أصل السكان السود بتقرت " فرنسي"

L'origine des populations noires de Touggourt


 
L'origine des populations mélanodermes du Sahara a toujours fait l'objet d'hypothèses qui, sous des formes variées, reparaissent périodiquement sous la plume des spécialistes. On pourrait, en simplifiant à l'extrême, classer les différentes opinions en deux séries : pour les uns, les Haratin , actuels cultivateurs des oasis, seraient surtout les descendants d'esclaves soudanais amenés du Sud par les marchands arabes et c'est l'opinion la plus répandue ; pour les autres, le Sahara fut primitivement peuplé de Noirs , occupant la totalité du désert et qui furent progressivement réduits à une sorte de servage par les conquérants blancs, nomades cavaliers puis chameliers.
Ces deux thèses, qui ne furent jamais aussi rigoureusement exprimées, résument effectivement les opinions exposées depuis plus d'un siècle. Sans vouloir faire œuvre originale, j'ai cru bon de rechercher les témoignages les plus probants et de tous ordres qui permettraient d'opter. Nous passerons successivement en revue les éléments, citations ou documents archéologiques d'origine historique,   protohistorique et préhistorique.
Pour l'époque historique et antérieurement aux géographes arabes qui ont connu un Sahara semblable à celui que nous connaissons, nous possédons des témoignages nombreux d'écrivains grecs et latins. Comme je l'ai déjà écrit, il importe toutefois de se méfier des clichés littéraires qui abondent dans les récits antiques et risquent de dénaturer l'information. Presque tous les auteurs anciens qui parlent des régions situées au Sud de l'Atlas, pays qu'ils appellent la Libye intérieure ou supérieure, citent des populations mélanodermes qu'ils nomment Ethiopiens et parfois Ethiopiens occidentaux pour les distinguer de ceux qui habitaient au Sud de l'Egypte. Certes les précisions ne manquent pas qui nous révèlent que dans les régions où se trouve employé aujourd'hui le mot Haratin, les Anciens plaçaient les Ethiopiens mais peut-on déduire de cette observation que les Haratin actuels descendent des Ethiopiens anciens  ?
Différents textes, particulièrement des passages de Strabon, Pline et même d'Ammien Maroellin, historien du IVème siècle de notre ère, prouvent que ces Ethiopiens étaient voisins de la Numidie et des Maurétanies. On les situe volontiers immédiatement au Sud de ces provinces ; dans l'actuel Maroc, les Ethiopiens occupent les rives du Draa (Ethiopiens Daratites) ; en Algérie ils sont voisins du fleuve Nigris que la plupart des historien? assimilent à l'oued Djedi. L'auteur de l'expositio tottus mundi et Genlum affirme qu'au Sud de l'Africa (province romaine d'Afrique) on trouve un désert habité par des Mazices et des Aethiopes. Cette assertion est d'autant plus intéressante que sous le terme Mazices fréquemment employé par les historiens et géographes antiques se cache le nom par lequel certains Berbères se désignent eux-mêmes : Imazighen (singulier Amazigh) et Imouchar ou Imoûhar (singulier Amâhar). Ainsi l'auteur de l'Expositio nous donne une image des populations sahariennes étonnamment semblable à celle d'aujourd'hui : au Sud du Maghreb, le Sahara est peuplé par des Berbères (et des Berbères arabisés) et des gens à peau noire qu'on appelle souvent Haratin. Sté-phane Gsell a recensé les nombreux textes ou citations qui, du Vème siècle av. J.C. jusqu'à la période byzantine, soit pendant plus d'un millénaire, mentionnent ainsi des Ethiopiens dans le Nord du Sahara, et a fortiori plus au Sud . Nous ne reviendrons pas sur cette étude mais n'est-ce pas les mêmes constatations que le voyageur le moins averti peut faire dès qu'il franchit le Haut Atlas,  l'Atlas saharien ou l'Aurès ?
Qu'étaient ces Ethiopiens ? Le mot est d'origine grecque et signifie simplement : "les visages brûlés". Si dans certains cas il s'applique indiscutablement à de vrais Nègres, tels que les esclaves éthiopiens assez nombreux dans les grandes villes de l'Empire romain : Rome, Alexandrie, Lepcis, Carthage, dans d'autres cas, des descriptions que nous serions tentés de qualifier d'ethnographiques nous montrent que ces peaux-noires n'étaient pas des Nègres. Voici un texte fort ancien, du IVème siècle av. J.C. attribué au navigateur Scylax qui décrit ainsi les Ethiopiens occidentaux voisins de l'ile de  Cerné sur la côte méridionale du Maroc : "II y a là des Ethiopiens avec qui les Phéniciens font des échanges... (Ils) se parent le corps de peinture, boivent dans des coupes d'ivoire, Leurs femmes se font des parures en ivoire et même leurs cheveux ont des ornements de la même matière. Ces Ethiopiens sont les hommes les plus grands que nous connaissions, leur taille  dépasse quatre coudées,  quelques uns atteignent même cinq coudées.
Ils portent leur barbe et les cheveux longs. Ce sont les plus beaux de tous les hommes. . . Ces Ethiopiens mangent de la viande et boivent du lait ; ils font beaucoup de vin de leurs vignes,   les Phéniciens en exportent".
Les Ethiopiens de la région de Cerné ne sont certainement pas des Nègres, les peintures corporelles (sans doute des barbouillages d'ocre rouge comme chez les Maxyes du Sahel tunisien dont parle Hérodote), la longueur de la barbe et des cheveux, leur beauté sensible à un Grec, tout révèle que ces Ethiopiens sont en fait des Méditerranéens du type robuste. Leur pays qui produit de la vigne ne saurait d'ailleurs se situer dans des régions trop méridionales.
Cet exemple, parmi d'autres (comme ces Leuco-Ethiopiens dont parle Pline, véritables Nègres-blancs), montre combien nous devons être prudents dans l'interprétation des textes ou citations plus ou moins tronquées des auteurs anciens. D'ailleurs, dans les mêmes régions traditionnellement attribuées aux Ethiopiens, les mêmes auteurs citent des nomades blancs, les Gétules, et un groupe plus méridional assez solidement organisé, les Garamantes.
Nous pouvons donc retenir que durant l'Antiquité le Sahara septentrional était déjà un désert parcouru à l'ouest par des Gétules, à l'Est par des Libyens nomades (Mazîces) qui furent parfois également appelés Gétules (au moins dans le Sud tunisien) et au Sud-est, dans l'actuel Fezzan et ses abords, par les Garamantes. Ces peuples contrôlaient les oasis, déjà décrites au V éme siècle avant notre ère par Hérodote, où des populations mélanodermes,   les  Ethiopiens,   cultivaient les palmiers et le blé tendre.
Appelons les Ethiopiens : Haratin, les Gétules : Regueibat ou Chaamba , les Garamantes : Touaregs et nous aurons, très sommairement, l'image d'un Sahara infiniment proche de celui de notre époque.
En remontant plus haut dans les temps obscurs de la Protohistoire africaine nous trouverons, paradoxalement, des documents plus précis. Il s'agit des restes humains, trop rares malheureusement, recueillis dans les sépultures sahariennes largement antérieures à l'Islam, Nous ne saurions, cette fois encore, passer en revue la totalité des documents. J'emprunterai à Mme Chamla les conclusions de l'une des deux parties d'un livre qu'elle a récemment consacré aux Populations anciennes du Sahara.   L'étude de la cinquantaine de crânes recueillis dans le Sahara central et surtout méridional ou franchement sahélien a révélé l'absence à peu près complète du prognathisme dans le Sahara central et la distinction de trois types morphologiques: des Négroïdes représentant à peine 25 %, un type mixte dans lequel se trouvent associés soit le prognathisme et la leptorhinie, soit l'orthognathisme et la platyrhinie, qui constitue le tiers de l'ensemble et enfin un type non négroïde, bien connu surtout dans le Sahara central (Hoggar - Tassili) représente 41,6 % de l'ensemble des crânes étudiés. Or, quelque 17 ans plus tôt S. Sergi avait de même distingué, parmi les crânes recueillis dans les sépultures du Fezzan attribuées à juste titre aux Garamantes, 46,6 % d'Eurafricains, 26,6 % d'Eurafricains nigrifiés (= type mixte de Mme Chamla) et 26,6 % de négroïdes. En conclusion, Mme Chamla estime que depuis les temps protohistoriques la composition raciale des populations des régions sahariennes et sud sahariennes ne semble pas avoir subi de changements profonds. Nous sommes donc ramenés aux conclusions précédemment tirées delà lecture des textes anciens. Passons maintenant aux temps préhistoriques.
Nous disposons de deux sortes de documents : les représentations humaines dans les œuvres d'art rupestre et les rares squelettes découverts au cours des fouilles dans des gisements néolithiques.
Tout récemment H. Lhote  faisait justement remarquer combien étaient divers les types humains que l'on peut reconnaître dans les gravures et peintures rupestres du Sahara. Le style le plus récent est le style camelin ; il est subactuel et tellement schématique que nous ne pourrions reconnaître à. quel type humain appartiennent ces stylisations anthropomorphes si nous ne savions pertinemment qu'elles sont l'œuvre des Libyco-berbères nomades. Dans ces gravures consacrées uniquement aux chasses, combats et chevauchées ou caravanes, aucune place n'est accordée aux sédentaires mélanodermes. Ainsi, en examinant ces mauvaises œuvres, on risquerait d'ignorer l'existence de la partie la plus nombreuse de la population. Quelle leçon pour ceux qui croient pouvoir écrire la Préhistoire du Sahara à partir des seules œuvres rupestres .
N'en était-il pas de même aux époques plus anciennes ? Nous serons tentés de le penser lorsque nous étudions les œuvres rattachées au style équidien. Ces conducteurs de chars sont manifestement des Eurafricains : comme leurs chevaux, ils sont venus du Nord-est du continent. On peut facilement les assimiler aux Garamantes dont Hérodote dit précisément qu'ils poursuivaient, sur leurs chars, les Ethiopiens troglodytes à la course rapide .
Antérieurement à l'époque équidienne (ou cabaline) le Sahara central , celui qui est le plus riche en œuvres rupestres, avait été parcouru par des pasteurs de bovins ; ces Bovidiens sont très fréquemment représentés mais tant que les très nombreuses fresques n'auront pas été publiées on ne pourra faire les statistiques qui s'imposent des différents types humains représentés : les plus fréquents sont des mélanodermes aux traits fins parfois porteurs d'une courte barbe en pointe, longilignes et d'allure élégante  (l'Abbé Breuil les appelait les Bovidiens élégants). Ces pasteurs conduisent généralement des animaux aux longues cornes lyrées qui appartiennent au type du Bos afrtcanus ; concurremment au zébu d'introduction récente, ce bœuf occupe actuellement toute la bande sahélienne, du Sénégal au Nil. Or les pasteurs actuels de cette zone présentent des caractères somatiques comparables à, ceux des Bovidiens que nous venons de décrire, ce sont les Peuls. On sait que les Peuls sont mélanodermes (en fait plus rouges que noirs) mais n'ont que des caractères négroïdes très atténués ; ils semblent constituer une sorte de type transitoire entre leucodermes et mélanodermes, au point même que certains auteurs avaient pensé qu'il s'agissait d'un groupe métis dont les caractères seraient fixés. Nous reviendrons sur cette question dans un moment. Retenons dès maintenant que non seulement les Bovidiens des peintures tassiliennes ressemblent aux Peuls, que les troupeaux sont constitués des mêmes races bovines mais encore qu'on a cru récemment pouvoir reconnaître dans certaines fresques des représentations du rituel peul, sorte d'imagerie sacrée des rites d'initiation. Il faut dire que malgré les craintes qu'inspirent des rapprochements trop précis, les démonstrations d'Hampate Ba,  de G.  Dieterlen et d'H.   Lhote sont convaincantes.
A l'équation Equidiens - Garamantes on serait donc tenté d'ajouter la complémentaire Bovidiens = Peuls = Ethiopiens.
On ne saurait toutefois assimiler arbitrairement tous les éleveurs de bovins du Néolithique saharien à des Proto-Peuls ; il semble en effet qu'il y avait, simultanément ou se succédant à un rythme assez rapide, d'autres types humains : certains, franchement europoïdes mais assez rares (peut-être plus récents que les Bovidiens proto-Peuls) d'autres, nettement négroïdes qui semblent plus anciens et que H. Lhote associe à l'élevage du Bos brachyceros qui serait antérieur à l'arrivée du Bos africanus. Cette assertion sur l'association de négroïdes et du bœuf à cornes courtes est pour le moins étrange car le Bos brachyceros semble bien originaire du Maghreb : la race brune de l'Atlas répandue dans toute la partie nord du continent en est la forme actuelle. Quoi qu'il en soit, et nous suivons encore H. Lhote dans ses interprétations, il semble bien que les prédécesseurs des Bovidiens aient été de vrais Négroïdes, à fort prognathisme, éleveurs de petit bétail. Antérieurement encore, on place les mystérieux auteurs du style des Têtes rondes qui,  pour H.   Lhote,  sont aussi des négroïdes.
Ainsi l'examen rapide des fresques sahariennes permet d'établir que les mélanodermes (Négroïdes vrais ou Ethiopiens) ont toujours occupé le Sahara mais que les éléments europoïdes deviennent progressivement plus importants aux époques plus récentes et surtout à partir de l'introduction du cheval à la fin du II ème millénaire. Mais jamais les populations mélanodermes ne furent éliminées.
C'est d'ailleurs ce qu'ont montré, comme nous l'avons déjà vu, les restes humains d'âge préhistorique ; ceux d'âge néolithique que nous allons examiner maintenant confirment parfaitement cette opinion.
Au cours de la période que nous appelons néolithique qui s'étend du Vll ème au II ème millénaire, les Négroïdes typiques sont les plus nombreux d'après Mme Chamla qui distingue parmi eux un type fin et un type robuste dit soudanais". Un autre groupe présente des caractères mixtes lui aussi subdivisé en un type fin et un type robuste. Enfin, un seul méditerranéen, découvert au Mali à Ain Guettara, représenterait le stock leucoderme dans les temps néolithiques. Or ce site a livré deux squelettes ; le premier, de type méditerranéen, n'était accompagné d'aucune industrie, tandis que le second, entouré d'éclats de quartz taillés et de perles en coquille d'œuf d'autruche , est un négroïde de type robuste. On peut donc se demander si cet unique méditerranéen appartient réellement à l'époque néolithique et s'il ne s'agit pas d'un individu inhumé longtemps après l'abandon du site.
Nous arrivons donc à la conclusion que des populations mélanodermes, des Ethiopiens, pour reprendre l'expression antique, ont de tout temps occupé les régions sahariennes et que l'évolution la plus sûrement discernable est un lent accroissement de certains groupes leucodermes dont l'origine extérieure ne saurait ?tre mise en doute. Anthropologues et archéologues admettent généralement que cette origine n'est pas le Maghreb mais le Nord-est de l'Afrique.
Quant aux mélanodermes proprement sahariens, il est certain que leurs descendants, les Haratin (qui en tamâhaq sont appelés les Izzagaren, c'est-à-dire les "Rouges") ne peuvent avoir conservé fidèlement les caractères d'ailleurs multiples et imprécis des Ethiopiens. Il est aussi sûr qu'ils ont, au cours des siècles, subi de nombreux apports proprement négroïdes, d'origine soudanaise. Si nous devons rechercher dans les groupes humains actuels ceux qui doivent avoir le plus fidèlement conservé les caractères de ces anciens Ethiopiens, c'est vers les Toubous et les Peuls que nous devons nous tourner.
Ces peuples vivent précisément dans la zone immédiatement voisine du Tropique qui partage en quelque sorte le Sahara en deux versants : l'un, où prédominent les Blancs, l'autre, presque entièrement occupé par les Noirs. On a cru longtemps que ces deux groupes étaient des métis constitués au contact des deux grands ensembles méditerranéen et soudanais et dont les caractères se seraient fixés. C'est ainsi qu'on a pu dire que le Toubou avait du sang berbère dans un corps soudanais. En fait, les travaux Les plus récents redonnent tout son intérêt à une vieille hypothèse qui faisait de ces groupes des populations reliques descendant des hommes à peau foncée, des gens à la face brûlée,  des Ethiopiens préhistoriques ou antiques.
Le professeur Vallois, en 1951, admettait favorablement que ces différents groupes constituent "un stock primitif qui ne s'est nettement différencié ni dans Le sens noir ni dans le sens blanc. Les croisements ne seraient intervenus que secondairement, modifiant, en différents endroits la race indigène pour la rapprocher tantôt des Noirs tantôt des Blancs".
Quand les écrivains anciens parlaient de Leuco-Ethiopiens et de Mélano-Gétules, ils traduisaient, par ces expressions qui nous paraissent saugrenues, les réalités particulièrement complexes du Sahara septentrional, le seul qu'ils aient réellement connu.
Nous optons donc en faveur de l'origine étroitement autochtone des Haratin, descendants des Ethiopiens plus ou moins métissés au cours des derniers millénaires avec des éléments blancs méditerranéens (libyco-berbères puis arabo-berbères) dans le Nord et le centre du Sahara, avec des Négroïdes soudanais dans la partie méridionale et occidentale.
Il n'est pas dans notre intention de nier ou de minimiser l'apport du sang soudanais au Sahara ou cours des siècles. Encore faut-il distinguer des zones plus ou moins favorisées dans cet ensemble à la dimension d'un continent. Quelles que soient l'atrocité et l'ampleur de la traite terrestre par les voies de Mauritanie, du Touat ou du Fezzan, il ne faut pas oublier que La grande masse des esclaves noirs ne faisait que transiter dans Les oasis pour gagner Les villes et les portes du Maghreb.
Il faut aussi examiner le contenu linguistique du monde mélanoderme saharien. Si ceux que l'on appelle Haratin étaient exclusivement d'origine soudanaise il serait normal que la langue utilisée soit elle-même un dialecte proche de ceux de la zone sahélienne : soninké, toucouleur, haoussa ; or les sédentaires des oasis du Sahara septentrional et central parlent la langue de leurs anciens suzerains ou patrons qui est le plus souvent un dialecte berbère (Tafilalet, Saoura, Hoggar), dans certaines zones même, les Haratin sont les seuls berbérophones dans un milieu complètement arabisé (Trarza). Chez les Touareg du Sud en revanche, les sédentaires parlent, ou parlaient , l'azer dialecte soninké fortement influencé par le Berbère et E. de Bary s'en étonnait déjà lorsqu'il traversait l'Air en 1877 , mais il s'agit là d'un vestige de l'ancienne domination noire. Ailleurs, on a parfois exagéré l'apport soudanais tant dans la langue que dans la constitution même de la population.
C'est d'ailleurs par commodité de langage que Géographes et Ethnologues, ne faisant en cela que suivre les errements de l'administration, ont généralisé l'emploi du terme Haratin pour désigner l'ensemble des populations mélanodermes des régions sahariennes. En 1951 une enquête, animée par Ph. Marçais, avait été lancée dans le Bulletin de Liaison Saharienne afin de déterminer l'extension exacte du terme. Une carte fut même dressée, puis les recherches semblent avoir tourné court, les résultats n'étaient cependant pas négligeables. Employé dans l'Atlas marocain, le Draa, le Nord de la Mauritanie, le terme connaît un usage diffus dans tout l'Atlas saharien de l'Algérie occidentale et dans le Sahara septentrional jusqu'au méridien d'Ouargla. A l'Est de cette ville le mot est pratiquement inconnu. Au Fezzan c'est le terme "chouchou" (Nègre) qui sert à désigner la classe sociale correspondant aux Haratin du Sahara algérien et du Maroc. En pays touareg les Izeggâren (sing. Azeggâr), c'est-à-dire les "Rouges", cultivateurs de statut libre, se distinguent des Iklan, esclaves ou si l'on préfère "serviteurs" qui sont, eux, le plus souvent d'origine soudanaise. D'ailleurs les cultivateurs du Hoggar sont des Haratin amenés du Touat, il y a un peu plus d'un siècle, par les Imouhar soucieux de créer des jardins dans leur bastion montagneux".
On a longtemps recherché une racine arabe au mot hartant (pluriel haratin), Certains, à la suite de Duveyrier, l'avaient rapproché de la racine hrt "labourer" ; ce qui pouvait quelque peu surprendre car le Hartani n'est pas un laboureur mais un jardinier travaillant à la houe. Mais des raisons philologiques (hartani s'écrit avec un t emphatique) s'opposent également à ce rapprochement. Ph. Marçais a rejeté l'étymologie fantaisiste hartani - hor tant  qui signifierait libre au second degré (du fait du métissage).
Cette explication sous forme de calembour, particulièrement prisée des lettrés arabes, me parait être à l'origine de la fiction qui fait des populations des oasis un groupement de métis.
En fait, dès 1934, E. Laoust, puis Ph. Marçais en 1951, s'étaient prononcés en faveur d'une origine non sémitique et plus précisément berbère ; en effet au Maroc, dans le Moyen Atlas, le Haut Atlas, le Tafilalet et aussi en Mauritanie, les Berbérophones emploient le mot ahardan (pluriel lhardin) qui n'est pas un emprunt à l'arabe ; dans le tamacheq on retrouve le même terme sous la forme achardan. Loin detre le terme original , hartani (qui n'existe pas dans la langue écrite) serait donc un emprunt relativement récent de l'arabe au berbère.
Faut-il aller plus loin et rapprocher ahardan (hartani) du latin hortus ? Ce ne serait pas le seul terme latin relatif à l'agriculture dont les Berbères du Haut et du Moyen Atlas gardent le souvenir. E. Laoust avait déjà établi les dérivés  :
clcer  et ikiker  (pois chiche)
fa ba  et ibaum (fève)
lens  - lentis  et tilentit (lentille)
aratrum  et rirao   atru  (parties de l'araire)
Quelle que soit l'origine du mot, je ne crois pas que l'on doive nécessairement donner un contenu étroitement ethnique à un terme qui a un sens socio-économique : le Hartani est le jardinier plus ou moins asservi par des conquérants berbères puis arabo-berbères. Il se trouve que ces conquérants - dont la domination remonte souvent à la fin du Néolithique- sont de race blanche et que les asservis étaient des gens de couleur distincts des vrais nègres des régions soudanaises.
Alors que leurs ancêtres Ethiopiens, qui devaient eux-mêmes être assez différents entre eux, ne connaissaient pas une vie aussi rigoureusement sédentaire que celle des Haratin, population résiduelle condamnée par les conditions climatiques et politiques à un étroit confinement dans les oasis. Soumis en outre à divers métissages, les Haratin se différencient des autres groupes mélanodermes non spécifiquement négroïdes du Nord du continent africain.
Ces différences sensibles qui apparaissent entre les Haratin, les Peuls et les Toubous, groupes que nous faisons tous trois descendre des Ethiopiens néolithiques, protohistoriques et antiques, ne doivent guère surprendre car les rares documents littéraires, artistiques, ostéologiques dont nous disposons montrent que ces anciens Ethiopiens étaient eux-mêmes très divers. De plus, la différenciation des genres de vie (et par conséquent des régimes alimentaires) entre Haratin, sédentaires des oasis du Sahara septentrional et central, Toubous nomades du Tibesti, et Peuls pasteurs de la région sahélienne, ne peut pas ne pas avoir eu de répercussions somatiques divergentes sur ces trois groupes issus des plus anciennes populations sahariennes.
Gabriel CAMPS
Faculté des Lettres et Sciences Humaines d'Aix en-Provence