée que la poursuite devient plus acharnée...
Des secondes passent inexprimables...
Le porteur des guerbas tient toujours la tête.
Ahmed le serre de près. Trente mètres à peine les séparent...
Mais, tout à coup, l'animal fait un bond et prend le galop, gagnant du terrain à chaque foulée...
Les mains cripées sur ma lorgnette, je suis, spectateur impuissant, cette lutte dramatique dont notre vie est l'enjeu... lorsque...
Une des guerbas s'est détachée d'un côté. Elle traîne sur le sol... Où est l'autre ?... Je ne puis la voir, mais sa chute est imminente... Et la nuit qui approche !...
Ahmed n'a pas renoncé à la poursuite. Mais, brusquement, je le- vois s'arrêter. Il arrache la carabine qu'il porte en sautoir. Posément, dans la position du tireur à genoux, il épaule...
Combien de dixièmes de seconde ? Combien d'heures ?... Mon coeur s'est arrêté de battre, et jamais je n'ai compris, comme en cet instant, la valeur de cette formule banale.
Une détonation a claqué, nette, ténue comme un coup de pistolet. Le chameau ralentit, fléchit sur les genoux... Un irrésistible picotement me fait cligner les yeux, les verres de ma lorgnette s'irisent et deviennent troubles, troubles...
Ahmed a bondi. Je le vois maintenant saisir l'outre à plein bras, comme on repêche un noyé...
En toute tragédie, il y a place, hélas, pour le grotesque. C'est la vie... La balle a touché le méhari à l'épaule, mais après avoir traversé la malencontreuse guerba. Et, par ce séton inattendu, l'eau s'échappe, comme jaillit le sang d'une artère ouverte.
C'est fini. Les camarades d'Ahmed viennent à .son secours. On place les ligatures nécessaires.
Il reste encore un peu d'eau. L'outre du côté opposé n'a heureusement pas souffert et contient plusieurs litres...
Le reste, est-ce que cela compte ?
Un pansement au chameau qui boitille. Les autres animaux rassemblés, on est reparti sans tourner la tête...
Deux jours encore, et l'infernale hàmmada s'est estompée dans le lointain, tel un cauchemar dont on garde, au réveil, le souvenir oppressant.
Nous sommes entrés dans la région des gour qui précède In-Salah... témoins géologiques d'argile rougeâtre ou de grès, hérissant l'erg tels des récifs de granit aux formes fabuleuses émergeant d'une plage sans fin.
Voici Foggaret-ès-Zoua, le premier ksar du Tidikelt, annoncé par les lignes régulières de sa foggara  semblables à de longs tentacules de pieuvre qui s'allongeraient sur le sable fauve...
Foggaret, avec sa kasbah d'argile rouge aux créneaux pointus, ses murailles, ses cases et ses pylônes de style vaguement égyptien. Tout cela bâti en tinn, en boue carminée, d'une couleur crue, excessive, qui blesse nos yeux inaccoutumés aux demeures des vivants.
Puis, dernière étape, Igosten, avec ses tours massives, quadrangulaires, et la ligne de ses créneaux en dents de scie caractéristiques de l'architecture barbare du Tidikelt dans lequel nous sommes entrés... Igosten, et sa palmeraie verte défendue contre le terrible vent d'Est par des dunes très hautes semblables à des fortifications à la Vauban... Igosten, où, dans l'erg rose saumon, découverts obstinément par le vent, émergent encore, momies  lugubres, les cadavres du champ de bataille de 1899...
Enfin, au soir du dix-huitième jour, derrière l'horizon tremblante du reg, apparaît une ligne dentelée de créneaux qui semblent surgir de terre, comme un décor aérien suspendu au-dessus de féeriques étangs bleus... Puis une tour, d'autres créneaux, d'autres tours... tout cela vaporeux, inconsistant comme un mirage...
Et enfin, comme illuminée d'un reflet d'incendie, une lourde forteresse féodale se précise, toute rouge, avec ses créneaux sarrasins : In-Salah la Rouge...

MARIO BÉRAUD.