من البلد الى الغابات "فرنسي"

DU BLED A LA BROUSSE 

Le Sahara sépare deux mondes: au Nord-Est est l'homme de la maison carrée à terrasse, au Sud l'homme de la case ronde à paillote.
Entre les pays d'Atlas et les savanes erre l'homme de la tente. Les barbares blancs se drapent ici dans un burnous; les barbares noirs ceignent là leurs hanches dans un pagne.
La Barbarie du Nord est autre que celle du Sud et n'a point le même climat ni la même lumière. L'Européen qui s'établit dans l'un ou l'autre de ces habitats s'y connaît étranger et a conscience de son inaptitude à s'adapter jamais pleinement au milieu, terroir et gens.
Il fait appel d'énergie pour se maintenir et vaincre l'hostilité de la nature. Pour mieux résister, il accroît sa personnalité.
Il s'est trouvé des écrivains pour révéler et décrire cette difficulté qui, tantôt, se réduit, chez l'Occidental, à une gêne née du changement dans les habitudes, et tantôt aboutit au conflit plus ou moins violent avec l'ambiance.
Il y a affaire de volonté et de bonne santé. Certains tempéraments se plient mieux que d'autres à la nécessité. Le mélancolique a un moins bon moral que le jovial. L'individu instruit, curieux et actif s'ennuie moins que l'ignorant et le paresseux. L'anisette du Nord ne libère pas mieux, l'esprit que le whisky du Sud.
Dans le bled comme dans la brousse, il faut craindre de s'abandonner à la veulerie, de nourrir des préventions contre l'Arabe, le noir, ses voisins et l'administrateur de la commune du cercle, de juger sur parti pris, de prendre pour argent comptant les ragots de popote et de petite ville, de se convaincre, à force de mauvaises raisons, qu'on est malheureux.
Le premier soin du colonial doit être de connaître. Il est bien rare que, dès qu'il connaît, il n'aime pas. Connaître, c'est s'initier aux moeurs, à la langue, à la pensée, aux croyances, au sentiments, aux passions, à l'histoire, aux espoirs de l'indigène, et aussi aux légendes qui dissimulent son véritable visage. On n'y parvient pas en un jour. Mais plus on connaît, plus on s'attache. Et l'écrivain qui connaît ne généralise point le particulier, dans le désir qu'il a d'émouvoir le lecteur.
Il est des déracinés que leurs fausses certitudes  entêtent; ils s'écartent par orgueil ou indifférence de la recherche exotique. J'ai, à Alger, un ami, le plus fin lettré qui soit. Installé depuis quinze ans dans une villa, il a systématiquement laissé de côté ce qui concernait le milieu autochtone. Quand il en parle ou en écrit — et c'est hasard — il rend les jugements les plus injustes. Il abonde en sophismes et en méprises sur les musulmans et donne l'impression, lui nourri aux belles lettres, de n'avoir point d'esprit.
J'ai fréquenté des fonctionnaires et qui ne valaient pas mon ami et se confinaient dans le travail administratif, sans un regard pour les foules noires qu'ils gouvernaient; ils se plaignaient, au demeurant, qu'elles ne fussent point de leur civilisation et ne se vêtissent point à leur mode. Ils se mouvaient dans un univers chagrin.
Je trouve la même note pessimiste, voire hargneuse, dans un trop grand nombre de romans coloniaux. A les parcourir, il apparaît que l'Européen est un martyr ou un bandit, l'indigène une pauvre victime ou un animal féroce; le fonctionnaire, surtout s'il est d'un grade élevé, ne peut être que bête, lubrique et méchant.
Ces livres ont été écrits, le plus souvent, par des gens mal adaptés, et qui, souffrant du foie, de l'estomac ou des intestins, n'ont point la sérénité de l'homme sain ou succombent au péché d'envie. Il n'y a, en fait, ni dans la brousse ni dans le bled, plus de malheur et de coquins que dans n'importe quel endroit de la terre. Celle-ci balance entre l'enfer et le paradis. La vérité est un état d'équilibre.
Je viens de rencontrer, dans deux ouvrages différents, la sécurité de l'information et la sympathie qui éloignent l'homme d'action, aux côtes méditerranéennes comme sous les Tropiques, d'être partisan. L'un de ces ouvrages, le Sahara, ses oasis, a été écrit par M. Lehuraux, qui est un grand pratique du désert ; l'autre, le Livre de la brousse, fut composé par René Maran, pour qui les régions tropicales n'ont plus de secrets.
Le Sahara, volume luxueux, illustré de photographies en héliogravure, a été édité à Alger par la firme Baconnier à qui l'on doit la présentation, depuis un an, de remarquables oeuvres. M. Lehuraux est un de nos meilleurs écrivains militaires. Aussi use-t-il d'une sûre discipline dans l'ordonnance de son sujet.
Il nous conduit aux oasis, que les sables encadrent d'or; nous pénétrons avec lui dans les palmeraies du Sud constantinois, du Sud algérien, du Sud oranais; il indique les caractères de chacune d'elles. Il est le meilleur, j'entends le plus agréable des guides, qui partage le plaisir des profanes qu'il mène en pèlerinage aux sanctuaires du soleil. Nul détail important ne leur échappe grâce à lui. Il indique, n'insiste point et ne lasse pas. Le touriste qui visite le Sud doit emporter dans sa valise, avec les proses simples et fortes d'Isabelle Eberhardt, les amusants itinéraires de Cl.-M. Robert et la délicieuse histoire des Sultans de Touggourt de Magali-Boisnard, les livres de M. Lehuraux. Cet officier enthousiaste des grands aspects de la steppe désertique a écrit des pages claires, lucides et d'une émotion communicatives sur les villes et les sites où le voyageur découvre une architecture inhabituelle de la terre. Biskra est la reine des Ziban, El-Oued la ville aux mille coupoles, Ouargla l'extraordinaire cité berbère, le Mzab le suprême refuge des puritains de l'Islam, El-Goléa la perle du désert, le Grand Erg un fantastique lingot d'or.
Le Sahara, ses oasis est un précieux bijou barbare, chargé d'émaux et de gemmes rudement taillées.
 

Du bled à la brousse, il n'y a pas loin; l'un et l'autre n'ont point d'analogues en Europe et les Européens ne considèrent en eux que des prétextes à épithètes de rhétorique. On n'a guère vu ces régions qu'à travers la littérature, c'est-à-dire de travers ; ceux qui les virent telles qu'elles sont n'appartiennent point, d'ordinaire, à la caste des mandarins à bouton de cristal ; les colons de la Grande Berbérie, les margouillats et les frères de la côte des savanes, n'ont point accoutumé d'analyser leurs état d'âme; ils sont retenus par d'autres soins. Il n'est que deux écrivains en France qui, à ma connaissance, sont capables de décrire la vie telle qu'elle apparaît à l'indigène:
André Demaison et René Maran. Demaison est un vieux batteur d'estrade, qui parle je ne sais combien de langues africaines; en fouillant les archives de Ouagadougou, j'ai trouvé dans un registre la trace de son passage au poste en 1907 ou 1908; il convoyait un troupeau de boeufs jusqu'aux marchés de Gold-Coast, par des sentiers impossibles, à travers les hautes herbes, parmi des populations à peine soumises. René Maran fut, lui aussi, un pionnier des Tropiques avant de rédiger ses livres. J'ai à coeur, ici, de dissiper une légende.
Voici de longues années que je connais cet écrivain; il est le meilleur homme du monde et a l'amour profond de la France et des lettres françaises; c'est un coeur d'or, un ami dévoué, un être de volonté et de noble caractère, qui a toujours refusé — et avec quel dédain ! — de s'associer aux campagnes tendancieuses des publicistes extrémistes contre le colonialisme français. Son dernier ouvrage, le Livre de la brousse, est, selon moi, son chef-d'oeuvre. Kossi, fils de Yamanga et de Doutomikoh le batteur de fer, qui sait si bien tremper la lame des couteaux de jet, est le héros de l'épopée; au-dessus de celle-ci plane Doppélé, le vautour charognard, vers qui va, à la fin des fins, toute chair. Moumeu, vieux caïman, traîne son ventre sur les bancs de sable et guette, entre deux eaux, les choses bonnes à manger qu'il met à pourrir, avant de s'en régaler, dans certains fourrés aquatiques.

La coutume implacable règle la conduite des hommes; toute infraction aux lois de la brousse provoque la colère des êtres invisibles, dieux et mânes qui gouvernent les fatalités de la nature. Le châtiment des coupables est toujours atroce. Kossi devient un guerrier redouté, initié aux rites efficaces de la magie noire, habile chasseur, chef redouté de partisans qui, pour mettre fin aux déprédations de voisins importuns, saccage au jour propice leur hameau et préside à d'agréables festins anthropophagiques.
Ce sont les aventures et mésaventures de ce meneur d'hommes que conte René Maran dans son Livre de la brousse qui donne, avec une force singulière et une précision incroyable acquise dans la fréquentation familière des tribus congolaises, l'impression la plus vive qui soit d'une civilisation aux innombrables millénaires. Les noirs qu'il nous révèle ne sont ni bons ni méchants; ils appartiennent à un milieu social d'une parfaite cohérence, admirablement adapté à la nature ambiante. Nous demeurons, grâce à l'auteur, dans le règne des réalités; l'être humain ne s'y sépare point des existences animales ou végétales; il ne se sépare point du cosmos ; la mort n'a point d'angoisse pour lui ; il en a pénétré les secrets et vit d'accord avec elle, sans haine et sans peur.
Ce livre est un réconfort. René Maran est un des grands écrivains de notre temps.
Robert RANDAU.