بنو جلاب سلاطين تقرت و علاقتهم بورقلة "فرنسي"

LES
BEN - DJELLAB
SULTANS DE TOUGOURT
NOTES HISTORIQUES
OUARGLA


De Tougourt à Ouargla, distants d'environ quarante lieues, les stations principales sont Temacin, Blidel-Amar, El-Hadjira et Negouca, auxquelles on arrive en traversant tantot des pla­teaux pierreux, tantôt des petites dunes de sable. Nous avons déjà parlé des trois premières localités que l'on trouve sur la route, quant à Negouça il en sera question plus loin. Il convient tout d'abord de nous occuper de Ouargla- même, appelée par les Arabes la Sultane des Oasis, qui fut, dés la plus haute antiquité, le centre d'action, ou, si l'on veut, la capitale de toute cette région saharienne comprise dans une longue dépression de terrain ouverte dans la direction Nord-Sud, renfermant les divers centres de population et leurs jardins. A cinq kilomètres environ d'Ouargla, entre cette ville et Negouça, les deux berges laté­rales de cette dépression jettent chacune en avant d'elles un petit contrefort qui forme un col peu élevé, près de l'Areg-Mosta. Ce petit renflement du sol partage la dépression en deux cuvettes allongées : celle du Nord qui renferme Negouça et son oasis, c'est le receptacle des eaux qui viennent (du Mzab par l'oued Mzab, l'oued Nsa et leurs affluents, celle du Sud. qui renferme Ouargla et les villages environnants, semble étre le déversoir des eaux venant du Sud par l'oued Mia. Tous les lits de rivières que je viens de mentionner sont maintenant à sec. Cependant, il reste des vestiges du passage des eaux dans l'oued Mzab et l'oued Nsa. Les indigènes disent même qu'autrefois ces deux rivières réunies arrosaient d'habitude, au moins deux fois par an, les jardins de Negouça et que, si aujourd'hui ces crues ne se repro­duisent plus, cela tient a ce que le nombre et la force des barrages a beaucoup augmenté dans les villages du Mzab. Mais à défaut d'eaux courantes la double cuvette de Ouargla et de Negouça est largement pourvue d'eaux souterraines ascendantes et jaillissantes, les puits artésiens et autres y sont nombreux et donnent en abondance une eau partout de bonne qualité, sur quelques points même excellente.
En dehors de la dépression qui renferme les villages et les oasis, s'étendent au Nord, au Sud et a l'Est de vastes espaces incultes. couverts de dunes de sable qui atteignent, surtout dans la direction Sud-Est, une grande hauteur. C'est au milieu de ces dunes, dans l'inextricable réseau qu'elles forment, qu'appa­raissent ça et la, au fond de petites cuvettes, les puits plus ou moins profonds, plus ou moins abondants qui abreuvent les nomades de la région de Ouargla et leurs nombreux troupeaux; c'est la zone des pâturages. Vers l'Ouest, au contraire, les sables sont plus rares, le sol plus caillouteux, l'eau fait défaut, le par­cours des troupeaux est difficile. Enfin, à six journées de marche au Sud-Ouest de Ouargla, sur la route de Touat, se trouve le centre annexe d'El-Goléa dont il sera question. Des considération topographiques qui précédent, il résulte que la population actuelle de cette contrée présente deux groupes bien distincts :
1° La population nomade formés des pasteurs qui parcourent avec leurs troupeaux la zone des pâturages;
2e La population sédentaire, c'est-â-dire les habitants des villages adonnés a la culture des palmiers. La première, d'ori­gine arabe, est blanche et a conservé, par suite de la vie errante, des habitudes belliqueuses et une grande suprématie sur la population des villages qu’elle enserre de toutes parts et ,à laquelle elle peut au besoin couper toutes les communications extérieures. La seconde, provenant généralement ni de croisements avec la race noire, est la même que dans l'Oued-Rir', à part les familles originaires de la race du Mzab. elle est vouée au travail un à un petit négoce et elle a depuis longtemps accepté la lourde tutelle du nomade.
La population nomade comprend les tribus suivantes :
Saïd-Mekhadma:
Saïd-Atba ;
Chaâmba d'Ouargla ou Bou-Rouba:
Chaâmba d'El-Goléa.
La population sédentaire occupe les centres de :
Ouargla ;
Rouïssat ;
Ain-Adjadja ;
Aïn-Ahmar dit aussi Chott :
Sidi-Khouïled ;
Ba-Mendil ;
Negouça.
A l'exception de Ouargla et Negouça, tous les villages que nous venons d’énumérer sont de création relativement récente. D'après la tradition sept grands centres de population, connus sous le nom collectif de Issedraten, existaient jadis au nord du djebel Krima, vaste table gypseuse d'une centaine de mètres de hauteur qui s'élève au milieu de la plaine sablonneuse comme un témoin du  terrain saharien.   Toute la contrée était alors
verdoyantc; les bandes d'autruches couraient la plaine qui leur offrait des herbages abondants arrosés par les cours d'eau aujour­d'hui à sec ou morts selon l'expression locale, et par des pluies périodiques. C'est désert maintenant; rien n'y vit presque plus; la tempêrature se serait considérablement modifiée et aurait produit, par ses conséquences, un bouleversement complet dans la nature du pays, la population la plus ancienne que me signalait la tradition locale, lorsque, en 1871 et 1872, je fis un assez long séjour à Ouargla, s'appelait donc les lssedraten ) nom berbère arabise en Sedrata — et cette tradition était confirmée, me disait-on, par un manuscrit déposé a la mosquée de Negouça. Après beaucoup de démarches j'obtenais communication de ce document, bien moins complet qu'on me l'avait annoncé. Il consiste en deux feuillets précédant un exemplaire du Koran, à demi rouge par l'action du temps, sur lesquels le copiste du livre sacré, avant d'entreprendre son travail capital, a fait ce que les tolba nomment (l’essai de la plume). Cet exercice calligraphique, qui ordinairement ne consiste qu'on quelques phrases décousues, a eu ici pour but de transcrire une tradition offrant un certain intérêt historique. En voici la copie textuelle même avec les fautes dont elle formille. Je me suis borné à supprimer dans le texte arabe les premiers passages sans importance, relatifs aux miracles des marabouts que j'ai cependant conservés dans la traduction pour en garder le souvenir :
Traduction
Ceci est la chronique de la totalité des cheikhs des Sadrata à partir d’Ourdjalan jusqu’à Feran , que dieu soit satisfait d’eux tous : Le cheikh Salah Ben Moussa – Le Cheikh Abou Nah ben Said ben Zenril – Le Cheikh Mohamed ben Abdellah ben Mohamed el Mokhfi – Le cheikh Abou Seliman ben Zergoun – Le Cheikh Beker ben Boubeker- Le Cheikh Abaz ben Ouassim – Le Cheikh Abou Yacoub ben
Seliman ben Brahim. — le cheïkh Sidi Salah Tabarki, —
Abou Omar ben Abd-El-Kafi, — Abou Ishac, — Abou Sekal, —Abou Mouça ben Amor et le cheikh Abou Khezer.
 Chacun de ces hommes saints a accompli des miracles et voici ce qu'a fait le cheikh Salah ben Mouça : Un certain jour, après avoir récité à l'oratoire la dernière prière du soir, il s'en retournait à sa demeure, quand, arrivé devant la porte,  il aperçut au milieu de sa maison dite Dar Sidi Salah ben Mouça une colonne lumineuse qui du sol s'élevait jusqu'au  ciel.  Il  pénétra dans chaque chambre et s'écria : Ô grand Dieu, Ô mon seigneur, Ô mon maitre! Que ne m'as tu réservé la vue de ce miracle dans le séjour de l'éternité! — II se prosterna et pria à deux reprises a la glorification de Dieu et   lorsque le matin fut venu, la nouvelle de ce fait miraculeux parvint aux cheikhs de Feran, de Tala-Memas, de Haima, aux  habitants de Mekieid-el-Ouest; — le bruit s'en répandit aussi
à Tala-Azdous et dans chaque village. Les cheïkhs accoururent auprès du  saint  homme dans l'après-midi, et aussitôt que celui-ci connut leur arrivée, il se rendit parmi eux et leur  dit  : cette nuit vous serez mes hôtes!  Et ils quittérent la chapelle (où ils s'étaient rassemblés) pour aller avec lui à sa maison. Le cheïkh Salah appelant sa femme lui dit : Ô ma dame, prends la gueçaà  et apporte-nous les dattes de telle jarre. Sa femme lui répondit :   Par Dieu, je  t'assure que  depuis dix jours, il n'y a plus une seule datte dans cette jarre.  En entendant cette réponse, le cheikh Salah saisit brusquement  la gueçaà des mains de sa   femme,   penetra   dans la chambre on se trouvait la jarre et y enfonçant sa main bénie en retira des dattes et  du miel en telle quantité qu'il en remplit deux gueçaà, en laissant encore en abondance dans la jarre et, enfin, posa devant ses hotes ce qu'il avait pris.
 Les habitants de Tala-Azdous, les gens de Mekied el-Ouest, ceux de Tala-Memas, de Haïma, Feran). Tamezourt, se rassemblerent tous autour du cheïkh Salah dont le pays était Tala-Azdous, Tala-Mouça et Tarramount .  Ils lui dirent : nous sommes venus vers vous épouvantés, terrifiés par la perspective des calamités de ce bas monde. Examinez donc dans la  science prophétique des cheïkh si notre pays est destiné a se perpétuer entre nos mains ou bien si nous devons le perdre.
 Le cheïkh Salah leur répondit par trois fois : Par Dieu! Par Dieu ! oui par Dieu ! je ne prévois pas si votre jouissance  du pays durera peu ou beaucoup de temps. Prenant a la suite à la main son baton, c'est-à-dire la crosse de l'invocation divine, a il en frappa le sol avec colère et dit par trois fois à ses auditeurs : Par Dieu, oui par Dieu, la   bénédiction   divine ne restera qu'ici, qu'ici, qu'ici ! .Nous appartenons à Dieu et nous retournerons à lui............
 Haïma disparut............... et Tamezour et Melouch ), les habitants de Tala-Memas  et il  resta Negouça  qui   s'amoindrit et dont  les environs disparurent. Le cheïkh la nomma Negouça (la diminuée), car  avant lui cette ville n'avait pas diminué d'importance et on  ne la nomma ainsi que lorsque ses alentours s'amoindrirent.  Voilà   pourquoi   le  cheikh   l'appela Negouça; avant cette  époque on la nommait Tala-Azdous. Le cheikh Salah rapporte que du village de Maharouz  à celui d'Aïn-el-Beghel et depuis   la   montagne   dite   Djebel-Eibad jusqu'à Feran,  il existait   trois cent vingt-cinq   villages  auxquels  Dieu   avait généreusement ouvert ses mains pour les combler de tous les biens de ce monde, ainsi que d'une rivière d'eau courante.  Les fontaines qui coulaient dans cette contrée s'élevaient au  nombre de mille cinquante et une. Dieu avait gratifié cette population de sentiments d'équité; il y avait parmi eux  lutte de zèle à qui ferait le bien; ils prohibaient les actions blâmables, accordaient légalement à chacun ce qui lui revenait. Lorsque, par la volonté divine, leur perte fut résolue, la colère de Dieu s'appesantit sur eux et la guerre éclata entre les gens de Haïma et ceux de Feran . Les Haima avaient de leur côté ceux de Tamezour'et, de Melouch, de Tala-Guebbia et de beaucoup d'autres villages. Du parti de Feran étaient les gens de Tala-Memas, Tala-Azdous et autres ,Voici quelles furent les causes qui provoquèrent les hostilités :   Un homme de Feran voulait abreuver ses chameaux ; une femme de Haïma survint pour remplir son outre, tenant à la main un vase en
terre pour  puiser l'eau.    Les chameaux,  poussés par leurs maîtres, renversèrent la femme et ecrasèrent son vase. Après un échange de propos entre l'homme et la femme, celle-ci emporta son outre vide, et, arrivée au milieu des habitants de Haima, elle leur raconta le fait.   Le mari de la femme alla auprès de l'homme, aux chameaux lui demander pour quelle raison il avait brisé le vase. Nouvel échange de propos, et en résumé l'homme de Feran tua celui de Haïma. — Quand les gens de Haima connurent ce meurtre, ils prirent les armes et à leur tour tuèrent l'homme aux chameaux. Les Ferans et leurs partisans couraient aux armes, pendant que leurs adversaires
en faisaient autant. La guerre prit, dès lors, des proportions considérables. Le parti de Feran fut vaincu. La femme au vase brisé prenant alors un tambour, et, chose des plus extraordinaires, s'enfonça dans la grande dune de sable dite Koudiat-er-Remel où le tambour se mit à retentir dans les sables , . jusqu'à ce que, par la puissance de Dieu, ils furent opprimés par des tyrans et ils perdirent la jouissance du pays . Une de leurs fractions émigra vers l’Orient , une autre s’en alla vers l’Oued M’zab , une troixiéme s’éloigna vers Mahalel, et ce qui restait de cette population se groupa à Ourdjalane (Ouargla) et Ngouça . Les tribus se disperserent , les sources tarirent , les sciences s’évanouirent et il ne resta que Dieu , le vivant et l’immeuble .
Les Sedrata dont il est parlé dans le manuscrit que nous venons de lire était une branche de la grande famille berbère des Zenati — synonyme de Djana — que certains généalogistes s'accordent à dire originaires de la Syrie, bien que cette préten­tion ait été contestée par d'autres écrivains.
Quant à Ourdjelan, en arabe Ouargla, c'était le nom de l'un des enfants de Ferini lequel était lui-même fils de Djana.
 Les Beni-Ouargla, peuple Zenatien, nous dit l'historien Ibn Khaldoun, descendent de Ferini fils, de Djana.  De toutes les tribus de cette race, celle de Ouargla est maintenant la mieux
connue.   Ils   n'étaient  qu'une faible peuplade,  habitant  la  contrée du midi du Zab quand il fondiront la ville qui porte
encore leur nom et qui est située à huit journées au sud de Biskra. Elle se compose d'abord de quelques bourgades voisines
les unes des autres, mais sa population ayant augmenté, ces villages finirent par se réunir et former une ville considerable. 
Le nom de Feran, que nous avons vu dans la notice ci-dessus, donné a l'une des bourgades des Issedraten rappelait le souvenir de Ferini ou plus vulgairement Ferani père d'Ouargla. — Le village de Feran était situé à environ 20 kilomètres au nord de la ville actuelle de Ouargla, sur un point situé entre Khelil et Arifdji, où l'on  ne voit  plus aujourd’hui que deux ou trois palmiers isolés mourant de soif et laissés là par le temps comme pour indiquer  l'emplacement de cet ancien centre de population.
Ourdjelan, qui a donné son nom à la ville, a son tombeau sur la place du marché de Ouargla contre la mosquée des Mozabites, sous une petite coupole dont le sommet se termine en goulot de bouteille; c'est du moins ce qu'on m'a assuré sur place.
La notice du cheikh Salah nous dit assez l'importance qui avait dû acquérir ce vaste centre de population ombragé par des forêts de palmiers s'étendant à perte de vue. On constate, en effet, en rejettant les yeux sur une carte du Sahara, que depuis le djebel Eïbad, point indiqué comme limite méridionale du groupe de peuplement jusqu'à Feran où était vers le Nord le dernier village des Beni-Ouargla, il n'y a pas moins de 45 kilomètres d étendue. En parcourant ces lieux, aujourd'hui solitaires et envahis par les sables, surtout la zone appelée Issedraten, on retrouve encore une telle quantité de ruines d'habitations, de débris de poterie et d’ustensiles de ménage; des conduites et des aqueducs encore tres apparents qui menaient les eaux d'une grande fontaine à ciel ouvert dite ain-Salah, qu'on peut se faire une idée de l'importance de cette population disparue. Des pieds et des racines de palmiers et autres arbres fruitiers, que l’on dirait carbonisé à l'ardeur du soleil, indiquent I’étendue des cultures. Enfin, dans le lit de la rivière morte, où l'on dirait que les eaux coulaient encore la veille et fournissaient des irri­gations faciles et abondantes, j'ai trouvé une infinité de coquillages d'eau bivalves ressemblant à la clovisse ou à la praire de nos côtes de Provence.
Une tradition locale affirme que jadis les habitations étaient si nombreuses dans tout ce pays que lorsque des cris d'alarme étaient pousses des maisons voisines du djebel Eibad, la voix répétée de village en village était transmise en quelques instants à travers les quarante lieues -séparant Ouargla de Tougourt. Sur le plateau du djebel Krima on trouve encore des vestiges d'ha­bitations; c’était assurément un lieu de refuge imprenable, puisque inaccessible de tous côtes par la raideur de ses escarpe­ments, ou ne pouvait y parvenir que par un sentier taillé a corniche et facile à descendre. Le puits de cette citadelle naturelle creusé au centre du plateau n'a pas moins de quatre à cinq mètres de diamètre et environ cent metres de profondeur. Il est également à sec aujourd'hui.
 
 
 
 
Quant au djebel Eïbad. qui est d'une formation analogue de celle du Krima, ce devait ete le lieu consacré au culte par la population des Sedrata professant la religion ibadite. On m'a assuré qu'il y existe encore plus de cinquante, niches servant d'oratoires où les Mozabites de Ouargla et d'ailleurs vont tous les ans au printemps en pèlerinage y faire leurs dévotions mystérieuses.
Revenons a Ouargla. Son oasis ne contient pas moins de quatre cent mille palmiers, sans compter les arbres fruitiers de toute espèce, arrosés par prés de deux cents puits artésiens dont la profondeur varie entre 30 et 50 mètres. Leur eau est bien supérieure comme goût à celle de l'oued Rir. L'eau jaillissante, coule dans des saguia ou rigoles qui circulent autour des palmiers et autres arbres fruitiers. Elle apporte de la nappe artésienne souterraine une quantité de petits poissons zébrés de brun que l'on pèche dans les siguias La ville de Ouargla est située à l'extremité sud de l'oasis, mais, quand je l’ai vu en 1871, elle était bien déchue de son ancienne importance; un grand nombre de maisons tombaient en ruines et des îlots entiers de batisses étaient abandonnés. Elle se divise en trois quartiers  bien distincts, ayant chacun son enceinte et ses portes , habités par une des trois fractions des Beni Brahim des Beni Sessine  et Beni-Ouaguine composant la population sédentaire, ayant dans son sein plus de mulâtres et de negres que des blancs. Les rues sont longues et étroites et offrent un certain nombre de passages voûtés où regne pendant l'été une fraicheur relative. Sur les murs de beaucoup de maisons batis en pise ou en pierres à plâtre, on voit des inscriptions arabes ou bien encore des dessins ou moutures appliqués en relief au-dessus du tympan de la porte. Ces figures ressemblent à cet emblème de la divinité  qui sert de frontispice aux pierres funéraires numidiques du nord de la province de Constantine, et souvent décrites par le general Faidherbe et le docteur Reboud. Serait-ce vague souvenir des croyances des premiers peuples puniques qui  par l’effet de l'habitude, se serait transmis de génération en génération jusqu'à nos jours chez ces habitants de l'ancienne Gétulie? La ville est entourée d'une enceinte fortifiée en pisé de quatre métres de
hauteur environ. Cette enceinte est percée de six portes dont deux affectéts à chaque quartier :
Bab Ammar et Bab Azzi aux Beni-Brahim :
Bab Rabia et Bab Rabah aux  Beni-Ouaguin :
Bab Ahmed et Bab Soltan aux Beni Sissine.
 
Ces portes sont pour la plupart précédées d'un passage voûté d'un accès dangereux et difficile en temps de guerre. La plupart d'entre elles sont également ornées d'inscriptions arabes en platre. On lit sur les unes la profession de foi musulmane: Il n'y a qu’un Dieu et Mahomet est son prophéte, — ou bien encore : Avec, l'aide de Dieu la victoire est certaine. J'ai beaucoup regrette la démolition, pour causse de travaux de défense, en 1872, de l'ancienne porte dite Bab-Soultan dont la forme rappelait celle des monuments égyptiens, et que surmontait une série d'oeufs d'autruche enfoncés dans le platre. Bab-Soultane donnait accès à la kasba, vaste construction contenant  un fouillis de comparti­ments et de cours intérieures ou résidaient jadis les sultans éphémères de Ouargla. Un fossé large de douze métres environ enveloppe entiérement le mur d'enceinte et sert d'exutoire à toutes les immondices qui en font en été un foyer d'émanations pestillentielles. A une certaine distance du fossé sont encore en avant des tours carrées dans lesquelles ou pénètre à l'aide d'échelles, comme autant de blockaus, fournissant à l'occasion trois ou quatre étages de feux à ceux qui occupaient ces postes de guetteurs défendant les approches de la ville. Tout cela est construit en briques séchées au soleil, et les deux hauts minarets qui se profilent sur l'azur du ciel ne font pas exception à la règle .
La population sédentaire de Ouargla s'élève à environ deux mille ames, chiffre bien faible si on le compare avec le nombre des maisons dont beaucoup sont inhabitées. La cause de la dépopulation tient au départ d'un grand nombre d'habitants qui sont allés se fixer pour travailler dans les villes algrériennes ou tuni­siennes.
La banlieue de Ouargla se compose, avons-nous dit, d'une série de petites oasis déjà dénommées et sur lesquelles il con­vient de donner les renseignements que nous avons recueillis.
Rouissal Si Mohamed-ben-Saci des Beni-Tour, fraction des Mekhadma, en est le fondateur. Il s'y installa le premier avec trois de ses frères, y bàtit et planta des palmiers. Aprés lui ses descendants suivirent son exemple et abandonnèrent la vie nomade. Ce village est encore aujourd hui le grand magasin des Beni-Tour. Aïn-Adjadja fut fondée par Si Salem, marabout, originaire de l'Ouest qui vint s’installer près d'un puits jaillissant creusé autrefois par les Sedrata. Un autre marabout, Si Atta-Allah, originaire des Dreïd Tunisiens, fuyant les troubles qui avaient éclaté, dans son pays, vint se fixer à côte de Si Salem et ce sont les descendants de ces saints personnages qui forment la population actuelle.
La tradition rapporte que, dans une attaque suivie de pillage, les gens de Aïn Adjadja perdirent le livre des puits. Ce livre indiquait si bien l'emplacement des puits dont les révolutions du pays avaient fait disparaître les traces que les habitants n'avaient qu'à le consulter pour retrouver les points où l'eau jaillissaient autrefois sous les Sedrata.
Ils n'avaient qu'à se rendre sur les lieux, les dégager des sables qui les couvraient et la source recommençait à jaillir sans plus de travail.
Ain-Adjadja est peuplé presque entiérement de marabouts; il tire son nom d'une source artésienne encore trés abondante, située dans le village méme et qui, d'après les récits indigènes avait autrefois une force ascensionnelle tellement grande qu'elle formait avec fracas un tourbillon semble à celui que produit une tempète (adjadj). L'Oasis coompte encore deux autres puits artésiens.
Âin-Ahmar, que l'on nomme aussi Chott à cause de sa posi­tion au milieu du chott de Ouargla, fut fondé, par les Beni-Tour.
Ce village eut beaucoup à souffrir des nomades jusqu'à ce qu'il fut protégé par Sidi-Aïça, marabout, originaire de l'Ouest qui vint s'y installer. Ce personnage rétablit l'ordre et s'acquit promptement une grande influence; mais cette influence ne tarda pas à être effacée par celle de Si Belkheir. autre marabout venant du Gharian de Tripoli. L’autorité de celui-ci excita vite la jalousie des nomades qui résolurent de le chasser C'est en leur résistant et au moment ou l'un d'eux venait de le frapper que Si Belkheir. plantant tout à coup dans le sol la lance dont il était armé, fit jaillir subitement la source à laquelle il donna le nom de Ain-Ahmar. Devant ce miraculeux pouvoir, Si Aïça céda la place et retourna dans l'Ouest. Il laissa à Aïn-Ahmar ses quatre fils et prédit en s'en allant qu'il aurait toujours dans le village quatre descendants mâles, ni plus ni moins. Quoiqu’il en soit de ces récits légendaires, la population d'Aïn-Ahmar, trés unie cependant avec celle d'Aïn-Adjadja, n'a pas une nature aussi pacifique. Elle a toujours été mêlée aux troubles éclatant dans le pays.
Aïn-Ahmar est une ravissante oasis où la végétation est remarquable en raison de l'humidité du sol, mais par cela même excessivement malsaine en été.
Sidi-Khouiled eut pour fondateur Sidi-Khouiled, marabout, originaire des Dreid, consin germain de Si Atta-Allah avec lequel il se fixa d'abord à Aïn-Adjadja. A la suite de difficultés entre les habitants de ce village, Sidi-Khouiled mit les dunes entre lui et les gens avec lesquels il ne pouvait s'entendre et fonda le ksar isolé qui porte son nom.
Ba-Mendil est aujourd'hui presque ruiné. Ce village est situé dans l'endroit le plus salubre des environs de Ouargla. L'eau y est excellente et il forme sur une crète isolée une bonne position défensive. Ces conditions réunies avaient décidé les Saïd-Ateba à s'y installer et s'y retrancher dans une bonne enceinte en pierre, mais les Makhadma et Chaamba pillèrent et détruisirent ce petit ksar après s'en être emparés il y a environ un demi siècle.
Negouça. — D'après la tradition locale transcrite plus haut, nous avons vu l'origine de Mengouça— la diminuée — nom que lui donna le marabout Si Salah-ben-Mouça, d'où est venu, par corruption, le nom actuel de Negouça. Cependant Negouça n'avait qu'une population tout à fait inoffensive composée de gens de kasseria, c'est-à dire sédentaire constamment pressurée par les nomades. Ils firent appel a un homme énergique des Saïd-Ateba, nommé Ahmed-ben-Babia, réclamèrent la protection de son bras et se le donnèrent pour cheikh. Grâce à lui, grâce à ses successeurs, qui tous furent pris dans sa famille, la popu­lation de Negouça s'accrut de tous les sens qui redoutaient les nomades et qui trouvaient dans cette ville un lieu d'asile effica­cement protégé par les ben-Babia.
El Golea. — Point extreme dans le Sud est un ksar construit sur un rocher isolé au milieu des plaines sahariennes, à une hauteur d’une soixantaine de métres. Sa population est peu considérable aujourd'hui, mais, d'après la légende, là fut autrefois un centre important où gouvernait un prince marocain, maître de toute cette region. La malédiction d’un marabout fit tarir les sources et amena la ruine de la ville. Nous reverrons plus loin, dans la partie historique, des détails sur toutes ces localités, de même qu'il sera question des tribus nomades et des circonstances qui ont amené leur installation dans le pays.
Nous ne rechercherons pas maintenant si Ouargla correspond réellement, ainsi que l'ont supposé nos géographes moderne, la grande ville de la plus haute antiquité,entourée d'arbres et habitée par des nègres de petite taille qui, d'aprés Hérodote, fut visitée par les cinq Namous. Le général Faidherbe a refuté cette opinion d'une maniére qui paraît concluante. N'ayant découvert jusqu'ici aucun vestige de l'époque romaine, on a admis aussi que le peuple-roi n'avait pas pénétré jusques-la. On a même assuré, je ne sais d'après quel document, que les Romains n'ont pas dépassé l'oued Djedi, un peu ,au Sud de Biskra. Serait-ce parce que les constructions séculaires du type bien connu font défaut ? Cela n'aurait rien de concluant, car, au milieu de cette mer de sables, la pierre n'existant point, les postes militaires et autres établissements romains pouvaient n'avoir été construits, comme on le fait aujourd'hui encore, qu'avec les ressources et les matériaux locaux, c'est-à-dire des blocs gypseux fondant en quelque sorte sous l'action du temps, du soleil et de la pluie, et ne laissant d'autres vestiges que des monticules de plâtras informes, ne révélant rien. Les gens du pays m'ont affirme cependant qu'il existe a Aïn-Mouça et à Bou-Hadjer, pres de Negouça, ainsi que sur un autre point, entre cette dernière ville et Ouargla, de longues murailles encore in­tactes, mais couvertes de sable (ce qui les aurait conservées), prés desquelles on a déterré des poteries et des jarres antiques. Je signale cette particularité à nos touristes désireux d'entreprendre des fouilles et vérifier si la main-d'œuvre de ces vestiges peut êtrc attribuée aux Romains. En expédition, on n'est guère libre de ses mouvements, et cette raison m'a empêché de me livrer moi même à ces intéressantes recherches, qui nous auraient peut-être éclairé sur la pénétration de la domination romaine dans le Sahara. A d'autrcs donc le soin d'élucider la question. Qu'ils sachent, en outre, a titre de renseignement, que la mé­daille romaine n'est pas introuvable dans le pays de Ouargla. J'ai pu m'en procurer sur place prés d'une douzaine (Constantine et Maximiens). Plusieurs de mes camarades, officiels de la colonne de 1871, en ont emporté aussi. Nous en avons vu égale­ment chez les gens du Souf. Les Romains ayant occupé solide­ment Ghadamés — l'antique Cydamus — pourquoi n'auraient-ils pas poussé jusqu'à Ouargla, moins avancée dans le Sud ? Il con­vient de s'en assurer, et pour clore ce sujet, j'ajouterai qu'à Negouça existe un groupe, nommé les Oulad-Anter, qui se dit descendre des Romains convertis à l'Islamisme. Ils assurent que le petit oratoire dit Djamâ Tamesguida-el-Aoun est bâti sur les fondations d'une antique église romaine, ayant appartenue à leurs ancêtres.
D'après les généalogistes indigènes, la contrée de Ouargla portait jadis le nom de pays des Sedrata. Or, l'historien Ibn Khaldoun nous apprend que ces Sedrata étaient une branche de la grande famille berbère autochtone des Loua, ou Lioua. Lors de la fondation de Cyrène, c'est-a-dire 630 ans avant J.-C , les Grecs trouvèrent sur les bords du golfe de la Syrie la popu­lation indigene des Lioua portant le nom patronymique de Lioua, son ancêtre, qui devint Libué dans la bouche des Grecs et plus tard des Romains, et dont nous avons fait Lybie. Des Sedrata, il ne reste que le souvenir— Issedraten — et de nom­breux vestiges de centres populeux. C’est le nom de Ouargla, ou Ourdjelan en berbère, qui est resté jusquà nos jours. Ouargla, descendant de Ferini, fils de Djana, était de la tribu des Zenata, par conséquent de la même race que les Sedrata-Loua ou Louata, comme les ont appelés les Arabes. Du temps de l'historien Ibn Khaldoun, la tribu des Ouargla était déjà la mieux connue.  Ils n'étaient, dit-il, qu'une faible peuplade habitant la contrée du Midi du Zab, quand ils fondèrent la ville qui porte leur nom. Elle se composa d'abord de quelques bourgades voisines les unes des autres; mais sa population ayant augmenté, ces villages finirent par se réunir et former une ville considérable. La pre­mière invasion arabe n'avait pas atteint directement Ouargla ; mais les soulèvements, que les envahisseurs provoquèrent au sein de la race berbère refoulèrent, de ce côté, une foule d'émigrants. Pendant longtemps la population ouarglienne obéit à la famille des Beni-Toudjin, dont l'habile et pacifique administration développa au plus haut point la prospérité de la contrée ; le pays qui comprend aujourd'hui les six oasis distinctes de Ouar­gla, Chott, Àdjadja, Ba-Mendil, Rouissat et Negouça, ne formait alors qu'une forêt continue de palmiers, sous les ombrages de laquelle étaient assises un grand nombre de bourgades. Nous avons dit déjà que beaucoup de vestiges confirment cette tradition populaire. Les Beni-Ouargli étaient assez forts, en 937 de notre ère, pour donner asile au séctaire kharedjite Abou-Yezid, surnommé l’homme à l'âne, ne prêchant rien moins que la révolte contre le pouvoir temporel. Abou-Yazid passa une année à Ouargla et s'y fit de nombreux partisan, surtout parmi les groupes Ouahabites-lbaditcs résidant dans cette localité. On sait que la formation de ces séctaires remonte à l'époque du fameux arbitrage entre Ali, gendre du prophète, et Moaouïa se disputant le trône du khalifat, et que des guerres d’extermination ensanglantèrent, dans cette lutte, le monde musulman. Les Ouahabites ou schismatiques, qui ne partageaient pas la règle orthodoxe établie par les Khalifas, ayant été assassinés  en majeure partie, les survivants se dispersèrent et pénétrèrent jusqu'en Afrique, ou ils propageaient les croyances de leur secte, désormais surnom­mée Kharedjite ou sortie de la bonne voie. Ces doctrines trouvèrent de nombreux partisans chez les Berbères, qui, exaspé­rés de voir un peuple étranger s'établir chez eux en maître, accueillirent avec empressement une croyance religieuse qui leur permettait l'insurrection contre leurs conquérants, et la leur recommandait même comme article de foi.
Aussi, lorsqu'en 360 de l'hégire (971-2) se manifesta Ayoub-ben-Abbas, guerrier nekkarien, beaucoup plus connu par les chroniqueurs sous le nom d'Imam Yagoub, les sectaires kharedjitcs devinrent, en quelque sorte, les maitres absolus du pays. Certaines traditions affirment que les Beni-Ouargla, ainsi que les tribus nomades de cette région, déclarérent alors la guerre aux Ouahabitcs-lbadites qui leur portaient ombrage et les expulsèrent non-seulement de leur ville mais encore du Djebcl-lbad et de Krima leurs principaux centres d'habitation . Selon certaines traditions, c'est a la suile de cette guerre de persécu­tion, à cause de leurs croyances hétérodoxes, que les lbadites, obligés de chercher un autre refuge, allèrent fonder les établis­sements qu'ils occupent encore actuellement et portant le nom collectif de Beni-Mzab. D'autres annalistes croient que leur départ n'eut lieu que plus tard, dans les circonstances que nous allons exposer.
La prospérité de Ouargla dura jusqu'en 1052 de notre ère, époque de l'anarchie et des troubles produits en Afrique par la deuxième invasion arabe. Profitant de ces bouleversements, le chef zenatien El-Mostanrer Ibn Khazroum s'était jeté sur les états de Nacer, sultan hammadite de la Kalà des Beni-Hammad et aussi de Bougie, qui régnait alors. Le Zenatien avait forcé ce prince à traiter et a lui abandonner le Zab et l'Oued-Rir', quand le jour même de son entrée à Biskra il fut tué, au milieu d'un festin, par les serviteurs d'Arous-ben-Sindi, gouverneur du Zab et tout dévoué au sultan de la Kala. Résolus de se venger, les Zcnatiens appelèrent à leur secours la grande tribu arabe des Atbedj, mais le sultan Nacer envoya contre eux son fils Mansour qui, après avoir détruit Ourlal, à huit lieues au Sud de Biskra, dont Ibn Khazroum avait voulu faire sa place d'armes, marcha contre les Zenatiens de l'Oued-Rir' puis contre ceux de Ouargla. L'approche de Mansour coïncidait avec une conflagration générale qui venait d'éclater à Ouargla, ainsi que nous l'avons dit, à la suite d'un meurtre commis par un habitant de Feran sur un homme de Bou-Hadjer. Aussi, quand Mansour apparut à la tête de forces considérables, la population, divisée par la discorde, ne put résister. L'ennemi ne quitta le pays qu'après avoir détruit les villages, massacré la plupart des habitants et surtout les Ouahabitcs-lbadites, coupé les palmiers, comblé les sources et renversé la domination des Beni-Toudjin.
Le pays fut lent à se repeupler et ne se releva jamais complè­tement du coup terrible qui venait de lui être porté. Ouargla fut rebâtie, au Nord-Est des ruines de l'ancienne ville, par les survivants et par une population hétérogène composée de Berbères refoulés par l'invasion arabe, des juifs, des nègres et aussi des Ouahabites-Ibadites. De nouvelles émigrations amenèrent, plus tard, la création ou la restauration des oasis et des centres de population disséminés autour de cette ville. Le plus important de ces centres fut Negouça qui devait devenir, un jour, la rivale d'Ouargla.
La grande révolte d'Ibn Ghania, qui ne dura pas moins de trente-trois ans et s'étendit du Maroc à la Tripolitaine, causa également de violentes commotions dans les régions sahariennes de Ouargla et de Ghadamès. C’etait du reste de ce rôle que l'au­dacieux révolutionnaire se retirait après chaque échec et allait chercher de nouvelles forces pour recommencer la lutte. Blessé, battu, épuisé par la vie errante, il mourrait misérablement en 1233. Ibn Khaldoun nous apprend que le souverain Hafsite
Abou-Zakaria avait chassé le rebelle de la province de Tripoli et du Zab. Toujours acharné à sa poursuite, il s'avança jusqu'à Ouargla et ce fut alors qu'émerveillé, et voulant ajouter
a l'importance de cette ville, il y fit bâtir l'ancienne mosquée dont le haut minaret porte encore inscrit sur une pierre le nom du fondateur et la date de sa construction .
Ibn Khaldoun qui terminait son grand ouvrage historique, vers la fin du XIIIe siècle, disait encore :
 De nos jours, la ville de Ouargla est la porte du désert par laquelle les voyageurs qui viennent du Zab doivent passer quand ils veulent se rendre en Soudan avec leurs marchandises. Les habitants actuels descendent, les uns des anciens Beni-Ouargla et les autres des Beni-lfren et des Maghraoua,
frères des Beni-Ouargla. Leur chef porte le titre de sultan, sans encourir pour cela l'animadversion publique. La maison régnante est celle des Beni-Abi-Ghaboul, branche, disent-ils,  d'une illustre famille des Ouargla, nommée les Beni-Ouagguin.
Le   sultan   actuel   s'appelle Abou-Beker-iben-.Mouça-ibn- Soleiman. Il descend d'Abou-Ghaboul, personnage dont la postérité en ligne directe y a toujours exercé la souveraineté.
C'est sans doute de cette période de reconstitution que parait dater la division de la ville en trois fractions ou quartiers: les Beni-Ouagguin, les Beni-Brahim et les Beni-Sissin. Bien que Ouargla eût ses particuliers, ses sultans, elle dépendait néan­moins du gouvernement de Biskra et elle en partagea, jusqu'à l'avènement des Turcs, les vicissitudes politiques; elle passa ainsi de l'autorité des Beni-Sindi, représentants des sultans Hamadites dans le Zab, à celle des Beni-.Mozni, délégués des sultans Hafsites. Cette dernière famille chercha à se soulever contre les sultans en s'unissant à la dynastie Mérinite. Mais, en 1347, Yousef-ben-Mozni se rangea définitivement du côté des Hafsites qui lui confirmèrent, par une nouvelle investiture, le comman­dement de l'Oued-Rir' et de Ouargla. L'importance de cette dernière ville était toujours allé croissant. Au XVIe siècle, Léon l'Africain parle des marchands étrangers de Tunis et de Cons­tantine qui faisaient arriver en la citée la marchandise des côtes de Barbarie, laquelle ils troquaient avec les produits de la terre des noirs.
Nous voici arrivés à l'époque où les frères Aroudj et Kheir-Eddin Barberousse fondèrent la régence d'Alger.
Nous avons déjà relaté plus haut l'expédition dans le Sahara entreprise, en 1552, par Salah-Raïs, pacha d'Alger. Haëdo, qui a fait le récit de cette campagne, s'exprime ainsi :
 Après avoir pris et pillé Tougourt, Salah-Raïs alla à quatre journées de là pour prendre et tuer le roi de Huerguela
(Ouargla), pays très abondant en dattiers, car celui-là refusait également de payer le tribut aux Turcs ; en arrivant, il trouva que le roi s'était enfui avec quatre mille cavaliers, ses vasseaux, et qu'il ne restait dans la ville que quarante marchands nègres, venus du Soudan, comme d'habitude, pour vendre des noirs. Ceux-ci n'avaient pu s'enfuir avec le roi avant l'arrivée des Turcs. Comme c'étaient des gens riches, Salah-Raïs les fit venir à composition et parvint à en tirer deux cent mille écus d'or, moyennant quoi il les laissa aller en paix.
 Le pacha et son armée se reposa dix jours a Huerguela. Il apprit que le roi de ce pays s'était retiré à sept journées de là environ cinquante lieues, dans une contrée qu'on appelle Acala (El-Goléa), contrée qui est très près de la terre des  nègres. Il lui fit dire de revenir, qu'il lui donnait sa parole , qu'aucun mal ne lui serait fait, à condition que dorénavant il paierait le tribut à Alger, qu'autrement il reviendrait le cherche et qu'il pouvait être certain de ne pas lui échapper.
 Le roi de Huerguela ne rentra pas avant le départ des Turcs;  mais sa crainte avait été telle qu'il paya le tribut de trente nègres par an. Salah Raïs reprit ensuite la route d'Alger en repassant par Tougourt.
Cette expédition, probablement la seule que les Turcs aient dirigé sur Ouargla, ne parait pas avoir eu des résultats bien effi­caces pour l'établissement de leur domination, car a partir de cette époque les documents historiques se taisent sur Ouargla et les traditions locales, seules guides désormais dans cette histoire inédite des guerres du désert, nous montrent le pays sans souve­rains, vivant dans un état complet d'anarchie jusqu'à l'année de la peste et du tremblement de terre, sous Kheder, pacha d'Alger, en 1602.
Fatigués de cette anarchie, les gens de Ouargla résolurent alors de rétablir le pouvoir monarchique et s'adressèrent, à cet effet, a la famille du chérif souverain de Fez dont le chef avait quatre fils. Allahoum, le plus jeune, fut proclamé sultan de Ouargla, en 1602, et reçut, comme don de joyeux avènement, quarante esclaves et un grand nombre de palmiers, en même temps qu'on lui bâtit une kasba .
Le règne d'Allahoum inaugura une ère nouvelle dans l'exis­tence de Ouargla devenue état indépendant. Nous allons voir apparaître les tribus nomades Chaâmba  : Beni-Tour, Saïd-Ateba,Mekhadma. Appelés d'abord comme auxiliaires, ces étran­gers s'installèrent bientôt en maîtres dans le pays qu'ils allaient remplir de leurs luttes sanglantes. Les sultans qui se succéderont et ne seront que des instruments entre leurs mains et la popu­lation sédentaire, Beni-Sissin, Beni-Brahim et Beni-Ouagguin, privée de toute initiative, n'aura plus d'autre rôle que d'épouser
leurs querelles et d'être à la remorque des parties qui se disputent le pouvoir.
Peu après son avènement, Allahoum accepta les services d'une tribu nomade, les Chaamba Ahl-Zeriba, qui depuis quelques temps déjà étaient venus chercher des pâturages aux environs de Ouargla et les prit comme Mezarguia, ou gardes armés de lances. Plus tard, il accepta également la soumission d'une autre tribu nomade, les Beni-Tour, que la sécheresse avait chassée du Djerid et poussée vers Ouargla. Il accueillit d'autant mieux ces derniers qu'il comptait s’appuyer sur eux pour reprendre l'autorité que les Chaamba commençaient à exercer en son nom. Mais ceux-ci devinant ses intentions enjoignirent aux Beni-Tour d'évacuer le pays. Un combat s'engagea entre les deux tribus. Les Chaàmba, complètement défaits, appelèrent à leur secours les Chaàmba d’EI-Golêa et ceux de Mettlili. Les Beni-Tour, vaincus à leur tour, durent se replier sur Tougourt pour réparer leurs pertes.
Leur retour à Ouargla fut le signal d'une nouvelle défaite pour les Chaàmba qui, pris à l'improviste, furent tailler en pièces. Les hommes échappés au massacre se réfugièrent à Mellili et y réclamèrent vengeance ; mais les Beni-Tour, qui comptaient alors plus de 500 chevaux, étaient trop puissants pour qu'on osât les attaquer ouvertement. Les Chaàmba de Metlili, attendirent donc une occasion favorable pour venger la mort de leurs frères, et un jour, ayant surpris quarante cavaliers des Beni-Tour qui se rendaient au Mzab, ils les massacraient tous jusqu'au dernier. A cette nouvelle, les Beni-Tour prirent les armes et marcherent sur Metlili.
Un pieux pèlerin, Sid El-Hadj-bou-Hafes, fils ainé de Sidi-Cheikh, le célèbre marabout d'El-Abiod du Sud oranais, en route pour La Mecque, rencontra la colonne et s'interposa comme conciliateur. Ses supplications amenérent une réconciliation et la paix fut consentie de part et d'autre. Grace à cette paix, deux émigrations de Chaamba purent partir de Metlili pour Ouargla, la première sous les ordres, d'un nommé Bou-Rouba, qui a donné son nom à toute la tribu des Chaàmba Bou-Rouba, la deuxième sous celui de Bou-Saïd qui à donné aussi son nom a une fraction.
L'apaisement des parties et le gouvernement sage et ferme d'Allahoum commençait déjà à ramener la prospérité dans le pays, lorsqu'un nouveau péril vint le menacer. Des Arabes, appartenant à la puisante tribu oranaise des Hamyan, achetèrent des palmiers à Ouargla. La tribu tout entière apparut dès lors, chaque année dans l'oasis, au moment de la recolte des dattes, se livrant aux plus grands disordres. Trop faible pour repousser par les armes ces terribles visiteurs, Allahoum eut recours à la ruse, et lorsque à l'automne les Hamyan revinrent a Ouargla, les Beni-Tour se portèrent au-devant d'eux, et leur offrirent, au nom du sultan, l'hospitalité et la diffa. Les Hamyan acceptèrent sans défiance et se laissèrent répartir dans les différentes maisons de Ouargla. Au moment de la prière et de la voix de l'imam, qui se fit entendre du haut de la mosquée, les hôtes se jetèrent tout à coup sur leurs invités et en firent un horrible carnage. Toutefois, un grand nombre de Hamyan parvinrent a échapper a ces nouvelles Vêpres Siciliennes. Pendant longtemps, on craignit de les voir revenir avec des tribus alliées, mais ils ne reparurent jamais.
Sur ces entrefaites, les nomades du pays de Ouargla s'augmen­tèrent de deux nouvelles tribus, les Saïd-Ateba et les Mekhadma, fractions de la grande tribu des Saïd. Cette tribu, qui habitait aux environs d'El-Hadjira, se composait de quatre fractions divisées en deux camps : d'un coté, les Oulad-Moulet et les Saïd-Ateba; de l'autre, les Saïd-Oulad-Amor et les Saïd proprement dits, appelés plus tard Mekhadma. A la suite de discussions in­testines, provoquées par cette division, la désorganisation de la tribu eut lieu. Les Oulad-Moulet se fixèrent à Tougourt, les Saïd-Oulad-Amor à Temacin et a El-Hadjira, tandis que, se rejetant vers le Sud, les Saïd-Ateba et les Mekhadma venaient s'établir, les premiers à Negouça et les derniers à Ouargla même et à Rouissat. Ceux-ci furent accueillis a bras ouverts par les Beni-Tour, qui virent en eux des auxiliaires contre l'attaque des Hamyan qu'ils ne cessaient de redouter.
Lorsque le voyageur El-Aïachi se rendait en pèlerinage à La Mecque, en 1603, il passa par Ouargla où régnait encore le sultan Allahoum, qui lui fit un gracieux accueil.  Mais, étant dans la mosquée, a la prière publique du vendredi, il constata que le prédicateur s'acquitait d'une manière étrange de son ministère. Dans un autre oratoire, il vit que les fidèles, au lieu de faire leurs ablutions régulières, se bornaient à se frotter les mains contre les murs de la mosquée. Il me vint alors à l'esprit, dit-il, que ce pouvaient bien être des hérétiques. Je questionnai quelques voisins à ce sujet et j'appris que cet oratoire était en effet à des Khouamès, qui seuls y viennent prier et que le fait est notoire. Ces gens forment une fraction de la secte dite Ibadia.
 La majeure partie des habitants de la ville est infectée de cette opinion erronée, qui tire son origine des montagnes du Mzab, où tous sont hérétiques, y compris les Ouléma, s'imaginant dans leur ignorance que cette hérésie est la voie véritable. Je demandai à quelques personnes pourquoi l'émir, qui ne partageait pas l'hérésie, ne sévissait pas contre la portion de ses sujets qui  en était infectée. On me répondit que ces  gens étaient ses meilleurs soutiens dans la guerre que lui faisaient ses oncles maternels ou les Arabes qui dépendaient de ceux-ci, et que par ce motif, il ne peut entreprendre de  détruire leur hérésie.
Ainsi donc, à cette époque déjà, malgré les rècentes persécu­tions qu'ils avaient subies, les Ouahabites-Ibadites avaient pu se faire encore accepter à Ouargla, et aujourd'hui, du reste, les Mozabites y sont encore nombreux et y vivent paisiblement.
El-Aïachi ajoute qu'à cette époque la majeure partie de la ville était inhabitée, à cause d'une catastrophe qui était survenue deux mois avant son arrivée. L'émir Allahoum, soupçonnant une partie des habitants d'avoir l'intention de l'assassiner, avait chargé les gens du dehors de tuer tous ces suspects, sans en épargner un seul, jeunes ou vieux. Pour cela, il fit fermer les portes de Ouargla, après avoir averti les Arabes que, s'ils voyaient quelqu'un en sortir, ils eussent à lui couper immédiatement la tête. Toutes ces précautions étant prises, il tomba sur ses ennemis à l'improviste et en fit un grand massacre, dans lequel périrent environ deux cents personnes. Cette détestable action, suggérée à l'émir par son mauvais jugement, ternit sa réputation et même diminua sa puissance. Ses oncles maternels, fiers du cheikh Ahmed-ben-Djellab (de Tougourt) qui le protégeaient jadis et a qui il devait d'être sultan de Ouargla, devinrent ses ennemis a cause de ce
massacre .
Le 8 janvier 1663, le pèlerin El-Aïachi quittait Ouargla se rendant à Tougourt et couchait à Meguersa (Negouca) , dont les habitants témoignaient beaucoup d'irritation contre ceux de Ouargla. Ils n'attendaient, disaient-ils, que leur émir de l'Oued-Rir', lequel se trouvait en expédition, pour marcher sur Ouargla, prétendant qu'il leur était licite de prendre les biens et de couper les têtes de pareils hérétiques.
L'émir de l'Oued-Rir', alors cheikh Brahim, n'était pas en expédition mais en pèlerinage à La Mecque et ce sont les deux jeunes princes, ses fils Abd-el-Kader et Ahmed, que le voyageur El-Aïachi trouva à Tougourt à son passage.
Nous avons raconté plus haut ce qui advint de ces deux jeunes gens, que leur oncle Khaled réussit à chasser du pouvoir à l'aide de partisans auxquels il avait promis richesses et pillage. Après leur avoir livré tout ce qui se trouvait a leur portée, il allait à leur tête mettre à sac la ville de Temacin, puis les conduisait a Ouargla dont les splendeurs sahariennes pourraient mieux satisfaire leurs appétits, en même temps qu'assouvir leur haine religieuse contre les Ouahabites ; mais ils trouvaient la résistance énergique dont nous avons parlé, amenant la déroute dans laquelle l'usurpateur Khaled-ben-Djellab, après avoir abandonné son camp et assisté au massacre de ses partisans, perdait en même temps la vie. Le poéme commemoratif de cet événement démontre que les puritains Ibadites-Ouahabites , protégés du Sultan Allahoum ,contribuérent puissament à la défense de Ouargla dans cette guerre autant politique que religieuse :

Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
Que Dieu répande ses graces sur notre Seigneur Mahomet, sur sa famille et sur ses compagnons.
Amen.
Gloire à Dieu, à sa sublime magnificence,
Souverain du genre humain et de la religion ;
Qu'il soit loué celui qui est unique dans sa puissance,
Puissance à laquelle nul n'est son compagnon !
Que la prière et le salut soient éternellement
Sur le Prophète des Hachem de Adnan !
Sur sa famille et ses amis, fideles aux engagements.
Et sur ceux qui ont suivi dans la voie de la piété,
Mahomet, l'Arabe, le purifié!
Que Dieu clément l'assiste et lui donne la royauté. Ce poème a pour objet De toujours louer et glorifier Dieu, seul digne de glorification Qui protége la secte à la sincère conviction. Entendant une voix en détresse appelant:
Oh ! qui donc de Ouargla viendra secourir les enfants, 
Hé ! pour l'amour de Dieu, ô Musulmans, clement ! 
Au secours !  pour défendre la religion   de notre  Dieu !
Nous avons répondu : « O jeune homme, à ton aide nous accourons !
Blancs de figure nous sommes, au secours de nos frères nous allons ;
Tous les habitants du Mzab se sont levés,
Pour repousser les partisans de la tyrannie et de l'iniquité.
Nous n'avons d'autre but que la défense de la religion,
Quoi de préférable que le défenseur de la meilleure des religions,
R'erdaïa, Benoura et Melika,
Se sont abstenus d'aller à la guerre sainte contre le maudit ; Quelques-uns seulement ont suivi ceux faisant le sacrifice de leur vie. Dans les rangs de la communauté vertueuse, ils vont au combat, Parmi les musulmans, certains en arrière sont restes, Par peur de suppôts de la rébellion et de l'impiété. Désapprouvant l'élan des autres, mais ceux-ci ne tiennent compte de
Leurs avis ,
Et à faire sourde oreille se sont mis,                             Ceux-là critiquent leur projet
De se lever contre le fauteur de tyrannie et de perversité. Mais ceux-ci ont raison et il est de leur devoir de marcher, Et une part du pays énergiquement revendiquer. Dieu le pardon a donné
A celui qui de trahir les musulmans n'a point dans le cœur la pensée, Pas plus que la victoire aux ennemis souhaiter. Oui, Dieu est dispensateur du pardon et absout les péchés, R’erdaïa et ses habitants se sont agités, Pour délibérer en conseil ils se sont assemblés ; De même d'Izguen et de Djananet les habitants Tressaillent de voler au secours du Sultan. Les lecteurs du livre sacré, se reunissent dans notre mosquée, Tandis que dans les jardins, les autres en double cercle sont rangés. L'accord est unanime pour hisser le drapeau A la cîme du minaret d'où part l'appel de la prière au Très-Haut. Dès que la foule voit l'étendard arboré Etendard d'une bande d'étoffe de lin fabriqué Par sa blancheur à une lumière ressemblant, Et sur lequel est inscrit un verset du Coran , Accompagné d'un linge flottant,
Qui provient du temple de la Mecque, Ô gens repentants ! La foule pour voler au combat s'élance, En deux corps elle se distance ; L'un à la guerre sainte marchant, L'autre sur place, en position restant, Pour sauvegarder nos biens et celui des absents. Qui avance et qui reste en égal courage rivalisant C'est-à-dire que marchant ou restant, Les uns et les autres se dévouent au salut des habitants. Au nombre d'environ sept cents s'avance la troupe des combattants, De grands éclats de voix et des cris de guerre poussant.
A leur rencontre l'ennemi accourt, dès que de la ville il les voit s’avancer,
Luttant de vitesse et sans hésiter.                                   
Voici :  Ben-Djellab avait amené ses soldats ,
Pour massacrer de Ouargla les Azzaba .
Sur la réussite de ses desseins il comptait;
Mais l'espoir de ce scélérat des oasis est trompé.
En nombre, ses troupes sont comparables aux moucherons, aux sauterelles ,
Les coups de lance pleuvent sur l'ennemi comme grêle,     
Si vous les voyiez, vous les diriez ressemblant
A des Ethiopiens plus noirs que nègres du Soudan .
Mais rien, par leur fait, n'a été atteint de calamité,
Et par ses défenseurs l'honneur de la ville est sauvé.
Oh ! combien sublime, ô frères, est la puissance de la Divinité!
Les braves sur les bandes ennemies se ruent avec prestesse,
Oh ! combien la guerre sainte enthousiasme la jeunesse !
Entre Meldja et Safà arrivant,
A Mahara les deux troupes se voyant,
L'endiablé Ben-Djellab se replie en arrière ;
Les cavaliers tiennent ferme dans la carrière.
La lutte chair contre chair et le fou de la guerre éclatant,
Dès que se rencontrent, de part et d'autre, les combattants.
Depuis le point du jour, la poussière entre ciel et terre montant.
On dirait d'un nuage versant l'eau a torrents,
En nuit obscure le jour est transforme.
En tourbillons compactes de fumée.
D'ici, de là, les guerriers se prenant ;
L'un crie:  O Dieu, notre Dieu clément !
Accorde assistance et victoire à nos croyants !
La déroute se met parmi les troupes de Satan,
Elles battent en retraite on fuyant.
Comme disparaît le mirage qui se montre au couchant .
Ils sont : les ânes épouvantés fuyant Devant un lion, comme dit le Coran .
A leurs trousses s'acharnent les braves de notre secte fervents, Oh ! vantez-donc la gloire de nos jeunes vaillants ! L'ennemi en nos mains ses tentes a laissées Sur le champ de bataille, toutes encore dressées; De la poudre et des balles, le coffre à provisions Est abandonné aussi par celui frappé de déception. Par les traces restées sur les lieux de l'action Se juge la valeur des sabres des gens de notre religion. A la fuite rapide de l'autruche, celle de l'ennemi est l'image; Ou bien, O genre humain, à la course effrénée des gazelles sauvages. Pourchassés par ceux suivant la voie tracée par le guide sacré, Les suppôts du tyran sont dépouillés, massacrés. Toutes leurs armes leur sont capturées Et ceux qui de la guerre ont allume les feux tues, Dans la joie, sains et saufs, les vainqueurs revenant, Chacun d'eux de crier : « Louange au Dieu clément ! » Gloire à Dieu, qui aux gens de Ouargla A donné la victoire contre les Rouar'a. Gloire à Dieu, qui nous a raffermis, Par son secours et sa protection, o mes amis, Gloire à Dieu, la dispersion mettant, Dans la troupe de Ben-Djellab, ce frère de Satan. Gloire à Dieu, qui aux siens la confusion jettant Son assistance leur a refusé entiérement. Que la gloire de Dieu soit sur la foi de notre culte, Se manifestant, après des pratiques timides et occultes . Que la gloire de Dieu soit sur notre religion, Grandissant en estime après le mépris et l'humiliation ; Que la gloire de Dieu soit sur notre foi, Que Dieu a raffermie à Ouargla. Gloire immense, constante, éternelle au Très-Haut, Tant qu'au matin sur les brandies percheront les oiseaux,
Notre culte avec 1es autres cultes assemblés,
En mérite les a tous surpassés.
La faveur céleste dont jouit notre secte est comparée
A un astre éclipsant tout dés qu'il apparaît.
Notre dogme c'est la voie, tracée par Mahomet le purifie ;
Qui le met en doute est un homme. égaré.
Celui qui en doute douterait du Prophète,
II douterait de Dieu chantable, à l'omnipotence complète.
Rendons grâce à Dieu qui nous a placé,
Par sa miséricorde parmi ses préfères.
Ce que je vous demande, par Dieu, O fréres, O compagnons,
C'est à mon radotage, d'accorder le pardon.
A Dieu je demande la mort puis la résurrection,
Au jugement dernier, quant les deux partis en présence seront. Quant à ce poeme, j'ai été obligé, Par divers de mes frères de le composer.
Sur la difficulté de l'oeuvre, mes excuses ils n'ont point accepté.
Ici même, à l'instant, m’ont-ils dit, il faut s'exécuter !
J'ai donc entrepris ma tâche avec l'espérance,
De réussir par l'aide de Dieu, le bon par excellence.
Dans ce travail, en effet, de Dieu j'ai eu l'assistance,
Et j'ai fait des vers, malgré mon ignorance.
Gloire à Dieu sur leur achèvement
Nos prières adressons au Prophète d'Adnan ;
Qu'elles soient sur sa famille et ses amis fidèles aux serments ;
Sur la religion, la sagesse et la foi des croyants,
Gloire à Dieu qui nous a maintenus
Dans le chemin du vrai et des saines vertus.
En rendant grâce à Dieu, de ce poème a lieu l'achèvement
En entier et sans retranchement.
 
Le sultan de Ouargla, Allahoum, mourut peu de temps après laissant quatre fils : Moulay Seliman, Mouley-Mouça, Mouley-Ali et Mouley-Hassen. L'ainé Mouley-Seliman, lui succéda, mais il fut assassine et remplacé par son frère Mouley-Mouça qui était parvenu à soulever contre lui les Chaâmba, les Mekhadma et les Beni-Tour appuyés par la fraction sédentaire des Beni-Sissin. Son fils, Mouley-Allahoum II, réfugié dans le quartier des Beni-Ouagguin qui avaient barricadé leurs rues et ouvert des créneaux dans leurs maisons, essaya de lutter contre son oncle et de res­saisir le pouvoir. A son appel les Saïd-Ateba accourent de Negouça, mais après un combat qui dura quatre jours, l'avantage resta aux partisans de Mouça.
Cette lutte venait de créer dans Ouargla deux partis qui furent longtemps acharnés. D'un côté se trouvaient les Chaamba, les Mekhadma et les Beni-Tour appuyés des Beni-Sissin. De l'autre les Saïd-Ateba appuyés sur les Beni-Ouagguin. Quant aux Beni-
Brahim qui formaient la plus puissante des tribus sédentaires, ils embrassèrent tour à tour l'un ou l'autre sof, suivant les cir­constances. Pendant plus d'un siècle les querelles sanglantes de ces deux partis entretinrent l'anarchie dans le pays. Le récit de toutes ces luttes serait fastidieux et la longue nomenclature des sultans descendants et successeurs du marocain Allahoum ne présenterait pas un grand intérêt. Qu'il nous suffise de dire que peu de ces malheureux sultans sahariens moururent au pouvoir et que beaucoup d'entre eux n'eurent qu'un règne de quelques jours.
Le parti des Chaamba, Mekhadma, Beni-Tour, Beni-Sissin, fut longtemps le plus fort. Il succomba cependant sous les efforts des Saïd-Ateba qui s'étaient alliés aux deux tribus étrangères des Larbaa et des Harazlia, et sa défaite fut le point de départ d'une révolution dans la situation politique du pays, qui donna la prééminence à Negouça, la rivale de Ouargla.
La ville de Negouça, quartier général des Saïd-Ateba, avait depuis sa fondation obéit a Ouargla sa métropole; les roles chan­gèrent lorsque, ayant triomphé de leurs adversaires, les Saïd-Ateba devinrent les arbitres de la contrée. Ouargla fut forcée de reconnaître la suprématie de Negouça qui à son tour eut ses sultans pris dans la famille des Ben-Babia, lesquels exerçaient déjà le commandement à titre de cheikhs héréditaires. Ces der­niers devinrent en quelque sorte les suzerains des sultans d'Ouargla .
Une autre conséquence du triomphe des Saïd-Ateba fut le réta­blissement de l'influence turque dans le pays. En effet, cette tribu, pour consolider sa puissance, fit appel au gouvernement d'Alger dont elle se constitua la tribu Makhzen. — Dispensée elle-même d'impôts, elle accompagnait et soutenait les agents du fisc turc qui venaient de Biskra percevoir les contributions im­posées à Ouargla et aux villages environnants. C'est à cette me­sure financière que se bornait du reste l'immixtion du Beylik dans les affaires du pays. Mais vers 1829 le bruit se répandit dans le Sahara que le pacha d'Alger était en guerre avec la France et quand le chaouch percepteur vint réclamer les vingt-cinq né­gresses constituant le tribut annuel, on les lui refusa. De la vive discussion qui dégénéra on révolte ouverte et les Chaàmba-Bou-Rouba, moins patients que leurs congénères, massacraient le chaouch et son escorte de janissaires. On les ensevelit dans la dune de sable qui a porté depuis le nom de Haffret-Chaouch, — la fosse du chaouch. Cet incident et un autre plus grave failliront changer encore une fois la situation politique du pays. Les cheïkhs de Negouça reconnaissant la suprématie des Ben-Djellab de Tougourt avaient contracté l'habitude d'envoyer tous les ans à ces derniers un cheval de gada et en retour on lui expédiait un burnous d'investiture. Or, en 1829, le cheikh Ben-Babia possédait un cheval noir d'une rare beauté. Ibrahim ben Djellab lui faisait notifier qu'il exigeait comme marque de vasselage le cheval en question et, sans autre prétexte que le refus de satis­faire la fantaisie du sultan Tougourtin, celui-ci rassemblait toutes ses forces et marchait contre Negouça où, pendant vingt-cinq jours, on se batit de part et d'autre avec acharnement. Lcs Ouargliens enchantés de voir leurs dominateurs negouciens engagés dans une lutte qui pourrait leur faire recouvrer leur indépen­dance, allaient offrir aux Tougourtins le concours de leurs con­tingents et venaient en effet camper devant Negouça. L'attaque combinée était fixée pour le lendemain. Dans la nuit, Ben-Babia, conduisant lui-même en main le cheval noir cause de cette guerre, se présentait devant la tente de Ben-Djellab. Les témoi­gnages de repentir de Babia, les exhortations pacifiques des ma­rabouts desquels il s'était fait accompagner, produisaient une telle impression sur Ben-Djellab que celui-ci brisait la tété du cheval d'un coup de pistolet, et, embrassant affectueusement Ben-Babia, lui disait :  La cause de notre brouille n'existant plus, je te rends toute mon amitié!
Ben-Babia obtenait une faveur non moins éclatante : celle de chàtier lui-meme les Ouargliens qui comptaient l'écraser, en effet, à l'heure indiquée pour l'attaque, ceux-ci s'avançaient har­diment, on les laissa s'engager dans l'oasis et alors les Negouciens fondant sur eux de tous côtés en firent un massacre épouvantable.
Pendant plusieurs années encore Negouça conserva la supré­matie sur Ouargla et ce ne fut que vers 1841 que cette dernière ville reprit son importance politique a la faveur de discordes survenues chez les Saïd-Ateba et l'intervention des autres tribus dans les nouveaux partis qui se créèrent.
La tribu des Saïd-Ateba était à cette époque divisée en trois grandes fractions : les Fetnassa, les Rahbat et les Oulad-Yousef. A la suite d'une querelle la tribu entière prit les armes et se divisa en deux camps qui en vinrent aux mains. Le premier effet de cette lutte fut une révolution au sein de Ouargla. Malgré les efforts des Beni-Ouagguin, le sultan Mouley-Mesaoud, créature de Ben-Babia, fut renversé et remplacé par Mouley-Teïeb. Cet exploit accompli, les Fetnassa, Rahbat, Beni-Tour, Mekhadma et Chaamba marchèrent sur Negouça et y répétèrent l'acte de Ouargla en replaçant au pouvoir un autre Ben-Babia qui peu de temps auparavant avait été dépossédé pendant son pèlerinage à Tolga par son fils aîné. Ce dernier prit la fuite accompagné des Oulad-Yousef, ses partisans vaincus; il revint avec eux en 1842 et son pardon fut une des clauses de leur soumission, mais à peine les Oulad-Yousef se furent-ils éloignés de Negouça que le malheu­reux fut, sur l'ordre de son père, mis à mort par son propre frère. On voit que le meurtre en famille était également en usage de ce côté comme à Tougourt.
Durant l'hiver de 1842-43, une scission eut lieu entre les Beni-Tour et les Mekhadma, amis depuis plusieurs siècles. Menant à profit cette division, les Oulad-Yousef achetèrent l'alliance des Mekhadma qui, au printemps 1843, les rejoignirent sous les murs de Ouargla, campement ordinaire des Saïd-Ateba. Ils y étaient depuis quatre jours, lorsque le matin ils furent surpris, attaqués et mis en déroute par les Chaâmba, Beni-Tour, Rahbat et Fetnassa. Il se réfugièrent alors entre Chott et Hadjadja, mais le parti vainqueur les suivit et vint camper le soir à peu de dis­tance. Trop faibles pour accepter le combat, les Oulad-Yousef et les Mekhadma levèrent le camp pendant la nuit. Déjà ils étaient arrivés à Gour-Chouf, au Sud-Est du Djebel-Krima, lorsque l'ennemi les atteignît, leur tua trois cavaliers et enleva leurs bagages. Fiers de ce coup de main les vainqueurs rejoignaient leur camp, lorsque par un retour offensif et inattendu les Ouled-Youcef et les Mekhadma fondirent sur les groupes restés en arrière et les écrasèrent. Les principaux chefs des Beni-Tour périrent dans cette affaire. Le lendemain la paix était faite mais elle fut de courte durée. Quinze jours après les Mekhadma se détachaient des Oulad-Yousef pour marcher contre eux dans les rangs des Beni-Tour et des Chaàmba. Deux combats eurent lieu dans la méme journée, le premier sous les murs de Ouargla et le deuxième près de Negouça.
Les Mekhadma et les Beni-Tour réconciliés ne restèrent pas longtemps unis; une nouvelle rupture s'opéra entre eux l'année suivante. Elle avait pour cause la mort d'un homme des Beni-Tour tué dans une querelle par un individu des Mekhadma et elle eut pour résultat de faire passer les premiers dans le camp des Oulad-Yousef lorsque ceux-ci revinrent quelques jours plus tard à Negouça. Joints aux Beni-Tour, les Oulad-Youcef mar­chèrent alors sur les Fetnassa, Rahbat et Mekhadma, les atta­quèrent à Mandiz, près de Ouargla, et leur tuèrent 10 hommes et 35 chevaux. Après cette affaire la paix fut conclue.
Nous eussions pu abréger le récit de ces petites  guerres locales, mais nous avons eu à cœur de mettre en évidence et l'état d'anar­chie qui régnait avant la domination française dans ces régions lointaines, livrées par leur indépendance même à la fureur des partis et l'esprit mobile des populations qui ressort de la fragi­lité de leurs alliances et le rôle omnipotent joué par les tribus nomades annihilant presque complètement l'action des fractions sédentaires. Nous ajouterons que chaque péripétie de ces luttes de partis fut dans l'intérieur de Ouargla le signal d'une sorte de révolution de palais. De 1811 à 1852, le petit coin de Ouargla fut successivement occupé par les sultans Mouley-Teïeb, Mouley-Debbi, Mouley-Ali, Mouley-Ahmed, Mouley-Messaoud et Mouley-Abd-cl-Kader.
Grâce aux notes et documents qu'a bien voulu mettre à ma disposition M. le général Desvaux, nous venons de résumer l'his­toire d'Ouargla avant l'arrivée des Français-, il nous reste à puiser à la même source d'informations pour présenter l'historique de la conquete de ce pays due aussi bien à notre politique qu'a nos armes.
Les populations d'Ouargla restèrent pendant longtemps indif­férentes aux progrès de nos armes en Algérie. Les Saïd-Ateba figurérent toutefois parmi les contingents d'Abd-cl-Kader au siège d'Aïn-Madhi en 1838, mais ce n'était là qu'une lutte entre indigènes et plusieurs années se passent encore avant que les circonstances nous appellent dans ces régions lointaines. Nous nous rapprochions cependant et l'occupation de Boghar, de Tiaret (1843), celle de Biskra (4 mars 1844) et l'expédition de Laghouat qui se termina par l'investiture d'Ahmed ben Salem comme khalifa de cette région, amenèrent forcément notre inter­vention dans les affaires sahariennes. Ce ne fut toutefois qu'en 1848 que les événements commencèrent à attirer nos regards vers Ouargla.
Les Ben-Djellab, cheikhs héréditaires de Tougourt, avaient autrefois échangé avec les Ben-Babia, cheikhs de Negouça, de riches présents qui dans l'intention des premiers étaient des jalons pour l'établissement de leur suzeraineté. Nous avons vu ce qui advint vingt ans avant à propos d'un cheval. En 1848, Abd-er-Rahman-ben-Djellab, après son succès contre Temacin, essaya de faire revivre ces vieilles prétentions. Comptant sur notre appui et aidé par les Selmia et les Oulad-.Moulat, il tenta une démonstration sur Ouargla dans le but spécieux de rétablir Mouley-Debbi qui venait d'être renversé par Mouley-Teïeb. Malgré la connivence des Beni-Ouagguin, il ne put rien contre cette ville et dut se replier sur l'Oued-Rir', après avoir pillé pour tout exploit les troupeaux des Beni-Ouagguin fauteurs de ses projets avortés. On comprend qu'une pareille conduite enleva a Ben-Djellab le peu de partisans qu'il avait pu se créer à Ouargla. Ce n'était donc pas par lui que nous devions espérer désormais d'arriver a la conquête de ce pays. L'ambition du cheikh de Negouça allait, du reste, avant peu nous valoir des ouvertures de soumis­sion et nous fournir une occasion plus légitime d'intervention.
En effet l'année suivante, 1849, le cheikh EI-Hadj-Ahmed-Ben-Babia désirant s'appuyer sur notre influence, envoya son fils Bou-Hafes à Tiaret et de la à Alger pour offrir le paiement
annuel d'un impôt et la reconnaissance de l'autorité francaise. Bou-Hafes arriva à Alger le 6 juillet, accompagné d'Adda-ben-Saâd, chef des Saïd-Ateba. Leurs propositions appuyées par le commandant supérieur de Tiaret furent agréées et quelques jours plus tard EI-Hadj Ahmed-ben-Babia fut nommé khalifa de Negouça et d'Ouargla et Adda-ben-Saâd kaïd des Saïd-Ateba. Le nouveau khalifa chercha vainement a imposer son autorité et la notre à Ouargla. Les Saïd-Ateba sur lesquels il comptait, loin de lui prêter leur concours se laissèrent entraîner a la révolte par les Larbaa et les Harazlia et commencèrent avec eux, à la fin de 1850, des courses contre les tribus du cercle de Biskra. Telle C’était la situation lorsqu'en juillet 1851 l'arrivée à Ouargla du chérif Mohammed-ben-Abd-Allah, venant de Tripoli parfaitement stylé par le marabout Senoussi et par les Turks pour nous faire la guerre sainte, donna dans tout le Sahara le signal d'une conflagration dont le pays de Ouargla fut le foyer. A la voix du cherif toutes les tribus : Chaâmba, Mekhadma, Beni-Tour, Saïd-Ateba se soulevaient. Dans l'historique des Ben-Djellab, nous avons déjà exposé les débuts du chérif et ses tentatives dans l'Oued-Rir'. Ayant échoué dans ses projets contre Tougourt, Mohammed-ben-Abd-Allah sentit qu'il ne dominerait le Sahara qu'avec le concours d'une tribu puissante par sa cavalerie, aussi retourna-t-il ses intrigues contre la riche et belliqueuse tribu des Laarba, commandée par le cheïkh Nacer-ben-Chohra et tiraillée à ce moment par les prétentions contraires de Si Chérif-bel-Harech notre bach-agha de Djelfa, et d'Ahmed-ben-Salem notre khalifa de Laghouat. Ennemi juré de ce dernier, Nacer-ben-Chohra accepta les avances qui lui furent faites et entra ainsi contre nous dans une voie d'hostilités qu'il ne devait plus abandonner. Comptant sur son concours, le chérif partait d'Ouar­gla dans les premiers jours de décembre 1851 avec les Saïd-Ate­ba, les Chaamba bou-Rouba, les Chaâmba-el-Mouadi qui étaient venus le rejoindre de Goléa  et il marcha contre les Oulad-Saâd-ben-Salem. Il parvint à surprendre cette tribu sur les bords de l'Oued-el-Ahmar, lui enleva 500 chameaux, 400 bœufs et plus de 4,000 moutons, et après ce coup de main il gagna Berryan où il fut bientot rejoint par Nacer-ben-Chohra et une partie des Larbaa. Le bach-agha Si Chérif-bel-Harech, le khalifa Ben Salem et l'agha du Djebel-Amour furent lancés contre lui avec de nombreux contingent indigènes. Dans l'engagement qui eut lieu Si Chérif avec ses goums fut le seul qui fit son devoir; déjà il prenait le dessus, lorsque les Larbàa de Ben-Salem faisant défec­tion sur le champ de bataille passèrent du coté de leurs frères et de Ben-Chohra et se jetérent sur les derrières de Si Cherif-bel-Harech qui dut prendre la fuite avec des pertes énormes. Cette malheureuse affaire et la désertion des Larbaa était de nature à entraîner de nouvelles défections. Pour les prévenir et reconstituer l'autorité de Si Chèrif-bel-Harech, le général Ladmirault, commandant la subdivision de. Médéa, reçut l'ordre de se mettre en campagne, en même temps que le commandant Deligny, di­recteur des affaires arabes de la province d'Oran, marchait sur les Oulad-Sidi-Cheïkh dont l'hostilité venait de s'accentuer. Le mois de mars et d'avril 1852 se passèrent pour Mohammed-ben-Abd-Allah a observer les mouvements de la colonne Ladmirault qui malheureusement dut rentrer à Médéa vers la fin d'avril. Cette rentrée produisit un effet fâcheux dans le Sud. Tenu en échec par la présence de nos troupes sur le haut de l'Oued-Djedi, le chérif put après leur départ reprendre ses projets, agiter les populations et recruter de nouveaux contingents. Fort de notre éloignement, il annonça houlement son intention de se ravitailler dans l’Oued-Rir' et de marcher ensuite sur les Ziban. La pre­mière partie de son programme était pour lui d'une exécution facile. Une révolution favorable aux desseins du chérif venait en effet de s'accomplir dans l'oued Rir' : le sultan tougourtin Abd-er-Rahman-Ben-Djellab après une tentative d'assassinat dirigée contre lui par son cousin et compétiteur Selman était mort des suites de ses blessures. Nous avons déjà dit comment Selman s'empara deTougourt où son ami le chérif put se ravitailler tout à son aise et partir de là pour les Ziban où le commandant Collinean le mettait en compléte déroute au brillant combat de Melili.
Les contingents d'Ouargla éprouvèrent de graves pertes dans ce combat, laissant en notre pouvoir leurs vivres et leurs muni­tions; ils se dispersèrent et rentrèrent chez eux. Quant à Mohamed-ben-Abd-Allah, il regagna précipitamment l'Oued-ltel. Sa présence sur ce point où il semblait vouloir établir son quar­tier général étant une menace pour la sûreté du Sahara, deux colonnes se formèrent pour l'en chasser, l'une à Biskra sous le commandement du colonel Desvaux, l'autre a Bousaada sous les ordres du capitaine Pein. Le colonel Dervaux allait se mettre en mouvement lorsque les événements des Haracta l'appelèrent brusquement dans d'autres régions et le forcèrent de se porter au secours de Aîn Beïda, contretemps fâcheux que l'ennemi sut mettre à profit. En effet, le 18 juin, conduit par les Oulad-Saci, fraction des Oulad-Zekri, le chérif avec 400 fantassins surprit les Oulad-Harkat et les Oulad-Zeïan et les razia complètement. Il venait de repasser le Bou-Kahil, lorsque l'approche du capitaine Pein le força de rétrograder. Cet officier razia les Oulad-Saci, mais ne put atteindre l'agitateur qui repassant l'Oued-Itel, gagna Dzioua et de là les Beni-Mzab où il séjourna le reste de l’été.
Au mois d'octobre, il se remit en mouvement et fit une dé­monstration sur Laghouat, ville qui nous était soumise mais que nous n'avions pas encore occupée militairement. Le général Yousouf, alors en observation à Djelfa, se porta aussitôt sur ce point menacé, fit prendre quelques dispositions aux habitants et re­tourna à Djelfa le 17 octobre.
Le chérif paraissait s'être éloigné, mais vers le milieu de no­vembre, conduit par le vindicatif Nacer-ben-Chôhra, son lieute­nant, il reparut devant Laghouat qu'il rallia a sa cause et se jeta dans cette ville avec l'intention de s'y bien défendre. Nos colonnes s'y portèrent sous le commandement en chef du général Pélissier. Laghouat fut prise le 4 décembre 1852 après un assaut meurtrier qui est un des faits d'armes les plus mémorables de nos annales algériennes .
Le chérif parvint a se sauver et se réfugia chez les Chaâmba à Haci-en-Naga prés d'Ouargla. Ces derniers avaient déjà oublie la leçon qui leur avait été infligée sept mois auparavant a Melili, car à peine le chérif apparut-il que tous les groupes épars dans le Sahara se rallièrent à lui et l'aideront à reprendre les hosti­lités. Le 13 janvier 1853, accompagné de Nacer-ben-Chôhra, il part de Haci-en-Naga avec 200 cavaliers et 300 fantassins com­posés de Larbàa, Harazlia etChaâmba, passe à Dzioua et Daia-Terfaïa près de Tamerna, arrive prés El Bàadj et tombe sur les troupeaux des Souama puis sur les tentes des Rahman qu'il razie complètement malgré la présence sur l'Oued-Retem de Si Ahmed-bel-Hadj-ben-Gana, kaïd des Arabes Gharaba, à la tête de 300 cavaliers.
Après ce coup de main, le chérif se rapprocha du Mzab où il cherche à entraîner quelques tribus en intelligence secrète avec lui. Le bach-agha de Djelfa, Si Chérïf-bel-Harech, reçoit immédiatement l'ordre de se mettre en mouvement et soutenu par le commandant du Barrail a la téte des troupes composant la gar­nison de Laghouat, il fait une course chez les Beni-Mzab qui se soumettent aussitôt et chez les Larbàa et les Harazlia dont quel­ques fractions rentrent également dans le devoir. Devant cette démonstration le chérif est obligé de se replier sur Rouissat où, après quelques pointes vers El-Okkaz, Oulad-Besbes et El-Hadjira, il se décide a passer l'été. — Dans le mois de septembre, il se met de nouveau en route, accompagné de deux membres de la famille des Oulad-Sidi-Cheikh : Si Naïmi et Si Zoubir, frères de Si Hamza, qui étaient venus le rejoindre précédemment avec des contingents. Diverses razias sont opérées par eux entre Laghouat et Géryvillc, mais ils échouent du coté d'Oum-Saàd; ils parviennent enfin à surprendre les Oulad-Sàad-ben-Salem et leur enlèvent 100 chameaux et onze troupeaux de moutons. Cette guerre de partisans et l'offensive prise par le chérif à l'égard de nos tribus soumises, compromettaient le prestige de notre autorité et avaient déjà trop dure. Il était temps de frapper un grand coup qui réta­blit notre supériorité vis-à-vis de nos ennemis du Sud et raffermit les tribus hésitantes dans le sentiment du devoir. Dans ce but le Gouverneur général décida que des pointes profondes seraient poussées simultanément dans le Sud par des goums tirés de Biskra, Bousaâda, Laghouat et Géryville. Si Hamza fut chargé du principal role dans cette expédition dirigée contre le chérif et ses adhérents.
Les Oulad-Sidi-Cheïkh, cette puissante famille dont l'influence s'étend dans tout le Sahara et à laquelle appartenait le chérif Mohammed-ben-Abd-Allah lui-même, avaient, sur les suggestions de ce dernier, manifesté dès le début de la guerre des tendances qui nous étaient hostiles. Au commencement de 1852 le com­mandant Deligny avait dû marcher sur eux pour arrêter leur révolte et avait enlevé leur chef Si Hamza qui, plus tard, fut remis en liberté après nous avoir offert ses services. Tout récemment deux des frères de ce dernier, Si Zoubir et Si Naïmi avaient rejoint le chérif. Loin de les imiter, Si Hamza avait cherché, mais en vain, à les retenir. Nommé khalifa du Sahara occidental, il avait pris avec nous des engagements auxquels nous crûmes pouvoir nous lier et dont l'événement justifia la sincérité. Au mois de novembre toutes les colonnes étaient en mouvement. Nous n'avons pas a revenir sur les phases de cette campagne déjà relatée plus haut et qui se termina par l'entrée triomphale de Si Hamza dans les villes de Negouca et d'Ouargla après la défaite du chérif dans les dunes dites Areg-bou-Seroual, à quatre journées de marche au sud d'Ouargla.
Les pertes de l'ennemi furent très considérables, le chérif par­vint à s'échapper avec Nacer-ben-Chohra qui avait reçu une balle au bas ventre et qui fut emporté sur un chameau. La presque totalité des discidents Larbâa, Chaâmba, Mekhadma, Saïd-Ateba, ainsi que les deux frères du khalifa, Si Zoubir et Si Naimi, firent leur soumission sur le champ de bataille même. Après cette bril­lante affaire Si Hamza allait s'installer a Rouissat dans la propre maison du chérif.
Les rapides résultats que l'on venait d'obtenir démontraient l'influence immense des Oulad-Sidi-Cheïkh dans ces régions lointaines, où au nom de la France, en résumé pour le compte des chrétiens, il avait fait marcher au combat musulmans contre musulmans. La belle conduite de Si Hamza le désignait naturel­lement comme l'homme le plus capable de nous conserver le pays dont nous lui deviont la conquête. L'hostilité des autres membres de sa famille était d'autant plus excusable que jusqu'alors ils ne nous avaient jamais rien promis. Leur attitude au combat d'Areg-bou-Seroual n'avait pas été étrangère au résultat de la journée et à la soumission immédiate des populations insurgées. Tout nous commandait donc de nous appuyer sur les Oulad-Sidi-Cheïkh pour tenir désormais le pays et nous autorisait à nous fier à eux. Nous n'avions pas d'autre politique a suivre a ce moment, quoiqu'on aient pu dire ceux qui, après les évenements de 1864, ont vivement attaqué l'autorité militaire et lui ont reprocha d'avoir préparé ces événements en faisant sortir cette famille de son rôle purement religieux.
Pouvions-nous nous passer alors des grandes influences indi­gènes pour maintenir notre domination dans ces vastes et lointaines régions jusque-là indépendants et où l'établissement de garnisons permanentes était matériellement impossible? Non évidemment; si donc le concours de chefs influents nous était indispensable, quelle famille pouvions-nous choisir outre que celle qui venait d'être l'instrument de notre conquête? Du reste, pour apprécier avec impartialité les questions de ce genre, il faut d'abord connaître le pays, puis se reporter au temps et au milieu où les événement se produisaient et ne point les juger avec les idées d'aujourd'hui. Si Hamza fut maintenu comme khalifa du Sahara occidental, c'est-a-dire de toute la zone saharienne qui s'étend entre Ouargla et Géryvillc. A ce commandement furent rattachées toutes les tribus d'Ouargla constituées eu aghalik sous les ordres de Si Zoubir, frère de Si Hamza. Les années qui suivirent démontrent que l'on avait été bien inspiré dans cette organisation. Pendant huit ans, de 1853 à 1861, l'aghalik d'Ouar­gla jouit d'une paix profonde. Le l janvier 1857 trois colonnes parties de Biskra, Bousaada et Laghouat faisaient jonction à Ouargla, sous les ordres du général Desvaux et revenaient après avoir trouvé le pays dans le calme le plus parfait.
Pendant cette période de paix pour Ouargla le chérif Mohamed-ben-Abd-Allah n'était pas resté inactif ; ses efforts avaient èté impuissants pour soulever les tribus soumises au commande­ment des Ouled-Sidi-Cheïkh. Après sa défaite d'Areg-Seroual il avait d'abord fui au Djerid avec Nacer-ben-Chohra, mais reprenant presque aussitôt les hostilités à la tête de contingents de Larbâa, Harazlia, qui l'avaient suivi, il s'était jeté sur quelques tribus du cercle de Biskra et y avait fait plusieurs razzias. N'ayant pu prendre pied dans le groupe d'Ouargla, il s'était porté vers le Souf, appelé par Selman-ben-Djellab soulevé contre nous. Il était venu le rejoindre, avait pris part au combat mémorable de Megarin (1 décembre 1854) qui nous ouvrit les portes de Tougourt. Obligé de fuir avec Selman, il s'était retiré de nouveau au Djerid tunisien; puis n'ayant pu s'entendre avec Nacer-ben-Chôhra, il avait gagné le territoire tripolitain et plus tard les campements des Touareg, aux environs d'In-Salah où il resta jusqu'en 1861.
Le 15 août de cette année, il reparut dans l'aghalik d'Ouargla avec une bande de Touareg et recommença contre nous une cam­pagne qui devait être aussi courte que malheureuse pour lui. Il débute par enlever, prés des puits de Khefif, entre El-Hadjira et Negouça, neuf troupeaux de chameaux aux Mekhadma; il gagne ensuite Matenat, s'y repose les 17 et 18, et le 19 il prend position à El-Hadeb entre Ouargla et Rouissat. Les Chaâmba, ses amis de longue main, furent les premiers à lui faire leur soumission. Seul, le cheïkh El-Bessati reçu dans le devoir. Une deputation des Mekhadma arriva bientôt après demandant la reddition des chameaux enlevés a Khefif, lesquels avaient déjà pris la route d'In-Salah. Le chérif répondit aux émissaires que le seul moyen de réparer leurs pertes était de marcher avec lui. L'hésitation des Mekhadma détermine le chérif à une démonstration insigni­fiante vers leurs tentes. Après une lutte factice, les Mekhadma et Beni-Tour se soumettent et offrent au chérif le cheval de gada. Restait le point capital, la soumission de la ville. Pendant que l'agitateur usait de tous ses moyens de séduction pour l'obtenir, Si Ali-Bey, kaid de l'Oued-Rir' et du Souf depuis la prise de Tougourt, réunissait à El-Hadjira un goum de 170 cavaliers et 1,500; fantassins presque tous Souafa et était rejoint par El-Bessati cheïkh des Chaâmba et El-Hadj-Guenan cheikh des Mekhadma .Ces deux hommes lui déclarèrent qu'Ouargla n'attendait que son arrivée pour se prononcer contre le chérif et même pour le lui livrer. La défense de cette ville eût incombé naturellement à
l'agha Si Zoubir, mais ce chef toujours malade était à ce moment loin d'Ouargla. Si Ali-Bey se mit immédiatement en mouvement et arrivait le 1 octobre à Negouça où il était très bien accueilli. Se dirigeant ensuite sur Ouargla, il campait le même jour à Ba-Mendil où vinrent le rejoindre les notables des Chaâmba, des Mekhadma et des Beni-Tour. Aux sollicitations et aux conseils de Si Ali-Bey ces gens répondaient qu'au lieu de lui livrer le chérif, ils préféraient l'abandonner et garder la neutralité pour ne pas se parjurer trop ouvertement vis-à-vis de lui. La nuit se passa sans événement. Le lendemain matin le chérif s'étant replié avec tout son monde sous les palmiers de Rouissat, Si Ali-Bey eut la preuve que les Chaàmba, Mekhadma et Beni-Tour n'étaient nullement décidés à abandonner l'agitateur. Devant la position retranchée de ce dernier, un combat eut été dangereux pour nos goums, aussi Ali-Bey n'y songeait point, lorsque quelques-uns de ses cavaliers qui avaient mené boire leurs chevaux aux puits entre son camp et Rouissat, furent attaqués tout à coup par les Chaàmba et les Touareg. La fusillade commença; le goum du kaïd s'engagea sans en avoir reçu l'ordre et quand il fallut sou­tenir ce mouvement, les fantassins souafa, soit peur, soit trahison, restèrent sourds au commandement et ne donnèrent pas de l'avant. Désespérant de les faire marcher, Ali-Bey s'élanca a la tête de ses cavaliers; mais que faire contre un ennemi em­busqué dans des jardins ou retranché derrière des murs de cloture infranchissables? Après une courte lutte Ali-Bey, aussi pru­dent que brave, était forcé de rallier ses cavaliers et voyant qu'il ne pouvait compter sur le reste de son monde, reprenait la route de Tougourt. Sa retraite livrait au chérif la ville d'Ouargla qui lui faisait sa soumission quelques heures après, le 2 octobre 1801. Aussitôt un grand déploiement de goums s'organisait à Géryville et à Laghouat. Ceux de Geryvillc se portaient immédiatement sur Ouargla sous le commandement du bach-agha Si Bou-Beker, fils et successeur de Si Hamza. Ce dernier, appelé à Alger pour répondre à de graves accusations portées contre lui par les gens d'Ouargla et de Negouça, était mort dans cette ville deux mois auparavant (21 août). Ses fonctions de khalifa avaient passé à son fils aîné avec le titre plus modeste de bach-agha.
Cependant le chérif continuait ses incursions. Le 10 octobre il enlevait les troupeaux des Oulad-Saïah, mais ce fut son dernier exploit. Le 13 il était repoussé de Ksar-el-Haïran et il était forcé de se replier sur Negouça où il campa le 18 et le 19. C'est là qu'il fut surpris par les goums de Géryville à la tête desquels se trouvait Si Bou-Beker et Si El-Alâ, frère de Si Hamza. Le chérif prit aussitôt la fuite. Les Chaamba, Mekhadma et Beni-Tour agirent avec les Oulad-Sidi-Cheïkh tout autrement qu'avec Ali-Bey. Ils n'hésitèrent pas a se tourner contre l'agitateur et à se lancer à sa poursuite avec nos goums. Mohamed-ben-Abd-Allah abandonné de tout son monde était atteint, entouré et fait prisonnier sans coup férir dans les dunes entre Bou-Seroual et Guern-el-Hadj. Quelques jours après il était interné en Corse et plus tard à Bone .
Les derniers événements ayant fait ressortir d'une manière manifeste l'incapacilé de l'agha d'Ouargla Si Zoubir, toujours malade, du reste, ce chef indigène fui remplacé dans son com­mandement, le 4 janvier 1862, par Si El-Ala, son frère, homme aussi intelligent qu'énergique. Si Bou-Beker survécut moins d'un an à son père; il succomba à une courte maladie le 23 juillet 1862 et fut remplacé comme bach-agha par son frère Si Seliman-ben-Hamza, le promoteur de cette vaste insurrection qui éclata dix-huit mois plus tard et dura si longtemps. Diverses versions ont circulé relativement aux causes réelles de cette insurrection. Voici les renseignements fournis à ce sujet par plusieurs indi­vidus des Chaamba et des Mekhadma, amis intimes de Si Seliman et de Si El-Ala. Je laisse bien entendre à leurs auteurs la respon­sabilité de ces renseignements difficiles à contrôler. Deux partis divisaient alors et diviseront longtemps encore la population du Mzab, le sof chergui et le sof gherbi. Au commencement de 1803 une querelle très rive ayant éclaté à Guerara dont les habitants sont partagés entre les deux fractions; Brahim-ben-Bouhoun, chef du sof guerbi, acheta l'appui de Si Seliman et soudoya les Chaàmba de Metlili et les Mekhadma d'Ouargla. A la tète de ces deux tribus il pénétra de nuit à Guerara et fit main basse sur les gens du sof opposé qui pour se venger des meurtres et des actes de pillage commis par leurs adversaires porteront plainte à l'au­torité française. Les principaux coupables furent signalés à Si Seliman avec ordre de les arrêter. Après maints atternoiements Si Seliman mandée à Géryville refusa de s'y rendre. Levant dès ce moment l'étendard de la révolte, il faisait appel aux Ouled-Sidi-Cheïkh, prétendait que les Français avaient empoisonne1 son père et son frère et que ses propres jours étaient en péril et qu'il n'y avait plus d'autre parti à prendre que de se révolter en masse. Cet appel fut entendu. Dés le lendemain les contingents des Zoua, ceux des autres tribus des Ouled-Sidi-Cheïkh, les Laghouat-Ksel et les Harar accouraient se ranger sous la bannière de Si Seliman qui partait aussitôt à leur tête pour aller camper à Hassi, près de Mellili. Là il rallia à lui les Chaamba-Berezga et envoie des émissaires à l'agha d'Ouargla, Si El-Alla, son oncle, dans le but de soulever les tribus de cette région.
Prompt à obéir à cette excitation à la révolte, Si El-Alla et la plupart des nomades d'Ouargla prirent aussitôt les armes. Les Ouled-Smaïn, fraction des Chaamba, et les Saïd-Ateba resterent seuls fidèles et se retirèrent, les premiers à Negouça et les der­niers chez les Larbaa leurs alliés qui n'avaient pas encore fait défection. Les Mekhadma commencèrent les hostilités en enlevant aux environs d'Ouargla les chameaux d'une caravane de Biskra. Quelques jours plus tard, vers le milieu de mars, ils partaient avec, les Chaàmba sous la conduite de Si El Alla et rejoi­gnaient Si Seliman à Oum-Damran, à trois journées de Metlili, après avoir razié sur leur route deux caravanes des Larbàa et des Harazlia qui se rendaient au marché d'Ouargla. D'autres défections s'étant produites, Si Seliman, se jugeant assez fort pour prendre l'offensive, se mettait en mouvement vers Géryvillc et attaqnait le 8 avril, à Ghassoul, la petite colonne du colonel Beau-prètre, commandant supérieur de Tiaret. Le retentissement qu'eut le combat de Ghassoul nous dispense d'insister sur les détails de cette malheureuse affaire. Qu'il nous suffise de rappeler que surpris pendant la nuit, cerné par des forces supérieures, trahi par ses spahis originaires des Harar, le colonel Beauprêtre succomba avec ses cent zouaves, c'est-à-dire avec tout son monde; mais nos soldats vendirent chèrement leur vie, Si Seliman fut tué et avec lui beaucoup de ses cavaliers. Comme on pouvait s'y attendre, ce succès des rebelles au début de l'insurrection eut malgré la mort de leur chef, remplacé immédiatement par son frère Si Mohammed, l'influence la plus fâcheuse sur les disposi­tions des tribus à notre égard. De nouvelles défection se produi­sirent aussitôt. Le 18 avril la tribu des Oulad Chaïb se souleva à son tour avec son agha Naïmi-ben-Djedid et les frères de celui-ci. Ce soulèvement fut pour nous le signal d'un second désastre. Un peloton de spahis envoyé en reconnaissance vers Taguin fut presque entièrement détruit par les Oulad-Chaïb et le sous-lieutenant Ben-Rouïla, qui le commandait, mourait bravement à la tête de sa troupe .
Cependant les colonnes Deligny, Yousouf, Liébert, Seroka étaient déjà en mouvement le 26 avril. Le général Martineau livrait un combat aux dissidents à Aïn-El-Guetâ, à une journée de Géryville, combat terrible où de part et d'autre les pertes furent tres considérables. Nous-mêmes de notre côté : 72 tues et 31 blessés. Les Chaamba d'Ouargla, les Mekhadma et les Beni-Tour, présents à cette affaire, perdirent quelques hommes. Soit découragement, soit tactique, un grand nombre d'entre eux se séparaient du gros de la colonne ennemie pour rentrer à Ouargla et nous porter des coups inattendus. Arrivés dans leur oasis le 10 mai, ils tentaient après quelques jours de repos une razia sur les Mekhalif du Mzab, mais ils étaient repousses avec pertes et ils laissaient entre les mains de ceux-ci 51 maharis et 60 fusils. Après cet échec, ils se présentaient devant Negouça ou s'étaient retirés les Ouled-Smain-Chaamba restés fidèles et ils demandaient à s'y ravitailler. Le cheikh Bou-Hafès ayant refusé de les rece­voir, ils ravageaient les jardins puis regagnaient le Mzab, aux environs de Ghardaïa. La, par un coup de tête, ils proclament comme sultan d'Ouargla un aventurier nommé El-Hadj-Mohamed Gherbi, ivrogne et fumeur de kif, venu quelque temps avant du Djerid. Après avoir habillé et équipé ce sultan improvisé ou plutôt ce mannequin, ils le dirigent sur Ouargla où il arrive le 29 juillet, les précédant de quelques jours. Le 15 juillet, c'est à-dire quelques jours auparavant, était arrivé à Chott, aux environs d'Ouargla, un autre aventurier de la même espèce se disant chérif et prétendant avoir été chargé par le sultan de Constanti­nople de prêcher la guerre sainte et de jeter les infidéles  à la mer. Cet imposteur qui avait pris le nom de Mouley-.Mohamed-ben-.Mouley-Abde-er-Rahman, était simplement un savetier maro­cain qui avait exercé pendant quelque temps sa profession à Biskra et y avait subi un emprisonnement pour vol. Parti plus tard pour le Djerid, il était revenu sur notre territoire avec un nom et des titres empruntés et il venait d'étre accueilli par les gens du Chott, lorsque l'homme des Chaàmba et des Mekhadma, El-Hadj-Mohamed-Gherbi, se présenta à Ouargla décoré du titre de sultan. Les deux aventuriers firont alliance et ils eurent l'un et l'autre pour soutiens les Mekhadma, Beni-Tour et Chaâmba. Les sédentaires d'Ouargla s'unirent aux gens de Chott pour les reconnaître à leur tour et tout ce parti, après avoir ramené à lui les Ouled-Smain restés fidéles jusque-là, mais trop faibles pour résister, se porte sur Negouça pour y faire accepter également l'autorité des deux intrus. Le cheïkh de cette ville, Bou-Hafès, notre fidéle allié, venait d'être, forcé de prendre la fuite, impuis­sant après la défection des Ouled-Smaïn et en l'absence des Saïd-Ateba, à résister à son ennemi et cousin Sayah-Ben-Babia qui cherchait à le supplanter. Son départ enleva tout obstacle à l'entrée dans Negouça des Chaàmba, Mekhadma et Beni-Tour, ayant à leur tête les deux imposteurs. Saïah fut investi cheïkh en remplacement de Bou-Hafés, réfugié à El-Hadjira et plus tard à Tougourt avec ironie personnes de sa famille. La kasba de ce dernier fut pillée, ainsi que les maisons de ses partisans dont plusieurs furent arrêtés, puis relàchés après avoir payé chacun une amende de cent francs. Quand vint le moment de partager le butin le nouveau sultan et le soi-disant chérif eurent une querelle dont le caractère grotesque compromit leur prestige aux yeux des croyants qui les entouraient. Pendant que ces faits se passaient dans l'aghalik d'Ouargla, le succès de nos colonnes dans l'Ouest avait forcé Mohammed-ben-Hamza et ses adhérents à s'éloigner et nos troupes rappelées dans leurs garnisons respectives comp­taient s'y reposer pendant la période des chaleurs des fatigues de la campagne. Mais a peine eurent-elles tourné le dos que Si El-Alâ, a la tête de 2,000 cavaliers, attaqua Frenda, se porta sur le Djebel-Amour et rallia à lui (7 août) les Larbaa envoyés pour le combattre. Cette défection entraîna celle d'un grand nombre d'autres tribus. La conflagration devint générale. Toutes les colonnes durent se remettre aussitôt en mouvement. Le colonel Seroka qui avait été d'abord dirigé sur El-Baâdj avec 4 esca­drons et 6 compagnies d'infanterie reçut l'ordre (4 septembre) de marcher vers le Hodna occidental a la nouvelle que l'insurrection avait gagné le cercle de Bousâada.
Ouargla ne tarda pas à être instruit du mouvement rétrograde de la colonne Seroka. Le 10 septembre les Chaàmba, Mekhadma et Beni-Tour, ayant à leur tête les deux imposteurs, marchent sur Berryan et y font une razia. Poursuivis par les habitants, ils perdent quelques hommes dans un petit combat. Cette affaire eut des résultats bien inattendus. Le sultan et le chérif peu familia­risés avec le bruit de la poudre, donnèrent des signes non équi­voques de leur lâcheté. Le premier prit la fuite furtivement et ne reparut plus. Quant au second, il fut chassé ignominieusement après avoir reçu un chameau pour toute part de butin que les tribus d'Ouargla étaient parvenues à conserver. Ainsi se termina honteusement le rôle éphémère de ces deux hommes que les nomades avaient tirés un moment de leur obscurité pour en faire les instruments et le prête-nom de leur politique à l'instar des anciens sultans d'Ouargla, mais qui ne surent pas même être à la hauteur de cette position effacée.
 Les Mekhadma, Beni-Tour et Chaâmba rentrèrent a Ouargla, puis se remettant en campagne pour tenter un coup de main sur les tribus de Biskra, ils franchirent l'Oued-ltel. Arrivés à Sebâ-Botmat, ils enlevèrent, le 2 octobre a la pointe du jour, 1,761 chameaux et 750 moutons aux Ouled-Zekri et aux gens de Sidi
Khaled. Cette razia opérée, ils revinrent à Ouargla pour mettre leur butin en sûreté. A peine de retour, ils furent rejoints par les Saïd-Ateba qui, à leur tour, venaient de se rallier a l'insurrection. Il n'était guère possible, du reste, aux Saïd-Ateba de rester dans le devoir après la défection de leurs alliés les Larbaa et d'un autre côté leur fidélité à notre cause a été certainement un obstacle a leur rentrée à Ouargla où les appelait la récolte des dattes. Le premier acte de leur insoumission avait été, avant de quitter le Tell, de tuer leur kaïd El-Hadj-Saïd, étranger à la tribu et de le remplacer par un des leurs, Si Kaddour-ben-Embarek que deux fois déjà nous avions nommé kaïd et deux fois révoqué. Ce dernier soulèvement nous laissait sans alliés à Ouargla où nous ne comptions désormais que des ennemis. Cette situation qui menaçait de se traduire par de nouvelles incursions contre nos tribus soumises était de nature à ébranler la fidélité de celles-ci et nous créer les plus grands embarras. Il était temps de prendre des mesures pour parer à ces éventualités.
Le 29 octobre, le colonel Seroka qui avait quitte le cercle de Bou-Saâda après le combat de Dermel arriva à Mengoub. Il passa les mois de novembre et décembre à couvrir nos tribus soumises et à faire des démonstrations contre les Ouled-Naïl de Djelfa qui ne tardèrent pas à venir implorer l'aman. Pendant ces deux mois, les tribus d'Ouargla avaient suspendu les hostilités, occupées qu'elles etaient à la récolte des dattes. Elles se remirent en cam­pagne dans les derniers jours de l'année et dans la nuit du 31 dé­cembre au 1 janvier, pendant que la colonne Seroka était à Dzioua, elles surprirent les petits villages d'El-Alia et deTaïbin, y enlevèrent quelques chameaux et des grains, ravagèrent les jardins et reprirent ensuite le chemin d'Ouargla où elles avaient été convoquées par Si El-Ala. En attendant ce dernier dont l'ar­rivée prochaine leur avait èté annoncée, elles repartent quelques jours après, poussent jusqu'à Oum-el-Adam et reviennent a Ouargla où Si El-Alà arrive le 23 janvier avec un goum composé de Chaamba de Metllili et de quelques cavaliers des Mekhadma et Chaamba-bou-Rouba qui étaient restés avec lui depuis le début de l'insurrection. Le rendez-vous général de toutes les tribus est fixé à Haferet-Chaouch où Si El-Alà est rejoint par Nacer-ben-Chôhra accouru du fond du Nefzaoua avec une vingtaine de ca­valiers. Les Mekhadma, Beni-Tour et Chaâmba sont fidèles a l'appel; mais les Saïd-Ateba qui savaient notre colonne a peu de distance refusent d'y répondre, se réfugient a Negouça et envoient un émissaire au colonel Seroka arrivé à ce moment a El-Hadjira. Dès le 7 janvier, en effet, le colonel Seroka, campé a Dzioua, avait été informé des desseins et de la marche de Si El-Alâ sur Ouargla. Prenant ses disposions, il levait le camp le 12 et était arrivé le 15 a El-Hadjira où Si Ali-Bey était depuis quelques temps en observation avec son goum. Ce goum joint a ceux amenés par la colonne fut immédiatement utilisé pour des reconnaissances. Plusieurs convois de grain et de poudre destinés aux rebelles avaient déjà été captures de cette manière, lorsque le 28 janvier arriva l'émissaire des Saïd-Ateba avec des renseigne­ments exacts sur les projets de Si El-Alâ.
Sur de l'appui de cette tribu, le colonel Seroka n'hésita plus à prendre l'offensive. Le 31 janvier au soir, il fait partir le commandant Forgemol avec une partie de la colonne pour Hafret-Chaouch où se trouvent réunis tous les contingents ennemis. Cet officier était a peine arrivé à Khefif qu'il apprit de la bouche même du kaïd des Saïd-Ateba, Si Kaddour, venu au-devant de lui, que de graves événements s'étaient passés dans la journée à Negouça. Si El-Alâ, furieux de l'abandon des Saïd-Ateba, s'était porté le matin avec son goum à Negouça pour enlever cette tribu, mais il avait été repoussé, grâce au concours des séden­taires, après avoir perdu dans le combat plusieurs de ses cava­liers et s'était retiré avec l'intention de revenir le lendemain avec les fantassins d'Ouargla, pour tenter une nouvelle attaque. A cette nouvelle, le commandant Forgemol, au lieu de marcher sur Hafert-Chaouch, se porte immédiatement au secours de Negouça. Il y arrive le 1 février au soir et, le lendemain matin, il apprend que Si El-Alâ, contremandant son attaque, vient de prendre la fuite. Dans la journée arrive le colonel Seroka lui-même avec le reste de la colonne. La présence de tout ce monde, la fuite de Si El-Alâ, une démonstration opérée par les goums sur Ouargla, suivie du pillage des magasins des Mekhadma et des Beni-Sissin, produisent une intimidation salutaire. Les séden­taires de Ouargla font des ouvertures de soumission et réclament à grande cris la présence de la colonne chez eux. Quelques notables des Ouled-Smaïn viennent également demander l'aman. Retenu par ses instructions, craignant même de les avoir outre­passées en opérant en dehors des limites de la province de Constantine, le colonel Seroka répond qu'il ne peut qu'en référer au Gouverneur général, les conditions de l'aman devant être réglées par l'autorité d'Oran. Les circonstances urgentes qui avaient motivé sa présence à Negouça ayant cessé d'exister, il repart pour El-Hadjira où il arrive le 5 février avec sa colonne. Le même jour arrivaient à El-Hadjira les contingents des Ouled-Zekri (120 cavaliers et 650 fantassins) auxquels il avait été fait appel précédemment et qui brûlaient de se venger de la razia opérée sur eux à Sebà-Botma. Le colonel Seroka organisa immédiatement une colonne indigène composée de ces nouveaux venus, des Khiéla de Tougourt et d'une partie des contin­gents qu'il avait auprès de lui, et il lança cette colonne sur El-Madjira où étaient campés les Chaâmba, Mekhadma et Beni-Tour. Le reste de ces goums devait faire une diversion sur Negouça où Si El-Alâ pouvait être tenté de revenir. L'une et l'autre expéditions étaient très opportunes et si, comme nous le verrons plus loin, celle dirigée sur Negouça ne produisit pas tous les résultats que les circonstances auraient permis d'en tirer, la colonne dirigée sur El-Madjira obtint des succès inespérés. Sa marche Fut si bien conduite par Si Ali-Bey que les tentes et les troupeaux des rebelles furent surpris n'ayant a ce moment d'autres défenseurs qu'une vingtaine d'hommes. Ceux-ci, postés sur une dune, essayèrent une défense inutile et se firent tuer jusqu'au dernier. Le butin fut très considérable : 350 tentes et plus de 1,500 chameaux furent enlevés en peu d'instant (10 février). C'était là un beau début pour nos gens. Mais la
rencontre à leur retour de Si El-Alâ devait leur offrir l'occasion d'un triomphe plus éclatant. Si El-Alâ, qui avait fui le 2 février à l'approche de nos troupes et avait gagné avec tout son monde les puits de Bedjedian, à trois journées au sud-ouest de Ouargla, n'avait pas tardé a apprendre la rentrée de la colonne a El-Hadjira. Reprenant aussitôt ses projets sur les Saïd-Ateba il était revenu sur ses pas et, sans s'arrêter à Ouargla, il marchait sur Khafîf où était campée la tribu qu'il voulait châtier, lorsque arrivé aux environs de Kliouat, il rencontre les traces toutes fraîches de nos contingents en route sur El-Medjira. Compre­nant alors que les campements de ses gens sont menacés, il se jette aussitôt sur ces traces pour déjouer les projets de la colonne et la surprendre au besoin. Mais déjà celle-ci revenait avec son butin. Arrivé à hauteur de Hassi-bou-Rouba, des éclaireurs signalent à Si El-Alâ l'approche de nos gens. Ceux-ci l'on légalement aperçu et pendant qu'il marche sur eux, ils prennent leurs dispositions pour le combat. Laissant le butin en arriére de leur ligne, sous la garde d'une force suffisante, ils opposent leurs fantassins commandés par le kaïd des Ouled Zekri, Si Taïeb ben-Harzallah, aux fantassins de l'ennemi ; le goum commandé par Si Smail, lieutenant de Khiéla de Tougourt, fait face au goum de Si El-Alâ. Si El-Mihoub-ben-Chennouf, kaïd des Beni-bou-Seliman, commande la réserve composée des meilleurs cavaliers et se tient en arrière. La mêlée s'engage, bientôt le combat devient très vif. Nos fantassins ont le dessus, mais notre goum commence à plier. Tout a coup Si El-Mihoub avec la réserve exécute sur l'ennemi une charge des plus vigoureuses qui le met en pleine déroute. Si El-Alâ et ses contingents se réfugient derrière les dunes et refusent, malgré toutes les provocations, de recommencer la lutte. Nos gens continuèrent leur marche sans entraves et le 12 ils rentraient à El-Hadjira chargés de butin et ayant fait près de quatre-vingt lieues en cinq jours. Outre les pertes matérielles immenses faites par les rebelles, ils avaient 40 ou 50 tués et un grand nombre de blessés. De notre côté, nous avions trois tués et 18 blessés. Cette affaire fit le plus grand honneur à Ali-Bey et à Si El-Mihoub-ben-Chennouf dont la vigueur avait décidé le succès de la journée. Ces résultats, quelque importants qu'ils fussent, auraient été certainement plus complets encore si l'autre colonne de goums envoyés vers Negouça, sous le commandement du kaïd Bou-Lakheras-ben-Gana, avaient eu la conscience de la situa­tion. En effet, ces goums, avertis du voisinage de Si El-Alâ, s'étaient portés un instant en avant et avaient aussi reconnu des traces fraîches qui étaient celles du chef rebelle en marche sur Madjira. S'ils avaient osé suivre ces traces, Si El-Ala était pris entre deux feus, et écrasé inévitablement. Mais Bou-Lakheras était incapable de pareille hardiesse à ciel ouvert.
Néanmoins, les conséquences politiques du revers de Si El-Alà furent capitales. L'insurrection se trouvait désormais désorga­nisée dans cette région ; aussi la plupart des nomades de Ouargla, se sentant incapables de continuer la lutte vinrent-ils offrir leur soumission. Par une coïncidence heureuse nos succès contre Si El-Alâ s'ajoutèrent aux événements favorables qui, quelques jours avant, s'étaient accomplis dans l'Ouest. Si Mohammed-ben-Hamza, chef de l'insurrection, venait d'être tué à Benoud dans un engagement avec le goum de Géryville commandé par El-Hadj-Kaddour-Saharaoui des Harar (février 1865). La plupart des tribus soulevées étaient rentrées dans le devoir. En même temps intervenait la décision qui rattachait l'aghalik d'Ouargla à la province de Constantine et au commandement de Si Ali-Bey, déjà kaïd de l'Oued-Rir' et du Souf. Le colonel Seroka dès la réception de cette décision quitta El Hadjira à la tête de sa colonne et partit pour Ouargla, muni désormais de pouvoirs nécessaires pour pacifier et organiser le pays. Arrivé à Ouargla le 1 mars, il y séjourna jusqu'au 12 et reçut pendant cet intervalle la soumission définitive des sédentaires, des Saïd-Ateba, des Chaamba et d'une partie des Beni-Tour. Le reste de ces derniers, ainsi que les Mekhadma avaient suivi Si El-Ala qui s'était retiré au loin dans le Sud-Ouest et qui ne reparut plus dès lors à Ouargla. Le colonel Seroka arrêta en même temps l'organisation provisoire du pays. Il fit prévenir, avant le départ de la colonne pour Biskra, les gens qui avaient suivi Si El-Alâ d'avoir à rentrer dans le délai de deux mois sous peine de confiscation de leurs biens. Les tentes des Beni-Tour ne tardèrent pas a obéir à cette injonction. A leur tour les Mekhadma soit crainte de voir leurs palmiers séquestrés, soit fatigués de l'existante précaire à laquelle les condamnait leur état d'insurrection, envoyèrent à Biskra une deputation pour faire leur soumis­sion.
Le calme semblait vouloir s'établir a Ouargla, lorsque au mois de septembre nous apprîmes que Si El-Alâ s'apprêtait a quitter Figuig et à reprendre les hostilités. La fidélité des tribus de Ouargla était encore de trop fraîche date pour que des mesures de précaution ne fussent pas nécessaires à leur égard. En consé­quence, Si Ali-Bey reçut l'ordre de se porter sur Ouargla avec de nombreux contingents. Les événements ultérieurs justifièrent l'opportunité de ces dispositions. En effet, dans le mois d'octobre, Si El-Ala marcha vers le Tel de la province d'Oran, souleva les Hamyan-Gheraba et une partie des Angad et razia les Djâffra. Bientôt après, s'avançant audacieusement jusqu'à Aïn-Madhi, il fit une razia sur les Larbaâ. Son approche de nos limites était imminente. Des renforts indigènes sont aussitôt envoyés à Si Ali-Bey à Ouargla. Des goums sont expédiés sur Mengoub et sur Dzioua. En même temps des troupes partent de Constantine et de Batna pour former à Biskra une colonne destinée à opérer dans le Sud et à parer aux éventualités. Le 14 novembre, le colonel Arnaudeau, qui avait succédé au colonel Seroka dans le comman­dement de la subdivision de Batna, vient prendre le comman­dement de cette colonne qui arrive à El-Hadjira le 31 dé­cembre.
Là le colonel Arnaudeau reçoit la nouvelle que les Chaâmba de Metllili et les Medabiha viennent de se soulever et ont enlevé, près de Ghardaia, deux caravanes: l'une des Said-Ateba et l'autre des Ouled-Zid. Il appela aussitôt d'Ouargla le goum des Saïd-Ateba et, le 4 janvier 1866, il le lança sur Metlili se disposant à le suivre le lendemain avec la colonne. .Mais des lettres du Mzab lui apprennent que la colonne de Sonis se dirige sur ce même point avec les troupes de Lagbouat, et un courrier de Ali-Bey lui annonce en même temps que Si El-Ala se prépare à tenter un coup de main sur Ouargla où il sera accueilli par les Chaamba et les Mekhadma dont l'attitude est, en ce moment, peu rassu­rante. Laissant au colonel de Sonis, dont la colonne va se grossir du goum des Saïd-Ateba, le soin de punir Metllili, le colonel Arnaudeau se porte immédiatement sur Ouargla où il arrive le 8 janvier 1866.
Bientôt arrive la nouvelle du châtiment infligé par la colonne de Sonis aux Chaamba de Metllili. Cette nouvelle, jointe à la pré­sence de nos troupes, fait disparaître comme par enchantement les germes de révolte qui semblaient prêts à se développer chez les Chaâmba d'Ouargla et les Mekhadma. El-Hadj-Guenan, l'un des hommes les plus importants des Mekhadma, rentre avec quelques tentes et fait sa soumission. Le colonel Arnaudeau fait payer l'impôt, étudie toutes les questions relatives à la défense du sud de la province de Constantine et à l'organisation défi­nitive du pays, puis il reprend la route d'El-Hadjira après avoir laissé à Ouargla un goum de 100 cavaliers.
Le colonel Arnaudeau passe en observation les mois de février et mars à El-Hadjira, pendant que dans les provinces d'Alger et d'Oran les colonnes de Sonis et de Colomb opéraient avec succès contre Si Ahmed-ben-Hamza et contre Si El-Alâ qui, après avoir vu ses projets sur Ouargla déjoués par l'arrivée de nos troupes, s'était rejeté dans l'Ouest. Le 29 mars, a la veille de quitter le Sud avec sa colonne, le colonel Arnaudeau apprit qu'un groupe de dissidents, composé de Nacer ben-Chôhra, Naïmi-ben-Djedid, Brahim-ben-Abd-Allah, ex kaïd des Souama, et Nacer-ben-Nacer, ex kaïd des Mekhadma, avec un assez grand nombre de tentes qui suivaient leur fortune, se trouvaient réunis à BirKaoui, à quatre journées de marche de Ouargla. Désirant raffermir encore une fois par sa présence la fidélité des populations de Ouargla, il gagna de nouveau cette oasis, lança de là Si Ali— Bey sur Birkaoui avec ses goums et repartit d'Ouargla le lende­main, 2 avril, pour Biskra, sans s'arrêter. Les chaleurs crois­santes, l'état sanitaire des troupes et ses instructions ne lui permettaient pas de faire un plus long séjour dans le Sud.
Si Ali Bey rentra lui-même quelques jours après à Tougourt, ramenant prisonnier Brahim-ben-Abd-Allah, l'ex kaïd des Souama, auteur de l'insurrection de Bousaâda, ainsi que Nacer-ben-Nacer avec 20 tentes des Mekhadma. les seules qui ne s'étaient pas encore soumises. Quant à Nacer-ben-Chohra et ses compagnons, battus par Ali-Bey, ils jugèrent prudent de s'éloigner encore plus et de fuir dans le Nefzaoua en passant par Ghadamès.
Du mois d'avril 1866 au commencement de 1867, il ne se pro­duisit à Ouargla aucun événement de nature à appeler l'atten­tion. Au mois de février 1867, il intervint une décision du Gouverneur général qui rattachait à la circonscription politique de Ouargla et au commandement de Si Ali-Bey l'oasis d'El-Goléa appartenant aux Chaâmba-el-Mouadi, tribu encore insou­mise, qu'il appartenait dès lors à la province de Constantine de faire rentrer dans le devoir.
El-Goléa est la Taourirt des Berbères. Le voyageur arabe El-Alayachi dans le récit de l'exploration qu'il fit dans ce pays, en 1662, constate que l'oasis appartenait à cette époque aux sultans de Ouargla et raconte en même temps qu'elle avait été habitée précédemment par un des aïeux des Oulad-Sidi-Cheikh. El-Goléa fut plus tard conquise sur les sultans d'Ouargla par les Cbaâmba-el-Mouadi, frères des Chaâmba de Metllili, qui en chassèrent les habitants et surent, grâce à leur éloignement, se soustraire à la domination turque. Les Mouadi furent longtemps à reconnaître l'autorité française, bien que la généralité des Chaâmba eussent été, dès 1853, placés sous l'administration du khalifa Si Hamza. El-Goléa ne fut annexée à l'Algérie qu'en 1861, époque où Si Hamza prit possesession de l'oasis au nom de la France et fit payer l'impot à la tribu. Elle dépendit de l'aghalik d'Ouargla jusqu'en 1865 et quand Ouargla, placée sous le commandement de Si Ali-Bey, fut rattachée à la province de Constantine, El-Goléa passa dans la province d'Alger et dans le cercle de Laghouat, en 1864, les Chaâmba-el-Mouadi avaient été des premiers à la jeter dans l'insurrection. Ils avaient suivi depuis la fortune des Oulad-Sidi-Cheikh et s'étaient tenus constamment en état d'hosti­lité contre nous. Quand, battu par la colonne de Sonis, Si El-Alâ fut abandonné de presque tous ses partisans, il se réfugia chez les Chaâmba d'El-Goléa et s'y reposa de ses fatigues. Il était encore parmi eux lors de leur annexion à la province de Cons­tantine. La défection des Oulad-Sidi-Cheikh amena, en effet, une nouvelle réorganisation du Sud. La confiance qu'inspirait Ali-Bey fit immédiatement songer à adjoindre à son commandement l'aghalik d'Ouargla. Cette annexion eut lieu le 24 mars 1865. Si Ali-Bey répondit à cette nouvelle marque de confiance par la brillante affaire de Bir-Touati (12 septembre 1866) où il écrasa, avons-nous dit, les débris de l'insurrection du Hodna et fit prisonnier l'ex kaïd des Souama, Brahim—ben-Abd-Allah et d'autres chefs rebelles qu'il nous livra aussitôt. Le 6 février 1867, Si Ali-Bey se rendit à Ouargla, y perçut l'impôt et, en exécution des ordres qu'il avait reçus, il entra en relation avec les Chaâmba d'El-Goléa, déjà en pourparlers de soumission avec Géryville. Les négociations aboutirent momentanément du moins. Les Chaamba d'El-Goléa envoyèrent une deputation composée des Kebar qui arriva à Biskra le 14 avril, versa l'impôt et obtint l'aman. Au commencement du mois de juin, Si El-Alà lui-même fit des ouvertures de soumission et envoya à Biskra un Chaâmbi porteur d'une lettre où l'ex agha manifestait ses dispositions pacifiques, demandait le sort qui lui était réservé en cas où il viendrait se livrer. Il lui fut répondu qu'il aurait la vie sauve et la liberté, mais a la condition qu'il affirmerait ses bonnes inten­tions et sa sincérité en venant personnellement à Biskra. Pour qui connaissait Si El-Alla, son ambition et sa soif des dignités, il était évident que ces démarches de réconciliation lui étaient dictées par le désir d'obtenir de nous un commandement impor­tant et de préférence à tout autre celui d'Ouargla et d'El-Goléa qu'il avait déjà occupé. Le besoin de repos après sa vie errante et l'isolement où il se trouvait en dernier lieu étaient le gage de la sincérité de ses démarches. Tout porte à croire même qu'il n'avait pas été étranger aux ouvertures de soumission présentées par les Chaamba d'El-Goléa, ses hôtes, ouvertures qui, dans sa pensée, était le prélude et l'avant-coureur des siennes . Si cette hypothèse est vraie, notre réponse dût être pour lui une cruelle déception. Du reste, les conséquences de son mécontentement ne se firent pas longtemps attendre et des prétextes s'offrirent à lui juste à point pour détourner la tribu des Chaamba d'El-Goléa de l'obéissance qu'elle venait, probablement sur ses instigations, de nous promettre. Dans les derniers jours de mai 1867, une razia avait été opérée près des puits de Zirara, entre Metllili et El-Goléa par les Larbâa de Laghouat sur un douar des Chaâmba-el-Mouadi dont la rentrée dans le devoir était encore trop récente pour qu'elle pût être connue des tribus de Laghouat. Avec ce douar se trouvaient quelques tentes des Mokhadma qui furent aussi raziêes. C'est peu de temps après que Si El-Alâ reçut notre réponse, si peu en harmonie avec ses espérances ambitieuses. Sentant le besoin de conserver ses partisans d'El-Goléa, il exploita le fait de la razia de Zirara qu'il dépeignit comme un acte de trahison de notre part. Toutefois ne voulant pas rompre avec nous sans avoir tenté une dernière démarche, il évita en incitant les Mouadi à des représailles, d'y participer ouvertement et personnellement et il préféra mettre en avant son neveu Ben-Naïmi. Celui-ci se mit à la tète des Mouadi et se dirigea avec eux vers Khefif où pâturaient les chameaux des Saïd-Ateba. Prévenu à temps, le khalifa de Si Ali-Bey à Ouargla se mit en marche avec son goum et cette simple démontration fit échouer le coup de main projeté. Changeant aussitôt de direc­tion, la bande se porta vers le Mzab et enleva, dans les environs d'EI-Atef, une cinquantaine de chameaux aux Said-Ateba et Chaamba de Metlili. Ceux ci s'étant mis à sa poursuite, il en résulta un combat dans lequel, de part et d'autre, quelques hommes étaient tués et blesses. En même temps que ces événe­ments se passaient Si El-Alâ continuait ses pourparlers avec nous et nous écrivait que la razia faite par les gens de Laghouat ayant ébranlé sa confiance, il demandait d'autres garanties que celles que nous lui avions offertes. A cette demande, qui tendait comme la première a l'obtention d'un commandement, nous fîmes la même réponse que celle transmise précédemment. A partir de ce moment, Si El-Alâ garda le silence vis-à-vis de nous. Après avoir séjourné encore quelque temps à El-Goléa, il se retira dans le Touat à Tab-el-Koza, semblant en apparence avoir renoncé aux hostilités. Ce n'est qu'en février 1869 que nous devions le voir reparaître devant Aïn-Madi à la tête de forces considérables. Quant aux Chaâmba-el-Mouadi, après la razia
d'El-Atef et le combat qui s'ensuivit, ils rentrèrent à El-Goléa et ils cessèrent, a partir de ce moment, de se livrer a toute démonstration d'hostilité.
Après cette digression sur El-Goléa, nous allons reprendre l'exposé des événements intéressant particulièrement les tribus
d'Ourgla, au point où nous l'avons quitté. La présence de nos troupes à Ouargla sous le commandement du colonel Arnaudeau, dans les premiers jours de mars 1866, avait complété la soumission des tribus et raffermi leur obéissance. Il ne fallait
pas se  dissimuler toutefois que le caractère mobile de ces populations, leur  propension a la  révolte et l'éloignement
du pays constituaient un danger permanent auquel il fallait parer par des  mesures défensives spéciales. Déjà en  1865,
le   colonel  Seroka  avait  établi  la nécessité  d'organiser un makhzen chargé particulièrement de la défense d'Ouargla. Au mois de décembre 1867, le colonel Arnaudeau reçut l'ordre de faire avec une petite colonne une tournée dans le Sud et de procéder à  la constitution définitive du makhzen dont les éléments avaient déjà été réunis à Tougourt par les soins de Si
Ali-Bey. Parti de Batna le 29 décembre, cet officier supérieur arriva à Tougourt le 7 janvier 1868 et y procéda à la formation
du makhzen composé de 200 cavaliers qui commencèrent leur service et entrèrent en solde à la date du 1 janvier. La colonne
gagna ensuite Ouargla et trouva à son arrivée le pays dans un état de paix des plus rassurants. Les calamités qui à ce moment, par suite de la sécheresse et de la misère, pesaient si lourdement sur les tribus du Nord avaient épargné les oasis d'Ouargla. En résumé, la situation était bonne et rien ne pouvait faire prévoir
les désordres qui se déclarèrent peu de temps après le départ de la colonne. Le promoteur de ces désordres fut un aventurier nommé Taïeb-ben-Amran, Chaâmbi d'origine et habitant d'El-
Oued qui, dans les premiers jours de février 1868, était campé au sud de Ouargla avec un certain nombre de tentes des Troud du Souf et des Chaâmba d'El-Oued . Cet homme célèbre dans
tout le Sud par son audace, son énergie et par les nombreux combats soutenus par lui contre les bandes tunisiennes, fit savoir, le 12 février, aux tentes des Chaâmba d'Ouargla, Mekhadma et Beni-Tour, campés à peu de distance, qu'il était sur le point de partir pour une expédition sur le Nefzaoua. Le lendemain 155 individus des trois tribus accouraient à son appel et se joignaient aux 69 Chaamba d'El-Oued et aux 40 Troud qui devaient former la petite expédition. Une fois en route Taïeb dévoila ses véritables intentions. Il ne s'agissait plus de marcher sur les frontières tunisiennes, mais d'aller razier plusieurs douars des Larbaa campés aux environs de Khefif. Vous avez été, ajoute-t-il, volés dernièrement par les Barbaà nos ennemis
traditionnels, et quand vous vous êtes présentés chez eux vous avez étè injuriés, maltraités et chassés. (Le fait était vrai).  N'espérez plus aucune justice par les voies régulières. Tout le Tell est soulevé; les Français ont évacué Biskra et ils fuyent  vers la mer. Leurs dernières troupes sont celles que vous venez de voir à Ouargla. Désormais, il n'y aura plus d'autre justice  que celle que l'on se rendra soi-même !
Ces paroles étaient en concordance avec certains bruits que quelque temps  auparavant avaient circulé dans les tribus nous prêtant l'intention d'abandonner le pays. Ces bruits avaient commencé a se répandre au moment de l'évacuation de Biskra motivée par le choléra qui avait fait de grands ravages parmi la garnison et la population européenne dans l’èté de 1867. Ils avaient été accueillis par les nomades du Ziban à leur retour du Tel au mois d'octobre. Sous l'influence de ces bruits et de la famine qui commençait à se déclarer, une sorte de frénésie s'était emparée des gens qui, organisés en bandes, avaient cru pouvoir se livrer impunément à toute espèce d'actes de brigandages. Quarante-sept attaques à main armée furent commises sur des caravanes. Les mesures les plus énergiques durent être prises pour faire cesser une situation qui menaçait de dégénérer en désordres politiques, et, grâce à elles, toute l'année de 1869 s'écoula sans autre préoccupation que d'empêcher, comme tou­jours, les Ben-Gana d'intriguer dans le Sahara contre Ali-Bey. Bou-Chemal, cet ancien cheikh de Nezla, aspirant au gouverne­ment de Tougourt, s'était ouvertement ligner contre les Ben-Gana. Déjà en 1864 Bou-Chemal avait été condamné à une amende de 200 francs pour avoir en quelques sorte soulevé la population contre son chef Ali-Bey; nous le verrons reparaître plus ardent et plus acharné que jamais dans les moindres phases de la grande révolte de 1871, car c'est lui, Bou-Chemal, qui alla cher­cher le chérif Bou-Choucha et lui livra la ville de Tougourt dont la garnison française était massacrée. Les événements de cette époque, que nous avons écrits au jour le jour et sur place à l'aide des documents et des renseignemenif les plus authen­tiques, sont encore trop récents pour qu’il soit permis d'en parler maintenant. Néanmoins, il conviendra de tracer sommai­rement :
Le chérif Bou-Choucha arrive à Tougourt Le 13 mai 1871. Belle défense de la casbah par le lieutenant de Mousseli. Trahi par Bou-Chemal, Mousseli abandonne la casbah et est mas­sacré ainsi que ses hommes le 15 mai.
Bou-Chemal et son frère Goubi président à l'égorgement des Douaouda, parents d'Ali-Bey, faits prisonniers à Toujourt. Retour d'Ali-Bey devant Tougourt. Attaque infructueuse.
Le chérif Bou-Choucha se retire à Ouargla. Bou-Chemal va chercher Bou-Lakheras-ben-Gana lequel fait, sans coup férir, son entrée solennelle à Tougourt au mois d'octobre.     
La colonne expéditionnaire du général de Lacroix arrive à Tougourt le 27 décembre. Au grand désappointement des Ben-Gana, se croyant, enfin, maîtres absolus dans le Sud, le sous-lieutenant de spahis Ben-Dris est nommé kaïd de Tougourt.
Ali-Bey est investi du kaïdat de Batna. Il donne bientôt sa démission et va vivre tantôt à Alger, tantôt à Constantine. Ali-Bey meurt d'une attaque d'apoplexie, le 23 juin 1882, dans la propriété qu'il possédait aux environs de Constantine.
Conquérir un pays lointain par les armes est toujours chose difficile; mais une œuvre bien plus importante est la conquête
administrative par laquelle l'ennemi de la veillé est initié a tous les bienfaits de la paix et des connaissances modernes. C'est la seule qui laisse des traces impérissables, en inspirant au peuple arriéré auquel on tend la main des idées qui l'habituent et l'at­tachent pour jamais à sa nouvelle condition, c'est la seule, enfin, par laquelle le vainqueur fait oublier sa victoire et l'affirme en même temps. Ce résultat a été obtenu dans la région saharienne qui nous occupe.
Un changement aussi absolu dans l'état social et politique de cette partie du pays est dû à la justice d'une administration sur­veillée par l'autorité française et aux bienfaits des sondages arté­siens.
Restées longtemps en dehors du mouvement de civilisation que la conquête de 1830 faisait pénétrer en Algérie, les popula­tions de l'Oued-R'ir à qui la force de la France tenait de se révéler par notre victoire de Meggarin, trouvaient enfin justice et protection. A ces Ben-Djellab, sultans de Tougourt, qui tarissaient les sources de la fortune publique, qui ne reculaient devant aucun méfait, aucun crime, succédait un nouveau pouvoir, occupé sans relâche de la réorganisation administrative et des moyens de faire oublier les maux passés. Ces soldats français qui, peu de jours avant l'entrée à Tougourt, avaient apparu si terri­bles dans le combat, maintenant travailleurs pacifiques, rendaient la vie aux oasis en décadence, se mêlaient dans le plus grand ordre à ceux dont ils étaient la veille les ennemis; avec ce dévouement qui caractérise l'armée d'Afrique, les plus rudes labeurs étaient recherchés, les plus tristes solitudes s'animaient, chaque soldat revenait heureux du bien auquel il avait contribué.
M. Jules Duval, vice-président de la Société de géographie de Paris, disait dans un mémoire lu dans la séance générale du 14 décembre 1866:
A M. le général Desvaux, commandant en 1854 la subdivision de Batna, revient l'honneur d'avoir pris l'initiative d'une entre­prise qui offrait d'énormes difficultés a vaincre, car il fallait porter la sonde inerte a Biskra, a cinquante lieues au sud, à tra­vers d'affreux déserts, sans ressource locale de main-d'œuvre et de vivres. Le matériel de sondage avait été débarqué à Philippeville en avril 1856. Le transport présenta des difficultés incroya­bles, les charrettes s'enfonçaient à chaque pas dans le sable, il fallut faire des prodiges pour atteindre Tamerna. Sous la direc­tion de M. Jus, habile ingénieur de la maison Degousée et Lau­rent, le premier coup de sonde fut donné le 1er mai 1856 par Ali-Bey, notre caïd de Tougourt.
Après cinq semaines de travaux on était parvenu, le 9 juin, à 60 mètres de profondeur. L'espérance et l'appréhension, la con­fiance et le doute se succédaient d'heure en heure, de minute en minute. Enfin à une heure de l'après-midi, M. Jus fit rem­placer le trépan, dont le tranchant lui parut trop large, par une tige dont le bout était forgé en pointe; on travailla deux heures sans obtenir de résultat sensible, lorsque tout à coup la sonde, après avoir rencontré la même résistance qu'auparavant, s'en­fonça subitement après le coup et fit croire qu'elle était cassée; mais un moment après, on vit aussi couler l'eau avec plus d'abondance dans le petit canal creusé pour recevoir El-ma-fassed, l'eau gâtée, et quelques secondes après de fortes secousses données à la sonde annonçaient que la nappe jaillissante avait été atteinte; l'eau débordait bientôt du tube extérieur et le dra­peau hissé, ainsi que les cris des assistants annonçaient à la population l'heureux événement. Ce furent des éclats de joie déli­rants. En moins de deux minutes, raconte un témoin oculaire, tout le monde était accouru, on arrachait les branches de pal­miers qui entouraient l'équipage, chacun voulait voir cette eau que les Français avaient su faire venir au bout de cinq semaines, tandis que les puisatiers indigènes auraient eu besoin d'autant d'années et de beaucoup plus de monde. Enfin on vit même les femmes de tout Age accourir et celles qui ne pouvaient parvenir à la source se faisaient donner de l'eau dans les petits bidons de nos soldats et la buvaient avidement.
Bientôt l'eau se présenta en gerbe, coula en cascades, à chaque minute le volume et la rapidité de son jet augmentait. A peine M. Jus avait-il fait retirer l'instrument que les hommes du pays se frayant avec force un passage, apportèrent une chèvre qui fut immolée sur le puits même.
Après la première surprise passée, le calme rétabli, un mara­bout, en présence des notables assemblés, prononça le Fatha, la prière commune, sur l'œuvre des Français, appela sur eux, comme sur ses frères les bénédictions du ciel; enfin la prière isolée de chaque assistant finit la cérémonie. Une diffa (festin) générale couronna la journée. Dans les cercles formés par les con­vives se placèrent les musiques de Tougourt et de Temacin; bientôt les jeunes filles accoururent pour danser; elles ne cédè­rent la place qu'au moment où des groupes d'hommes armés firent irruption dans le cercle pour faire une décharge générale de leurs fusils. Aussitôt la salve donnée, les danseuses reparurent et la fête ne se termina que par l'épuisement des forces des musi­ciens. La fantasia des goums se fit le lendemain et pleine d'en­thousiasme. Dès le lendemain aussi le mystérieux instrument fut l'objet de pèlerinages de tout le pays et le général Desvaux fut assailli de demandes des populations dont chacune sollicitait la faveur prochaine d'un pareil miracle. Du puits de Tamerna cou­lait une rivière de 4,000 litres à la minute, le double du puits de Grenelle à Paris. Depuis des années ces scènes se renouvellent dans le Sahara algérien, avec moins de surprise peut-être qu'au premier jour, mais non avec moins de joie.
C'est dans, le Sahara algérien et français que s'accomplissent ces merveilles qui, en d'autres âges, auraient valu à leurs auteurs l'auréole des héros et des demi-dieux. Se contentant d'une renommée plus modeste, nos ingénieurs civils ou militaires conduisent cette oeuvre de progrès avec une admirable habileté; ils ont formé parmi les officiers et les sous-officiers de l'armée des élevés qui deviennent à leur tour des maîtres dans l'art du forage. Ils emploient pour ouvriers des détachements de soldats qui s'associent a la pincée de leurs chefs avec autant d'ardeur que de patriotisme; quelques indigènes salariées leur viennent en aide. Le tableau de la discipline et du travail supportés dans le pays de la soif, non sans quelques privations, sans maladie, mais sans découragement sous une atmosphère parfois insalubre et une température qui varie entre 30 et 60 degrés, si loin de la mère-patrie.
Cette transformation a inspiré, il y a plus de trente ans, un barde du pays, Si Mohamed bel Kadi, dont j'ai recueilli religieu­sement les paroles, pendant une course dans le Sud. La traduc­tion que j'ai faite de sa poésie peut donner une idée de l'effet produit par ces travaux artésiens si utiles sur l'esprit des indigènes et des sentiments d'admiration et de reconnaissance qu'ils ont fait naître envers ceux qui les ont inaugurés.
I
Louange à Dieu seul, maître de 1'univers.
Je vous annonce des choses merveilleuses.
L'eau a jailli du sein des sables !
Dieu a donné l'eau au Sahara,  
Par l'intermédiaire de celui qui gouverne actuellement le pays.
II
Ce pays jadis désolé,
Va enfin renaître et sera rendu habitable.
Le général Desvaux a accompli cette résurrection.
L'ingénieur Jus l'a secondé,
Pour faire jaillir l'eau,
A la surface du sol.
III
La rapidité avec laquelle cette œuvre s'accomplit. Jette le trouble dans l'esprit.
Chegga, si aride, est maintenant abondamment pourvue.
A Oum-Tiour, l'eau coule d'une manière incomparable, Il en est de même à Sidi-Rached,
Et Tamerna s'embellit par les nouveaux arrosages dont elle dispose.
88 IV
Tamelhat, la stérile, est aujourd'hui productive. La population jouit de l'abondance et de la paix. Parce que celui qui la gouverne est juste. Chacun fait son éloge et exalte ses bienfaits. La justice donne la prospérité, Tandis que l'iniquité ruine et tue.
Des machines qui marchent et tournent sur elles-mêmes.
Vont chercher l'eau dans les entrailles de la terre,
Et la fait jaillir abondamment.
Cette œuvre est comparable
A celle de l'homme qui plonge au fond des mers,
Pour en retirer des perles.
VI
Le temps de la guerre est passé, Les habitants du Sahara sont soumis. Le guerrier et le pasteur vivent en paix. Les Zouaoua aussi ont déposé leurs armes. Randon est l'Émir qui nous gouverne.
VII
Que Dieu très haut entende ma prière, Lui le dispensateur de toutes choses, Qui fait vivre et mourir les créatures. Qu'il maintienne notre bien-être Tant que dureront les siecles, Et nous préserve des calamités.
On peut juger par cette poésie que les indigènes ne sont pas insensibles aux bienfaits de la France. Ainsi que l'a dit un pro­verbe arabe :Les liens de la reconnaissance seront toujours les plus solides.
Ouargla nous parait être la meilleure base d'opération, en un mot le port saharien le mieux placé pour les relations futures de l'Algérie avec le centre africain. Comme on a pu le constater par ce qui précède, la France a déjà fait d'énormes dépenses en créant dans le but de favoriser la marche des caravanes une voie jalonnée de puits artésiens entre Biskra et Ouargla. Il serait donc sage, pour le moins, d'utiliser ces sacrifices antérieurs au lieu d'aller tenter de nouveaux efforts sur une autre ligne où l'exis­tence de nappes d'eaux souterraines est encore fort problématique. Ce serait évidemment abandonner la proie pour l'ombre. Autre considération non moins sérieuse, c'est que Ouargla éloi­gnée des frontières ou des territoires sur lesquels pourraient prétendre des voisins, soit du côté de l'Orient soit de l'Occident, on éviterait toute revendication, tout incident diplomatique. Il est inadmissible en effet que, possédant sans conteste au Sud algérien une étendue de pays qui a plus d'une centaines de mille kilomètres, il ne nous soit pas loisible de lancer notre voie de pénétration dans l'intérieur africain par Ouargla, centre de cette immense ligne dont nous sommes les maîtres.
J'entends déjà des objections s'élever sur le choix d'Ouargla où la salubrité laisse beaucoup à désirer. Je suis également de cet avis. Cette localité est, en effet, située au fond d'une vaste cuvette qui serait le réceptacle des eaux de l'Oued-Mia, de l'Oued-Neça et de l'Oued-Mzab si ces trois riviéres dont on distingue très bien le lit, coulaient encore, mais elles sont à sec aujourd'hui. Du reste on ne s'y portait pas plus mal lorsqu'elles coulaient parce que la population était, alors, assez nombreuse pour amé­nager les eaux, les utiliser avec succès au lieu d'avoir a en souf­frir. Plaise à Dieu que dans le Sahara nous n'ayons jamais d'autre obstacle a surmonter que l'abondance de l'eau !
Ce n'est pas à Ouargla même qu'il conviendrait de créer notre centre d'action saharien, mais bien à 3 kilomètres en arrière de cette oasis, sur les coteaux de Ba-Mendil, où nous trouverions toutes les ressources désirables pour un tel établissement destiné, je vais le démontrer, à acquérir rapidement une importance considérable.
Ba-Mendil, qui fait face à Ouargla, est un plateau situé à 50 m. environ au-dessus du niveau de la plaine ou sebkha saline de Ouargla- L'air y est pur, les eaux des puits y sont trés bonnes et ce qui démontre la salubrité de ce point c'est que les habi­tants indigènes des bas-fonds tiennent s'y installer sous la tente et s'y rafraîchir, en quelque sorte, quand ils sont fatigués de la température étouffante et fiévreuse de la plaine. Les ruines nombreuses qui émergent le sol prouvent que dès la plus haute antiquité ce point était très habité . Ce sont les guerres qui l'ont dévasté. L'oasis de Ba-Mendil, au pied de la colline, est assez clairsemée ; il serait facile de lui donner plus d'extension en raison des eaux qu'elle a déjà et de celles que nous ferions jaillir. Cette situation nous permettrait de disposer d'espaces immenses pour y fonder un établissement et les matériaux de construction sont à pied-d'œuvre en quelque sorte . Admet­tons que Ouargla-Ba-Mendil devienne notre première étape saharienne et notre entrepot commercial, protégé par un fortin et relié à Biskra par une voie ferrée. Nous verrons affluer immédiatement sur ce marché franc des négociants européens on leurs représentants, des marchands arabes, juifs, mozabites, nègres et autres et la nouvelle ville saharienne se formera de toutes pièces comme par enchantement et attirera à elle comme jadis les caravanes du Soudan. Une fois notre grand marché ouvert, sur lequel blancs ou nègres, chrétiens, musulmans et juifs seront admis et protégés, nous drainerons à nous les produits de l'intérieur, si nos trafiquants sont prudents et honnêtes. Les caravanes qui se sont détournées de l'Algérie pour suivre exclusivement les lignes commerciales aboutissant actuellement au Maroc et en Tripolitaine arrivant à. Ouargla par ldelès et Timassinine. Les populations de l'intérieur appréciant la sécurité dont on jouit sur notre territoire, et les grands avantages que nous leur apportons viendront elles-mêmes nous engager à pousser plus avant.
L.-Charles FéRaud.
Fin