ملحمة قبيلة صحراوية الجرامنة "فرنسي"

Pierre Boyer
L'odyssée d'une tribu saharienne : Les Djeramna (1881-1929)
Boyer Pierre. L'odyssée d'une tribu saharienne : Les Djeramna (1881-1929). In: Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, N°10, 1971. pp. 27-54.
L'ODYSSÉE D'UNE TRIBU SAHARIENNE :
LES DJERAMNA (1881-1929)

Le 4 septembre 1928, un arrêté du Gouverneur Général de l'Algérie réintégrait dans la Tribu des Ouled Ziad Cheraga, appartenant à la Confédération des Traffi, la fraction Djeramna qui l'avait abandonnée quarante huit ans plus tôt pour se lancer dans une étonnante aventure.
Celle-ci, selon l'humeur du lecteur apparaîtra comme une sorte de western saharien au cours duquel une tribu nomade s'enfonce de plus en plus dans le désert pour sauvegarder sa liberté, avant de revenir, après un long périple, sur les terres de ses ancêtres ; ou bien il trouvera matière à tragédie grecque et se remémorera Ulysse et ses compagnons fuyant devant la colère d'Héra.
Soyons plus précis et examinons ce qui conduisit les Djeramna à assassiner un officier français, le 21 avril 1881, puis à gagner successivement le Sud-Marocain, la région d'El-Goléa, le Gourara, le Touat, Aoulef, les Touareg Ajjer, Ghadamès, le Fezzan, pour finalement revenir aux environs d'El Abiod Sidi Cheikh, en passant par le Sud Tunisien et les régions d'Ouargla et d'El Goléa.
En 1881, le Sud Oranais échappait encore au contrôle de l'administration française. On trouvait bien un Bureau Arabe à Géryville, mais son influence ne dépassait guère soixante kilomètres à la ronde. Les postes de Méchéria, Ain Sefra, du Khreider, n'existaient pas. Une maigre garnison de disciplinaires de la Légion occupait le bordj de Sfissifa ; son rôle politique était nul. On ne disposait que d'une seule piste carrossable reliant Géryville à Saïda. Tous les transports se faisaient encore à dos de chameau.
Dans ces immenses étendues, les tribus vivaient comme elles avaient vécu à l'époque turque, estimant, l'impôt payé, pouvoir agir à leur guise.
Or, ces tribus étaient loin d'être paisibles. Sous la conduite de leurs Chefs religieux, les Ouled Sidi Cheikh, elles s'étaient révoltées en 1864 ; et si la majorité d'entr'elles, dont les Djeramna, était rentrée en 1866, quelques familles étaient encore en dissidence sur les confins Algéro-Marocains ou dans l'Extrême Sud.
( Cette Confédération maraboutique était divisée en deux tribus ; les Ouled Sidi Cheikh Cheraga, vivant en territoire Algérien et les Ouled Sidi Cheikh Gheraba, placés, théoriquement, sous le contrôle du Sultan du Maroc. Mais la question de nationalité n'avait guère d'importance pour les intéressés qui nomadisaient selon leur gré.)

Les contacts fréquents avec ces insoumis entretenaient un esprit de rebellion larvé qui n'attendait que l'occasion pour s'affirmer par les armes.
A partir de tl878, une série d'incidents caractéristiques se produisait.
D'abord, le jeune Si Hamza, héritier direct de la baraka des Ouled Sidi Cheikh, qui venait de rentrer dans les Territoires contrôlés par l'administration française, s'évadait vers les confins Algéro-Marocains. Ensuite, à l'annonce de l'établissement d'une voie ferrée à travers leurs territoires, les Traffï bloquaient à Tyout la mission d'étude du Transsaharien qui devait rebrousser chemin devant l'hostilité des tribus.
Mais surtout l'action d'un jeune marabout, Bou Amama, allait raviver les vieilles espérances. Ce saint personnage, né vers 1838/40 dans la région de Figuig, était d'origine très modeste. Il appartenait aux Ouled Sidi Taj, fraction des Ouled Sidi Cheikh Gharaba. Son grand-père avait joui, cependant, d'un certain prestige religieux. En 1875, il se fixait à Moghar, en territoire algérien où sa piété le fit remarquer. En 1878, il y fondait une zaouïa et commençait, selon l'usage, à envoyer des missionnaires dans les tribus.
Poursuivait-il un but religieux ou un but politique ? Les renseignements recueillis sont contradictoires car les événements qu'il déclencha servirent de prétexte à polémique dans la presse algérienne. Le parti civil en fît un agitateur sans scrupule, le parti militaire un honnête marabout qui aurait mal tourné. De toutes façons, c'était jouer avec le feu et cette prédication religieuse glissa rapidement à l'appel à la révolte.
L'administration militaire signalait bien le danger mais le Gouverneur Général ,Albert Grevy, avait proclamé en 1879 que « l'ère des insurrections était close » et il lui était difficile de se déjuger en organisant une expédition dans le Sud-Oranais. Bou Amama put ainsi développer en toute tranquillité son action. Ses moqqadem avaient reçu un excellent accueil chez les Traffi et particulièrement chez les Djeramna des Ouled Ziad3. Un de ces derniers, Tayeb el Djeramni, avait même été chargé d'aller à son tour porter la bonne parole chez Ouled Addou du Cercle de Tiaret.
Au début de 1881, cependant, les renseignements affluent rapportant l'imminence d'un soulèvement. Le 3 mars, 11 familles d'Ouled Sidi Cheikh Gharaba, entrées en territoire algérien en 1877, vont rejoindre Bou Amama. Survient, le 13, l'annonce du massacre de la Mission Flatters qu'apporte un Chambaa d'Ouargla.
Le 6 avril, le Bachaga de Frendah, Si Ahmed Ouled Cadi, dont la loyauté est connue, annonce que Bou Amama a envoyé des émissaires dans les tribus pour prêcher la guerre sainte.
Cette fois, on s'inquiète en haut lieu, d'autant que la prochaine campagne de Tunisie a vidé l'Oranie de ses troupes4, On convoque les Caïds pour les inviter à secouer leur torpeur et ordre est donné aux Officiers des Bureaux Arabes d'arrêter en tribu les émissaires du Marabout.
Dans le Cercle de Géryville, l'attention se porte sur la fraction des Djeramna dont les deux chefs Eddin ben Mohammed et Dahmane ben Cheikh sont acquis à Bou Amama et dont est originaire le moqqadem Tayeb el Djeramni. L'opération est délicate et il est certain que l'envoi d'officiers sans troupes au milieu de tribus en semi rebellion frise l'inconscience5. Pour comble de malchance, Géryville n'a
sous la main qu'un jeune sous-lieutenant, affecté depuis peu aux affaires arabes, ne connaissant pas les réactions des nomades. Aussi, avant d'être envoyé le S/Lieutenant Weinbrenner est-il longuement chapitré. On lui adjoint un maréchal des logis confirmé, Lakhdar Ould bou Arfa et trois spahis. Pour plus de sûreté,
son chef lui demande d'agir en liaison étroite avec le Caïd de la tribu.
Malheureusement, rien n'y fera. Weinbrenner, esclave de la consigne, exige la livraison d'Eddin et de Dahmane, Tayeb étant encore chez les Ouled Addou.
Ceux-ci font mine d'accepter et alors que l'officier et ses spahis goûtent aux dattes et au lait du repas de réconciliation, ils sont assaillis par leurs hôtes. Eddin assomme Weinbrenner ; deux spahis sont tués, le maréchal des logis et le Cald des Ouled Ziad Cheraga, qui avait rejoint l'officier, sont blessés mais parviendront à s'enfuir.
Il est assez difficile d'expliquer l'attitude des Djeramna en l'occurence.
D'abord les circonstances du meurtre. On ne tue pas un hôte à qui l'on offre le lait et les dattes. On attend au moins qu'il ait quitté le campement.
D'autre part, cette initiative n'est pas conforme aux plans des conspirateurs.
Il est certain que Bou Amama n'envisageait pas de soulèvement avant que les récoltes ne soient rentrées, c'est-à-dire, la fin mai. Cette erreur le contraindra à piller en automne les silos de tribus sympathisantes, les rendant aussitôt hostiles à sa cause.
Ce fut, pensons-nous, un concours de hasards malheureux : inexpérience de Weinbrenner qui choque les Djeramna, exhaltation religieuse de ces derniers et refus des deux chefs d'être arrêtés avant le déclanchement de la révolte qu'ils appellent de tous leurs voeux.
Toujours est-il que sitôt les cadavres dépouillés, on rassembla les troupeaux, on démonta les tentes et bientôt Djeramna et Djeramna Aouachir, en une longue caravane, s'enfoncèrent vers l'Est, La grande aventure commençait.
Dans l'esprit des Djeramna, leur action devait être le signal de la grande insurrection victorieuse, aussi se dirigèrent-ils vers les Harrar du Cercle de Tiaret, qu'avait "travaillés" leur contribute, Tayeb el Djeramni. Mais ces derniers gardèrent une attitude expectative. Seuls, les Ouled Addou qui hébergeaient Si Tayeb les suivirent. Ils se dirigèrent alors vers le sud pour rejoindre Bou Amama.
Nous n'avons pas à faire ici l'historique de ce que l'on a appelé la révolte de Bou Amama. Disons en gros que les responsables militaires, du fait des départs de troupes pour la Tunisie, ne purent tout d'abord opposer aux insurgés que des goum assez indécis. Peu à peu, la situation s'améliora. Les trois incursions de Bou Amama dans les zones soumises firent long feu. Mais il put assurer le ravitaillement en grain de ses partisans, compromis par l'action prématurée des
Djeramna. En décembre 1881, BouAmama, déconsidéré, était abandonné de ses partisans. Ceux-ci passaient au Maroc ou s'intégraient aux vieilles bandes rebelles groupées autour des deux chefs des Ouled Sidi Cheikh qui tenaient la campagne depuis 1864, Si Slimane des Ouled Sidi Cheikh Gharaba et Si Kaddour des Ouled
Sidi Cheikh Cheraga.
Les Djeramna, qui appartenaient aux Ouled Ziad, rejoignirent tout naturel lement Si Kaddour. Mais ils songèrent d'abord à mettre en sûreté leurs troupeaux et leurs familles dans la zone des confins marocains. Or, ils arrivaient là en intrus, d'autant que la grande tribu frontalière des Doui Menia ne portait pas les Ouled Sidi Cheikh Cheraga dans son coeur. On assista pendant toute l'année 1882 à une succession de rezzou et de contre rezzou entre Doui Menia et gens de Si Kaddour. C'est ainsi qu'en août les Djeramna participent à l'attaque d'une caravane de Doui Menia, et leur tuent 18 hommes. Dans cette affaire, celui qui avait déclenché tous ces événements, Eddin ben Mohammed, l'assassin de Weinbrenner, trouvait la mort.
Il semble que ce décès troubla les Djeramna au point de leur faire quitter Si Kaddour. La fraction décampa en direction du Touat. Mais Si Kaddour ne l'entendait pas de cette oreille. Il fit poursuivre les fugitifs par le goum de son neveu Bou Bekeur. Les Djeramna tuèrent ce dernier mais ils durent céder à la force et regagner les campements de Si Kaddour qui en fit fusiller cinq, en punition du meurtre de son neveu.
Il faut voir, pensons-nous, dans ce sanglant incident, un aspect de la lutte d'influence que se livraient le grand Marabout qu'était Si Kaddour, et le nouveau venu aux dents longues, Bou Amama, qui se maintenait au Gourara.
Les Djeramna reprirent donc leur existence aventureuse sur les confins marocains. En février 1883, on signale des incidents lors du partage des dépouilles d'une razzia faite sur les Ouled Djerir par les gens de Si Kaddour, et bientôt la question de l'aman oppose les insurgés entr'eux. En gros, les Ouled Sidi Cheikh Cheraga et les Laghouat Ksel veulent retourner auprès du neveu de Si Kaddour,
Si Hamza, qui négocie sa soumission aux Français. Les Traffi (dont les Djeramna) restent fidèles à Si Kaddour.
En effet, pendant ce temps, le Gouvernement français s'efforçait de mettre fin, par la négociation, à cette malencontreuse insurrection. Divers plans étaient étudiés. Finalement, on s'arrêta à celui du Général Thomassin, commandant la Division d'Oran, qui préconisait la reconstitution d'un grand commandement en faveur d'un représentant des Ouled Hamza, famille dominante des Ouled Sidi
Cheikh, l'octroi d'une subvention de 60 000 F. aux mêmes Ouled Hamza et enfin la reconstruction solennelle de la Koubba de l'ancêtre, détruite lors des opérations militaires. Le candidat du Général Thomassin était le jeune Si Hamza ben Bou Bekeur, héritier légitime de la baraka, qui s'était enfui en 1878.
L'année 1883 se passera en négociations avec Si Hamza et Si Kaddour, pendant que les Djeramna, comme les autres tribus insurgées, nomadisent entre Hassi Bou Zid et le Touat * l . Finalement, un accord est conclu : Si Hamza et la majorité des dissidents regagneront le cercle de Géryville Les partisans de
Si Kaddour nomadiseront au sud d'El Goléa après une soumission toute théorique.
Mais ils s'abstiendront de toute action.
En mai, la situation s'était décantée . Les Ouled Sidi Cheikh formaient
désormais trois groupes : — dans la zone d'El Hassi, 1 500 tentes, sous le commandement de Si Hamza, attendaient l'autorisation de rentrer ;
— dans l'Oued Meguiden, les attentistes, et parmi eux les Djeramna, se regroupaient autour de Si Kaddour ;
— dans le Gourara enfin, Si Slimane, des Ouled Sidi Cheikh Gheraba, essayait de reprendre en main les irréductibles.
On peut, naturellement, se demander pourquoi les Djeramna restaient avec Si Kaddour au lieu de rejoindre Si Slimane. Les explications sont multiples.
D'abord il est probable qu'ils restaient contraints et forcés. Ensuite, Si Slimane appartenait aux Ouled Sidi Cheikh Gharaba, des frères ennemis, alliés des Doui Menia et des Ouled Djerir. Enfin, les Djeramna espéraient sans doute pouvoir bénéficier d'un répit dans l'existence agitée qu'ils menaient depuis trois ans.
Un événement fortuit allait tout remettre en cause. En effet, en 1883, une épidémie de choléra est signalée et l'Algérie installe un cordon sanitaire entre les territoires contrôlés et les campements insoumis. Ce cordon sanitaire sépare les gens de Si Kaddour d'El Goléa et compromet, de ce fait, le ravitaillement. Les Djeramna sont les premiers à proposer alors un départ vers le Gourara, ce Gourara dont Si Kaddour leur avait brutalement interdit l'accès en décembre 1882.
En octobre, le cordon sanitaire était levé, mais Si Kaddour, suivant l'avis des Djeramna, était déjà en route pour le sud.
Les Djeramna devaient rester au Gourara pendant les années 1884 et 1885.
Leur souhait se trouvait réalisé et ils se gardent bien de remonter vers le nord, même pour l'estivage. En 1885, ils passent encore l'été au Gourara.
Le Lieutenant Palat, parti seul en exploration vers le Touat, pour un lointain Soudan, et qui devait trouver la mort quelques jours après, mentionne dans son journal de route à la date du 21 janvier 1886 l'apparition de quelques Djeramna :
"Encore une alerte. Six hommes des Ouled Boudouïa et des Djeramna sont venus s'installer à 2 km à l'est de Semota". .
Ainsi, la mort du Lieutenant Palat se trouve liée, elle aussi, au destin des Djeramna, bien qu'ils n'aient été certainement pour rien dans cette affaire.
L'Administration française venait d'intimer entre temps à Si Kaddour l'ordre d'accompagner le Lieutenant Palat et de se séparer des tentes Djeramna, sur qui pesait toujours l'assassinat de 1881. Pour Palat, il était trop tard. Mais pour les Djeramna il lui convenait de prendre une décision.
Il est difficile de savoir quelle fut la réaction intime de Si Kaddour. On doit simplement constater, à partir de mars, une remontée des tentes Djeramna vers le nord. Etait-ce l'effet de l'ordre de Si Kaddour ? Etait-ce la reprise d'un traditionriel mouvement d'estivage, légèrement anticipé, vu les circonstances ? Toujours est-il que cette incursion, en ordre dispersé, vers le nord fut, pour les Djeramna, l'occasion de constater que l'administration française n'avait pas oublié
le meurtre de 1881.
En effet, peu après, cinq tentes de Djeramna qui s'étaient jointes aux troupeaux des Saïd Otba, d'Ouargla, étaient enlevées par le Makhzen de Ghardaîa.
Deux tentes pouvaient s'échapper grâce à la complicité des Chambaa Brezga, mais les trois chefs de tente restant : Bou Hafs bel Arbi, Naïmi ben Cheikh et Larbi Ould Mohammed furent envoyés en Corse, au pénitencier de Calvi.
Un sort analogue failli être celui des neuf tentes Djeramna campées au début mai entre Sbei et Hassi Bou Zid. Comme cette zone dépendait de la Division d'Oran, le Makhzen de Ghardaia demanda l'autorisation au Gouverneur Général, par télégramme du 11 mai, de procéder au coup de main. Mais le Gouverneur crut à son tour devoir prendre l'avis d'Oran. D'où un échange de télégrammes relevant de la pure tradition courtelinesque. Finalement le 17 mai, latitude était donnée à Ghardaîa d'enlever le campement à condition de s'assurer auparavant qu'il ne renfermait que des Djeramna. Le temps de s'en assurer, les Djeramna avaient évidemment décampé.
Finalement, il semble que les Djeramna ainsi dispersés se regroupèrent autour de Si Kaddour, qui venait à son tour en estivage dans le nord, mais en restant à une certaine distance pour sauver les apparences. Ainsi, en juin, un informateur décompte 52 tentes Djeramna à proximité des 169 tentes du campement de Si Kaddour. D'autres détails fournis par lui permettent de constater l'état de pauvreté où sont tombés les Djeramna. Ils n'ont, avec un groupe de
Chambaa dissidents, que 80 chameaux et 6 chevaux.
Cette situation allait durer encore un mois. Finalement par dépêche du 15 juillet, Si Kaddour était avisé que les subsides qui lui étaient versés depuis l'accord de 1883 seraient bloqués tant que les Djeramna resteraient avec lui.
Si Kaddour fut certainement sensible à cette menace, mais il semble qu'il ait surtout cédé aux pressions des Ouled Hamza ralliés. Ceux-ci avaient vite compris que les autorités françaises ne pouvaient passer l'éponge sur le meurtre de Weinbrenner étant donné l'exploitation politique faite de la révolte de Bou Amama par le parti des "civils".
D'autre part, toute compromission entre les Ouled Sidi Cheikh et les
Djeramna empêchait l'aboutissement du grand projet que l'on caressait depuis longtemps à Alger, et dont les Ouled Sidi Cheikh ne pouvaient que profiter. Il s'agissait, en effet, d'utiliser l'influence des Ouled Sidi Cheikh dans certaines zones sahariennes pour amener les populations locales à se rallier à la France. Cela se traduisait par l'accroissement des Commandements, des dignités, des subsides et le rétablissement de la situation matérielle des Ouled Hamza, ruinés par la révolte de 1864.
Si Eddin, frère rallié de SiKaddour, avait déjà proposé en octobre 1885, de capturer les Djeramna, alors qu'ils étaient au Touat. Estimant que l'opération présentait plus d'inconvénients que d'avantages, Alger refusa. En 1886, Si Eddin renouvelait sa proposition et suggérait, au cas où elle ne serait pas retenue, que l'on intime fermement à Si Kaddour l'ordre de les chasser. Ce dernier, pour son honneur, mit assez longtemps à se décider et ce n'est qu'en octobre qu'il leva ses campements d'Hassi bou Zid pour l'Oued Gharbi, tandis que les Djeramna s'enfonçaient dans le Gourara.
Le problème de l'avenir se posait désormais pour eux et pour eux seuls.
Qu'allaient-ils devenir ?
Ils ne pouvaient revenir sur leurs anciens territoires contrôlés par la France.
Le Gourara et le Touat, soumis aux Ouled Sidi Cheikh leurs étaient également interdits, à l'exception peut-être de la zone de Deldoul qui reconnaissait Bou Amama. Mais leurs rapports avec ce dernier étaient, semble-t-il, médiocres depuis 1 882. Il n'était pas non plus question de passer au Maroc. Les Ouled Djerir et les Doui Menia n'oubliaient pas les razzia de 1882-1883. Les Chambaa d'autre part étaient trop divisés entr'eux pour offrir longtemps un refuge. Ils étaient enfin dans l'orbe religieux des Ouled Sidi Cheikh.
Tout bien pesé, les Djeramna résolurent d'aller à Deldoul chez Bou Amama.
Mais pour certains, ce n'était qu'une solution provisoire. Déjà en octobre, ils envisageaient une solution beaucoup plus radicale, l'émigration chez les Touaregs.
Pourquoi les Touaregs ? Parce que dans tout le Sahara les Touaregs sont alors les seuls à apparaître comme les adversaires irréconciliables des Français. Le massacre de la mission Flatters a soulevé l'enthousiasme des irréductibles, d'autant plus qu'il a été présenté comme l'extermination d'une armée française. Ce ne sont pas, d'autre part, des inconnus. Des caravanes touarègues viennent assez régulièrement au Touat pour s'approvisionner en dattes, vendre des esclaves, etc ... Seuls ils échappent à l'influence religieuse des Ouled Sid-Cheikh qui rend les Chambaa douteux et les Ksouriens hostiles.
Il semble cependant certain que si les Djeramna avaient pu s'entendre avec Bou Amama, la tribu (car ils forment désormais une tribu indépendante) serait restée dans le Gourara de Deldoul. Il n'en fut rien. Fin novembre, une partie des Djeramna quittait Deldoul pour se rendre au Touat par Sali et Bou Ali. Les autres restaient autour de Bou Amama, faute de mieux. Le bruit courait cependant qu'ils comptaient se rendre ultérieurement en Tripolitaine en se joignant à la caravane des pèlerins de La Mecque22. Les mois passèrent. Puis en juin 1887, la majeure partie de la tribu allait se regrouper dans le Touat méridionnal à l'appel du Cheikh d'In Salah, Si El Hadj Abd-el-Kader Bajouda. Ce dernier apparaissait, au même titre que les Touaregs, comme un adversaire irréconciliable de la France.
Bien que la chose n'ait pas été prouvée, il est à peu près certain qu'il avait été l'instigateur de l'assassinat du Lieutenant Palat en 1886. Il est évident que cet appel s'inscrivait dans une politique de défense de l'oasis contre une attaque française. Or, les Djeramna ne tenaient pas du tout à se voir confronté aux Armées françaises, se doutant bien qu'ils feraient toujours les frais de l'accord final.
C'est à cette époque, dans le Touat méridional, que fut prise la grande décision : le passage chez les Touaregs, dont on discutait depuis plusieurs mois, fut approuvé par la majorité, mais non par la totalité des Djeramna. Ce départ n'était pas une petite affaire. Sans parler des fatigues du voyage, c'était l'entrée dans un monde saharien, bien différent de celui qu'ils connaissaient. La langue, les moeurs, les races n'étaient plus les mêmes. Aussi est-il naturel que ceux des
Djeramna qui se jugeaient les moins compromis vis-à-vis de l'autorité française, et en particulier, les Djeramna el Aouachir, aient renoncé au saut dans l'inconnu et décidé de rester sous la protection lointaine de SiKaddour. C'est ainsi que les rapports de 1887 et 1888 continueront de mentionner la présence de quelques tentes Djeramna autour de lui. Celles-ci finirent d'ailleurs par rentrer sur leur ancien territoire, l'aman ayant été accordé, mais les Autorités françaises, par prudence, les rattachèrent non à leur ancienne Tribu, les Ouled Ziad Cheraga, mais aux Ouled Sidi Bou Hafs.
Certains, enfin, préférèrent tenter leur chance individuellement sur les confins algéro-marocains, avec Bou Amama. En 1889, un Djeramna figure dans un rezzou de dissidents Chambaa conduit par le fameux Bou Khechba qui, parti de Tabelkoza, dans le Gourara, enlève sur la piste Ghadamès-Ghat, un convoi de chameaux fezzanais conduit par des Touaregs Ajjer25. On capturera, en décembre 1896, un jeune Djeramna dont les parents avaient rejoint Si Slimane26. Son cas
fera l'objet d'un examen approfondi, mais il échappera au pénitencier étant donné qu'il n'avait que cinq ans lors de l'assassinat de Weinbrenner.
De toutes façons, le départ pour le Sahara oriental n'était pas une petite affaire. Il convenait en particulier d'avoir un cheptel camelin suffisant. Or, nous avons vu que celui des Djeramna était des plus médiocres. On peut  donc supposer qu'ils firent le nécessaire pour se procurer les animaux indispensables en les prenant où ils les trouvaient. La tradition orale des Djeramna, recueillie par le
Lieutenant de Bruce, lors de leur retour en 1926, semble confirmer la chose.
D'après celle-ci, ils furent "très mal accueillis par les gens du bas Touat où ils ne restèrent que deux mois, parlant en maîtres et razziant à l'occasion". On peut penser que la région d'Aoulef eut spécialement à souffrir de leurs exactions. Puis, leur caravane constituée, les Djeramna prirent la piste de Messeguem, avec, comme but lointain, l'oasis de Témassinine.
En janvier 1888, des migrants étaient arrivés au Fezzan, chez les Ouled Boucif.
Jusque là les autorités françaises avaient pu suivre grosso modo les déplacements de la Tribu. A partir de ce moment, un rideau tombe sur ses agissements.
Seule la tradition orale nous fournit quelques vagues précisions. Et il convient de l'accueillir avec réserve. Selon elle, en effet, les Touaregs auraient, au début, reçu avec cordialité les Djeramna, mais peu à peu, les choses vont se gâter : "A leur arrivée, ils s'entendent très bien avec eux, mais rapidement ceux-ci (les Touaregs) deviennent exigeants et prennent l'habitude de se servir de leurs chameaux comme s'ils leurs avaient appartenu". A certaines fêtes, racontent les Djeramna, les Touaregs leur enlevaient leurs animaux les plus gras sans jamais parler de les payer.
Aussi, les Djeramna cherchent-ils à s'éloigner de ces protecteurs trop avides et finissent par se fixer dans la région de l'Oued Tarât, en bordure du Fezzan. Là ils prennent l'habitude de se ravitailler à Ghat ou dans les Oasis tripolitaines et, cédant aux avances des autorités turques, ils finissent par s'établir dans cette province.
La tradition Djeramna évoque avec émotion cette époque bénie : "Les
Djeramna", écrit de Bruce, "parlent toujours avec plaisir des   heureuses années qu'ils passèrent sous l'autorité toute nominale du Sultan de Constantinople. Ils vivaient alors à leur guise, sans contrainte aucune, sans impôts, sans caïd . . . Les Djeramna allaient acheter à Ghadamès quelques articles manufacturés venant d'Europe et recevaient du Soudan, par caravanes, les nègres, la poudre d'or et les étoffes dont ils pouvaient avoir besoin".
Les documents dont nous disposons pour la période postérieure nous laissent assez sceptiques sur l'indépendance réelle des Djeramna. Il est également étonnant qu'à leur arrivée parmi eux, les Touaregs n'aient pas été tentés de monnayer la protection accordée. Nous pensons qu'ils affectèrent implicitement aux Djeramna le statut de tribu vassale, mais libre, ce qui expliquerait les prélèvements désinvoltes opérés sur son cheptel. Et la preuve en serait qu'on les voit par la suite continuellement marcher aux côtés des Touaregs Imanghassaten, et ce jusqu'à leur retour en territoire algérien. .
Les Imanghassaten constituaient un des trois clans nobles des Ajjer. C'était à eux qu'appartenaient, par tradition, les pâturages de l'Oued Tarât où nous voyons les Djeramna s'installer avant de passer en Tripolitaine. Il est donc probable que l'alliance qui semble avoir été la leur, comportait une certaine subordination de la part des Djeramna. L'attitude de ces derniers, lors de la séparation de 1926, apporte encore de l'eau à notre moulin, comme nous le verrons plus loin.
De toutes façons, les motifs d'entente étaient nombreux. D'abord ces
Imanghassaten étaient fortement arabisés. On les disait d'ailleurs descendants des Megarha, arabes de l'Oued Chiatti, au Fezzan33. Ensuite, ils apparaissaient comme les plus hostiles à la France de tous les Ajjer34. On leur attribuait avec raison le massacre des R.P. Richard, Morat et Pouplard, à quelques kilomètres de Ghadamès
en 1882. En 1924, plutôt que de se soumettre aux autorités de Fort Flatters, une partie d'entr'eux fera soumission aux Italiens de Ghadamès.
Pendant près de vingt ans Djeramna et Imanghassaten allaient partager la bonne comme la mauvaise fortune, au Fezzan et le long des confins algérotripolitains.
Néanmoins les Djeramna n'appararaissent pas dans les archives de la décennie 1887-1897, alors qu'elles signalent, lors des rezzou et contre rezzou, diverses tribus fezzanaises, sans parler des fractions touarègues sur lesquelles nous sommes désormais bien renseignés. Faut-il penser que les Djeramna, encore inquiets, préfèrent se tenir loin des zones soumises et commercer entre Mourzouk et le
Soudan. Ou bien les services français ne les ont-ils pas encore identifiés ?  Ce n'est semble-t-il qu'à partir de 1 895/6 que la tribu glisse vers la Hamada el Homra et la frontière algéro-fezzanaise. Peut-être font-ils partie du rezzou qui, à la fin 1895, enlève 800 chameaux à une fraction Ifoghas allant faire soumission aux autorités d'Ouargla.
C'est à cette remontée vers nos postes que l'on doit de retrouver dans les Archives le nom des Djeramna après une éclipse* de près de 10 ans :
En mai 1897, ils font partie d'un rezzou au sud de Berresof, sur des tribus tunisiennes soumises36 . Désormais nos services les suivront à la trace. En juillet de la même année, la tribu est signalée aux environs de Derdj avec les Imanghassaten et 12 tentes de dissidents Chambaa37. En février, des Djeramna enlèvent des troupeaux au sud de Ouargla. Craignant l'incident, les autorités turques tentent de
les intercepter, tandis qu'un goum français en profite pour faire une incursion au Fezzan.
En 1898, un groupe d'Imanghassaten et de Djeramna assassinent deux Chambaa d'El Oued qui s'étaient infiltrés près de Derdj. Ce meurtre provoquera le grand rezzou de 1 900 où les Chambaa enlèveront, sur la Hamada el Homra, les troupeaux Djeramna et Imanghassaten. La perte dut être particulièrement lourde car le Cheikh des Djeramna maudit à cette occasion les Chambaa d'El Oued et abandonna la confrérie religieuse des Qadrya, à laquelle ces derniers étaient également affiliés, par représailles39.
Ce rezzou était d'ailleurs, en quelque sorte un rezzou officiel. Il avait été autorisé par les autorités françaises. En effet, les exactions des tribus des confins s'intégraient peu à peu dans des querelles nationales et entraînaient immanquablement des conséquences diplomatiques.
La convention franco-anglaise du 21 mars 1899, avait laissé le Sahara Oriental à la France, tout en confirmant les droits de la Turquie sur la Tripolitaine et son hinterland. Mais qu'était cet hinterland ?
Pour les tribus jusque-là indépendantes, cela signifiait que leurs zones de sécurité allaient se rétrécir comme peau de chagrin. La prise d'In Salah, le 31 décembre 1899 avait matérialisé la menace. Les Hoggar avaient été particulièrement touchés car ils se ravitaillaient en dattes au Tidikelt. Mais pour tous c'était la crainte d'avoir à rendre des comptes pour les meurtres d'Européens restés impunis au cours des dernières années : Mission Flatters, Pères Blancs et plus récemment Marquis de Mores.
Aussi, un grand rassemblement réunissant Hoggar et Ajjer, se tint-il en 1901 entre Tarât et Ghat, pour décider de la conduite à venir. Les Djeramna participent à ce conseil de guerre, ce qui prouverait, s'il en était besoin, leur intégration à la Société Targuie.
A cette occasion, la lutte à mort est décidée et un appel lancé au Pacha de Tripoli. Pour la Turquie, l'hinterland de la Tripolitaine s'étend en effet sur le pays Ajjer et le Hoggar méridional qui assure la liaison avec l'Air et le Soudan et le fructueux commerce transsaharien dont Ghadames est la plaque tournante. On pouvait donc penser qu'elle s'opposerait aux ambitions françaises.
Malheureusement, le combat imprévu de Tit (7 mai 1902) entraîne la défection des Hoggar. Les Ajjer n'ont plus qu'à se réfugier en Tripolitaine. Les Djeramna et les Imanghassaten campent alors au sud de Mourzouk. Mais ce sont des voisins incommodes et devant l'hostilité des Fezzanais, ils doivent regagner leurs anciens terrains de parcours de Derjd et de la Hamada el Homra. Puis se trouvant sans doute trop près des Chambaa d'ElOued, ils remontent chez les
Ouled Zentan, dans le Djebel Tripolitain.
L'administration turque, pour soutenir ses prétentions, se trouve désormais dans l'obligation de les défendre. Alors qu'autrefois un rezzou n'entraînait qu'un contre rezzou, la même opération déchaîne maintenant une pluie de notes diplomatiques. Dans un aide mémoire destiné à fournir les éléments de réponse au Ministre des Affaires Etrangères, le Général Monnot, commandant la Division de
Constantine énumère les différents groupes de dissidents réfugiés sous le pavillon Ottoman, qui sont à l'origine de la plupart des incidents. Et ne soyons pas étonnés s'il cite en premier lieu les Djeramna :
1) Les Djeramna de Geryville, meurtriers du Lieutenant Weinbrenner qui se sont enfuis du Territoire algérien après l'insurrection de Bou Amama. Bien que peu nombreux et par suite peu redoutables, ils ne nous en témoignent pas moins leur haine chaque fois qu'ils le peuvent. Leur dernier exploit a été l'assassinat en
juillet 1900, à une journée de Ghadamès, du nommé El Hadj Mohammed Bekkar ben bou Khechime, des Achèches, qu'ils savaient être un des émissaires que nous chargions de recueillir des renseignements sur l'affaire de Mores.
Dans le même aide-mémoire, le Général Monnot rappelait que les Imanghassaten n'avaient aucun droit à se prétendre sujets du Sultan puisque leur territoire traditionnel relevait de la zone d'influence française.
Cette argumentation était reprise par le Gouverneur Général Jonnart, qui, après avoir énuméré les crimes et exactions reprochés successivement aux Djeramna, Chambaa dissidents, Zoua dissidents et Touaregs des diverses confédérations, ajoutait :
"Si la Turquie reconnaissait à ces divers malfaiteurs, la qualité de sujets ottomans nous serions en droit de lui présenter une note diplomatique au sujet de leurs agressions continues"44. Un état mentionnant six rezzou effectués par les intéressés, d'octobre 1901 à janvier 1904, était joint à la note. Il était visible que les autorités algériennes durcissaient leur position.
En mars 1905, Djeramna et Imanghassaten sont campés au Fezzan, vers Terbou, à l'est de Mourzouk. Mais l'éloignement ne les met pas à l'abri des forces françaises. Celles-ci, sous forme d'un contre rezzou Chambaa, pénètrent en Tripolitaine, puis au Fezzan, à la recherche des douars dissidents. Au retour, elles échappent aux forces turques près d'Hassi Imoulay45. Le Gouvernement français fera rendre les chameaux appartenant aux Fezzanais, mais repoussera les réclamations présentées par les Ottomans au nom des Djeramna et des Imanghassaten. .
Au cours de ce rezzou, les Chambaa ont en effet capturé près d'El Hassy, entre Ghadamès et Mourzouk, une caravane Djeramna qui se rendait au Soudan.
Pour comble de malchance, les Turcs, campés à Hassi Imoulay, ont pris, pendant un moment, les Djeramna qui tentaient de récupérer leur bien sur les Chambaa, pour les Chambaa eux-mêmes et ils leur ont blessé trois hommes, les fils du meurtrier du Lieutenant Weinbrenner.
L'anarchie croissante régnant en Tripolitaine ne plaisait pas cependant à tous.
C'est ainsi qu'en mai 1908 une petite fraction Imanghassaten prenait contact avec les autorités françaises pour s'établir dans le Souf. Mais la chose n'eut pas de suite. Néanmoins, il semble que la leçon de 1905, montrant que les Chambaa pouvaient, avec l'accord des autorités françaises, pénétrer au coeur du Fezzan, calma les ardeurs pillardes des Djeramna et des Imanghassaten. Les archives françaises ne signalent aucune incursion de leur part dans les années suivantes.
D'un autre côté, la vigueur des réactions turques tempérait les ardeurs des Chambaa.
Alors qu'un modus vivendi semblait devoir s'établir, on annonçait le 9 octobre 1911, la déclaration de guerre de l'Italie à la Turquie et le début des opérations militaires en Tripolitaine. Aussitôt, la France occupait les points encore litigieux de la frontière, dont Djanet47.
En juillet 1912, les troupes italiennes reprenaient l'offensive, stoppée après la prise de Tripoli. Aussitôt, des Djeramna, campant le long de la Tunisie, faisaient des ouvertures au Résident Général de France pour que la tribu soit autorisée à franchir la frontière. Les chiffres donnés alors sont de 65 tentes, 400 chameaux et 300 chèvres . Tunis contacta Alger car les Djeramna, du fait de l'assassinat du
Lieutenant Weinbrenner, posaient un problème. Finalement, après consultation de Géryville, on se mit d'accord sur une dyia (prix du sang) de 6 000 F. Moyennant quoi ils pouvaient réintégrer leur tribu d'origine, les Ouled Ziad49. Les négociations se poursuivirent mais il fallut attendre mars 1914 pour que des contacts soient repris ; en juin on annonçait qu'un groupe de 195 individus et 4 négresses (sic), accompagné de 224 chameaux et de nombreux troupeaux, se mettait en marche vers la frontière51. Il ne devait jamais l'atteindre du fait des dissentions régnant parmi les intéressés.
Ces hésitations des Djeramna s'expliquent assez bien, en fonction des événements politiques du pays. Ayant lié leur sort à ces pillards invétérés qui constituent la fraction Imanghassaten, les Djeramna vivent au milieu de tribus hostiles et ne se sentent en sécurité qu'auprès des autorités turques. Leurs campements préférés sont à Derdj, près de Ghadamès, ou sous la garnison de Mourzouk. L'arrivée des Italiens bouleverse un équilibre précaire. C'est ce qui explique, à notre avis, la demande d'aman de 1912. Puis les opérations s'enlisant, l'émigration en Algérie apparaît moins urgente. Mais la prise de Ghadamès en avril 1913 prive les Djeramna de leur base traditionnelle. Les négociations reprennent donc. Dès le début de l'année suivante, les bruits d'occupation de Mourzouk et de
Ghat se précisent, d'où les contacts de mars 1914 qui se traduisent par le mouvement de la tribu vers le Sahara algérien en juin 1914.
L'arrêt de cette émigration eut pour cause, certainement, les  dissentions entre les chefs. Mais l'abandon de Ghadamès par les Italiens, en novembre 1914, en fut sans doute la raison principale . >
Nouveau coup de théâtre, l'Italie entre en 1915 dans la guerre européenne.
Rapidement, elle abandonne les postes de l'intérieur. Mourzouk, Ghat, Ghadamès deviennent l'enjeu d'une compétition entre Turcs et Senoussistes. Les Djeramna, après avoir un moment rallié le camp des Turcs qui tentent de retrouver leur influence, passent, avec les Imanghassaten, sous la bannière du Senoussi, qui permet de fructueux rezzou.
Il semble qu'à partir de cette période de troubles, la tribu, jusque là bien groupée, se divise en plusieurs fractions qui tentent chacune leur chance. On trouve ainsi des Djeramna, en avril 1916, dans la Harka d'Ahmed Zerroug, Caïmakan de Ghadamès pour le compte des Senoussistes, en compagnie d'Ifoghas-. C'est ce même groupement sans doute qui est signalé en février 1917 (Djeramna et Ifoghas) campant au puits de Nahia.
Une autre fraction suit le Sultan Ahmoud, l'ex-maître de Djanet, qui livre de sanglants combats sous Fort Flatters en mai 1917.
Mais la suzeraineté des Senoussistes pèse de plus en plus aux Djeramna.
D'abord ils doivent l'impôt : 1 chamellon pour 20 chameaux et une chèvre pour 5 chameaux. Ensuite ils les voient avec irritation se mêler de leurs affaires personnelles. A la suite d'un meurtre commis par un Djeramni sur un de ses cousins, une amende de 180 chameaux est imposée, ce qui diminue d'autant le patrimoine de la tribu.
Il est difficile de dire dans quelles conditions les Djeramna abandonnèrent les Senoussistes. Leur tradition orale déclare que ce fut à la suite du décès de Si Ali Lecheb, oncle de Si Labed. Ce dernier, frère cadet du chef de la Senoussyia, contrôlait le Fezzan et le sud Tripolitain. En décembre 1917, les Djeramna se retirent vers la frontière tunisienne, à Ouezzen, à 200 km au nord de Ghadamès,
dans une région échappant à l'emprise Senoussiste. Quelqu'ait été le motif de la volte face, dès septembre 1917 des contacts sont pris avec un Caïd du Territoire de Touggourt en vue d'une éventuelle soumission aux Autorités Françaises.
Mais en février 1918, on les signale au Fezzan. Sans doute n'est-ce qu'une fraction de la tribu et son isolement la met à la merci de ses nombreux ennemis :
200 chamelles lui sont enlevées à Hassi Nehaîa par des Ajjer et des Fezzanais.
Trois des siens sont tués à cette occasion56. Cette hostilité amène les Djeramna à se regrouper sous les murs de Ghadamès, en se rapprochant encore plus des fractions Ifoghas que commande Hadj Ahmed Ben Ahmed.
L'avenir apparaît si sombre aux Djeramna qu'ils renouvellent en avril leur demande d'aman57. Alger et Ouargla étudient à nouveau la question, ce qui nous vaut un rapport assez complet sur la tribu. Celle-ci comprend à cette époque 90 tentes. Elle dispose de 150 fusils, chiffre qui peut être porté â 200 si on arme les bergers et les nègres. Elle possède 800 chameaux et 8 000 moutons. Elle s'est scindée en deux fractions ; celle du Fezzan, les Ouled Sidi Slimane (razziée à Hassi Nehaîa), comprend 30 tentes, 70 fusils, 300 chameaux et 3 000 moutons. Elle est commandée par le vieux SiTayeb, un survivant des événements de 1881. La seconde, celle des Ouled Maamar, commandée par El Hadj Abderrahmane, vit autour de Ghadamès, et plus particulièrement à Derdj. Elle compte 60 tentes,
80 fusils, 500 chameaux et 5 000 moutons.
Les Autorités françaises, désireuses de régler une fois pour toutes la question, font des propositions avantageuses : le prix du sang (6 000 F), fixé en 1914, est abandonné. C'est le pardon pur et simple. Les Djeramna peuvent rentrer lorsqu'ils le désirent. On leur promet également de respecter leur cadre de tribu indépendante et de leur conserver leurs chefs. Bien mieux, pour leur faciliter le passage, le
Ministre français des Affaires Etrangères obtient de son collègue italien l'assurance que les autorités locales ne s'opposeront pas au transfert, à condition que ce dernier s'effectue en bloc.
 
Alors que tout semblait réglé, les Djeramna font traîner les négociations.
Cette versatilité des Djeramna n'allait pas sans susciter de vigoureuses critiques chez certains officiers. L'attitude du Commandant Fournier, Commandant supérieur du Cercle de Touggourt est nette. Le 7 octobre 1919, il écrit : "Les Djeramna se moquent de nous", et de relever les quatre tentatives de 1906, 1910, 1914 et 1918, accompagnées, chaque fois, de concessions plus larges de notre part. Pour lui, les Djeramna étaient irrécupérables et leurs instincts pillards ne feraient que jeter la perturbation dans les tribus tranquilles60. Mais il reconnaissait lui-même que l'administration supérieure était loin de partager son point de vue. Il devait, lors des négociations de 1923, répéter sans succès cette mise en garde.
Les faits semblaient, pour l'instant, lui donner raison. Le danger passé et les chameaux reposés, les Djeramna retrouvent leur existence de naguère. En octobre 1919, les hommes partent en caravane pour Ghat et le Soudan, reprenant le rythme du commerce saharien interrompu par les hostilités. Bien mieux, il semble que la belle vie doive reprendre comme avant. Les Djeramna font à nouveau
équipe avec les Imanghassaten et en septembre 1919 ils razzient quatre troupeaux de chameaux appartenant aux Chambaa d'El Oued et aux Achèche. Et c'est le contre rezzou dont font les frais les troupeaux de l'Oued Chiatti, appartenant à des Fezzanais et des gens de Ghadamès. Ceux-ci en demanderont vainement la restitution aux autorités françaises de Fort Flatters, puis d'Ouargla. L'année suivante 26 Djeramna des Ouled Sidi Slimane font partie de la harka de 700 fusils qui attaque le Goum d'El Oued, tuant 26 mokhazni à Ghourd Loucif.
Néanmoins, la belle période est bien finie. Le retour annoncé des Italiens et sans doute l'hostilité croissante des tribus fezzanaises, victimes indirectes de leurs exactions, amènent des groupements tenus pour irréconciliables à négocier avec les autorités françaises.
En juillet 1921, Ifoghas et Imanghassaten s'approchent de l'annexe des Ajjer et entament des pourparlers. Le Chef Djeramni El Hadj Abderrahmane, qui devait y prendre part, s'égare dans le désert et meurt de soif. Mais en août, de nouveaux délégués sont réunis à Djanet autour du chef d'annexé. Une fois de plus les pourparlers tirent en longueur, mais sans qu'il soit question de rompre. En mars
1923, un goum français en nomadisation rencontre à Messaouda, dans l'Erg, au Nord-ouest de Ghadamès, des tentes Djeramna et Imanghassaten, qui l'assurent de leurs sentiments pacifiques.
En réalité, l'arrivée des Italiens à Ghadamès, réoccupé au début 1924, rend plus urgente une décision de leur part. Mais il est non moins évident que les Djeramna hésitent toujours à franchir le pas. Ils se ralient donc à une solution d'attente.
Les Ouled Maamar, qui nomadisent autour de Ghadamès font soumission aux Italiens. Certains passent même à leur service. L'un d'eux, Maamar el Haïdoug, devient l'homme de confiance du Commandant de la place. Les Ouled Sidi Slimane, de leur côté, continuent au Fezzan leur existence indépendante. En novembre, les Italiens occupent Derdj, ce qui met désormais les Ouled Maamar à leur merci. Leur chef est intronisé Moudir (Caïd) par les autorités de Ghadamès, qui lui accordent une solde mensuelle de 500 lires. En revanche, les siens doivent fournir des chameaux pour les transports et payer l'impôt (8 lires par chameau, 2 par mouton, 1,5 par chèvre).
Mais un concours de circonstances dû à l'inconfortable position de la tribu, dont une fraction est ralliée aux Italiens et l'autre, celle des Ouled Sidi Slimane, indépendante, va obliger les Djeramna à prendre la décision définitive. En 1925, un rezzou de dissidents tripolitains avait enlevé des troupeaux sous le nez de la garnison de Ghadamès. Celle-ci organisa aussitôt un contre rezzou, auquel prirent part des Djeramna ralliés. Ce contre rezzou atteignit la zone du Fezzan où nomadisaient des tribus insoumises, et en particulier les Imanghassaten et les Djeramna Ouled Sidi Slimane, et y razzia 300 chamelles, en évitant soigneusement  d'enlever celles qui appartenaient aux Ouled Sidi Slimane. Ce ménagement fit naturellement accuser ces derniers de connivence avec les Italiens et ils furent mis en demeure de remplacer les bêtes volées. Certains étaient d'avis de le faire, mais la majorité préféra cette fois passer en Territoire algérien, étant donné que la
situation respective des deux fractions ne pouvait que multiplier les incidents de cet ordre.
Il fallait toutefois opérer dans le secret et éviter d'alerter l'attention de ceux qui se considéraient comme leurs créanciers. Les Djeramna firent mine de reconnaître la dette et donnèrent à la fraction Imanghassaten qu'ils suivaient depuis près de 20 ans, victime elle aussi du rezzou, cinquante chameaux pour lui permettre de partir à la recherche de nouveaux pâturages. Sitôt les derniers trainards disparus â l'horizon, la tribu leva précipitamment le camp et à marches forcées prit la direction du Sud-Ouest.
Le 29 juillet 1925, l'adjudant-chef, commandant Fort Polignac, voyait arriver deux mehara montés par des Djeramna, envoyés en avant garde, qui lui demandaient l'autorisation pour leur fraction de passer en Territoire français. Les parlementaires avaient en main la lettre du Lieutenant Gieu, du Territoire d'Ouargla, leur accordant l'aman en 1919. Une trentaine de tentes comprenant 200 personnes et conduisant 1 000 chameaux attendaient leur retour.
Djanet, contacté, envoya un Officier sur place et ce dernier put constater l'impatience manifestée par les messagers et leur désir de s'abriter assez profondément en Territoire Français pour échapper au ressentiment, disaient-ils, de leurs anciens alliés, Zentanes, Rejbanes, etc ...
Satisfaction leur fut donnée, bien que l'argument n'ait guère été pris au sérieux, car on ignorait encore l'affaire du contre rezzou italien. Les autorités françaises crurent à un vol de chameaux, mais s'étonnèrent de ne recevoir aucune plainte des Fezzanais par la suite.
Les Djeramna Ouled Sidi Slimane furent donc regroupés à Ed-Ihan, à 60 km à l'ouest de Fort Polignac. Selon une statistique, aussitôt dressée, la fraction comprenait :
— 37 tentes,
— 44 hommes,
— 50 femmes,
— 80 enfants,
— 8 "domestiques", probablement des esclaves noirs.
Elle possédait 44 fusils italiens. Son cheptel se composait de 920 chameaux, 180 moutons et chèvres et d'un cheval. La médiocrité du troupeau d'ovins et de caprins provenait à la fois d'une consommation abusive, faute d'autres ressources, et des pertes subies pendant l'expédition de retour.
Le problème du ravitaillement de cette population se posait, mais sans présenter de caractère angoissant. Une caravane fut envoyée à Djanet, une autre à Tatahouine, pour acheter des dattes. C'étaient les marchés les plus proches de ceux auxquels elle avait l'habitude de se rendre puisque Ghat et Ghadamès lui étaient désormais interdits. Mais le choix de Tatahouine avait semble-t-il d'autres raisons.
L'alimentation quotidienne réglée, des questions d'un autre ordre se posèrent.
D'abord le cas de trois membres de la fraction, encore à Ghadamès. Les Djeramna demandèrent aux autorités françaises d'intervenir auprès des Italiens pour qu'il leur soit permis de rejoindre les leurs, ce qui fut fait. Ensuite, car il faut bien qu'un élément comique se glisse dans les affaires les plus sérieuses, on évoqua le cas d'Abd el Kader Fromage. Ce dernier était un Mekhadma déserteur, d'où son surnom récolté lors de son passage au Makhzen d'Ouargla ; il avait épousé une Djeramnia et tous le considéraient désormais comme un des leurs. A ce titre, il devait avoir droit à l'aman pensaient-ils. Une correspondance officielle s'engagea donc. Notes confidentielles, voire télégrammes chiffrés, rappelèrent aux hautes autorités françaises, l'existence de Fromage et ses malheurs. Nous ignorons la décision finale, mais des suggestions émises, on peut préjuger que Fromage put continuer à vivre en paix au sein des Djeramna.
Le choix de Tatahouine, comme lieu d'achat de dattes, n'était pas fortuit, comme nous l'avons dit. C'est là que devait se faire la liaison entre les Djeramna Ouled Sidi Slimane, déjà rentrés, et leurs frères, les Ouled Maamar, toujours campés vers Ghadamès. Le 17 octobre, le Goum Saharien de Tunisie y recevait la visite de huit Djeramna Ouled Maamar, convoyant  chameaux. Ils se présentaient comme les précurseurs de la fraction. Les animaux vendus, ils repartirent munis de tous les renseignements nécessaires.
Entre temps, le commandant italien de Ghadamès, qui n'avait guère apprécié le départ subit des Djeramna Ouled Slimane, avait pris des mesures, sinon pour interdire, puisque les deux Gouvernements étaient d'accord, mais au moins pour freiner les velléités de retour des Djeramna de Ghadamès. D'abord la fraction avait été désarmée, ce qui n'était d'ailleurs guère habile ; ensuite on lui avait interdit les pâturages d'Hassi Imoulay, jugés trop proches de la frontière. La fraction nomadisait donc dans la région de Bir Zoghar, attendant une occasion. Par la suite, elle fut consignée dans la région de Derdj. Si l'on en croit leurs plaintes, les Djeramna passèrent alors des mois pénibles. Gardés par des Ascaris "Ethiopiens", en butte aux réquisitions administratives abusives, condamnés systématiquement lors de leurs conflits avec d'autres tribus, ils furent, au printemps 1926, rejetés vers le Nord, dans la région de Nabout, au milieu de populations hostiles. Là, les Djeramna, tout en protestant de leurs bonnes intentions, préparèrent leur fuite.
D'abord ils se débarassèrent de tous les chameaux razziés en territoire algérien, qui auraient pu leur créer des difficultés avec les Chambaa. Puis ils vendirent la majeure partie du petit chaptel, chèvres et moutons, incapable de suivre un train soutenu.
Une maladresse italienne (réquisition abusive de chameaux) les décida définitivement. Profitant de l'absence momentanée de ses gardes éthiopiens, la fraction levait le camp et gagnait à marches forcées la frontière tunisienne qu'elle franchissait le 3 mai 1926.
Cette fraction fut aussitôt désarmée. Mais elle ne possédait plus que quatre fusils, échappés aux contrôles italiens. Composée de 28 tentes, elle groupait 45 hommes, 32 femmes et 81 enfants. Son cheptel comprenait 700 chameaux et 150 moutons ou chèvres68; elle n'était malheureusement pas au complet. Trois des siens engagés au Makhzen de Ghadamès, avaient pu déserter à temps et la rejoindre. Mais un quatrième avait été aussitôt jeté en prison. Enfin, la famille du nommé Maamar, soit quatre hommes, huit femmes et neuf enfants, était retenue par les Italiens qui l'avaient frappée d'une amende de 4 000 lires. Là encore l'administration française devait intervenir et finalement les choses s'arrangèrent.
Les Ouled Maamar ne pouvaient, pour de multiples raisons, rester en
Territoire Tunisien. Il leur fut accordé 25 jours pour procéder aux préparatifs de départ en vue du long voyage qui devait les conduire dans le territoire des Oasis.
L'itinéraire retenu avait été Bordj Leboeuf — Bir Aouin — Larache. Heureusement une reconnaissance faite à temps prouva que les points d'eau étaient insuffisants pour cette masse de gens et de chameaux. On lui en substitua un autre, plus long, qui contournait l'Erg par le nord, mais plus sûr : Bir Amir, Bir Touil, Bir Choueya,
Chabet Hennia Khechba, où ils arrivèrent du 7 au 10 août. Là un repos de trois semaines leur fut accordé; la fraction avait couvert près de 400 km depuis Nalout, sans perte d'animaux.
II ne restait plus qu'à regrouper la tribu, lui assigner des terrains de parcours, l'affecter à une annexe ou à un cercle et lui donner enfin un chef officiellement investi par nous.
Lors des premiers contacts de 1912, le voeu émis par les Djeramna était de revenir sur les lieux que leurs pères avaient dû quitter en 1881, c'est-à-dire la région d'El Abiod Sidi Cheikh dans l'annexe de Geryville. Mais depuis les jeunes, nés en Tripolitaine, avaient grandi et le retour au pays des ancêtres les laissait assez froids.
La tribu préférait, semblait-il, vivre dans le Sahara Oriental. D'ailleurs certains faisaient remarquer, à juste titre, que les chameaux, habitués à la Hamada, s'acclimateraient mal dans l'Erg. Les Djeramna ne tenaient pas non plus à séjourner dans l'annexe des Ajjer, car ils déclaraient mal s'entendre avec ces derniers, ce qui était compréhensible étant donné le tour qu'ils avaient joués à leurs amis Imanghassaten.
De son côté, le Chef du Territoire des Oasis proposait leur affectation à l'annexe d'Ouargla, et ce pour des raisons économico-administratives. Une tribu possédant un tel cheptel camelin arrivait à point. En effet, de mauvaises conditions atmosphériques avaient sérieusement éprouvé les troupeaux locaux. Les services officiels (courriers, transports de ravitaillement) n'étaient assurés qu'avec beaucoup de difficultés. Les 4 000 chameaux des Djeramna devaient permettre de régler pas mal de problèmes.
Arrêtons-nous un moment sur ce chiffre. Il figure dans trois rapports successifs de l'annexe de Ouargla. Or, si nous nous en tenons au dénombrement de 1925 (rapport du 16 septembre) effectué par le Lieutenant Habert, de Fort Polignac, nous voyons que les Djeramna Sidi Slimane du Fezzan possèdent 920 chameaux et les Ouled Maamar de Ghadamès 500 (approximation sur renseignements). Ce dernier chiffre de 500 pour les Ouled Maamar est porté à 700 dans les rapports d'Ouargla de 1926. C'est donc que le cheptel des Ouled Slimane serait passé de 920 à plus de 3 000 en moins d'un an ? 71 Si le chiffre donné de 4 000 chameaux paraît quelque peu gonflé, il est certain que les Djeramna possédaient un cheptel important. D'où le premier problème : où faire pâturer ces chameaux ? L'administration française pensa qu'il serait possible de les regrouper dans l'annexe d'Ouargla, entre Fort Lallemand et Gassi Touil, dans l'Oued Igharghar et l'Oued Seoudi.
La réalisation de tous ces projets allait dépendre naturellement de la façon dont les Djeramna envisageaient leurs rapports avec l'Administration Française. Un demi siècle d'indépendance avait évidemment conditionné les mentalités. Cependant les premiers contacts parurent satisfaisants, les Djeramna prenant volontiers contact avec nos officiers et n'étant pas avares de promesses.
En réalité, ils continuaient de n'en faire qu'à leur tête, d'autant plus que la paix régnant en zone française, les dispensait d'avoir à se regrouper pour se défendre. Un rapport d'octobre 1926 montre que la fraction des Ouled Sidi Slimane s'est déjà singulièrement éparpillée : 5 tentes à Ain Belda, 6 tentes à Rouissat, 3 tentes chez les Mekhadma dans la région d'Ouargla, 8 tentes à Ghourd Zina au N.E. de Fort Lallemand, 10 tentes à Hassi Khellal, 5 à 6 près de Fort Polignac, en territoire Aijer. Quant aux Ouled Maamar, encore dans l'annexe d'El Oued, et de ce fait directement contrôlés, ils ne cessaient de solliciter des autorisations de changer d'emplacements, voire de se rendre à Ouargla.
En février, le Chef de l'annexe des Ajjer faisait entendre le premier son de cloche défavorable : Les Djeramna circulent d'Ouargla sur In Salah ou Tatahouine, sans la moindre autorisation. Ils font preuve de mauvaise volonté pour les convois et opposent la force d'inertie. Bref ce sont des "indésirables"73. Ils n'abandonnaient pas non plus leur attitude guerrière. C'est ainsi que les Ouled Maamar, bien que deux fois désarmés, une fois par les Italiens, au moment du départ, une seconde fois par les autorités françaises, à leur entrée en Tunisie, se retrouvaient six mois après, tous pourvus d'un fusil italien, bien approvisionnés en munitions.
Le problème de leur organisation administrative restait posé. Dès 1926, le Commandant Supérieur de l'annexe d'Ouargla avait suggéré qu'ils soient constitués en une tribu de deux fractions. Le Gouverneur Général répondit favorablement le 7 janvier 1927 à cette proposition et félicita par la même occasion les autorités locales qui avaient permis de mettre un point final à l'émigration des Djeramna.
Ceux-ci furent reconnus comme tribu indépendante et soumis à un Caïd Djeramni selon leurs voeux. Le choix, faute d'autre candidat valable, se porta sur Tex-Mouidir des Italiens, Mohammed ben Naïmi. Les deux fractions furent également conservées, mais on en changea les noms. Les Ouled Maamar devinrent les Ouled Cheikh et les Ouled Sidi Slimane, les Ouled el Hadj.
D'autre part, le problème des terrains de parcours allait recevoir une solution inattendue. En effet, entre temps, le commandement du Territoire des Oasis était passé en d'autres mains. Un premier projet, qui consistait à installer les Djeramna autour d'Hassi Mey, fut abandonné ; peut-être parce que les Chambaa d'Ouargla, si souvent razziés naguère par les Djeramna, voyaient d'un mauvais oeil leur installation parmi eux. Toujours est-il que le nouveau responsable des Oasis leur fit quitter les régions de l'Oued Igharghar et d'Hassi Berkane, où se trouvaient respectivement les deux fractions et leur assigna des pâturages à l'Ouest d'El Goléa, poste qui, à cette époque, dépendait encore d'Ouargla. Cette mesure avait l'avantage de les éloigner des frontières tripolitaines. Elle devait être très bien comprise à Alger où il semble que l'on avait accepté avec réticence le maintien des Djeramna dans le Territoire des Oasis. Dans sa lettre du 18 mars 1927, officialisant l'organisation des Djeramna, le Gouverneur Général rappelait qu'il ne verrait qu'avantages au retour des Djeramna dans l'annexe des Geryville et soulignait que leur établissement à l'Ouest d'El Goléa lui paraissait être un premier pas dans ce sens.
La question des impôts allait hâter ce processus. En effet, la dispersion des tentes Djeramna pendant l'année 1927, dispersion qui s'était accentuée puisque l'on trouvait des Djeramna aussi bien dans l'annexe des Ajjer que dans celle d'Ouargla, dans l'annexe d'ElGoléa comme dans le cercle de Géryville, avait fourni un bon prétexte au Caïd pour retarder sa tournée de perception. Ce dernier ne semblait d'ailleurs pas conscient du caractère inéluctable de l'opération.
Rendant compte le 8 avril 1927 de ses contacts avec les différents campements, il écrivait au Capitaine, Chef d'annexé d'Ouargla : "Lorsque nous leur avons parlé du recensement de l'impôt et des convois, nous avons constaté qu'ils n'étaient pas satisfaits" (sic). Le mois suivant, en réponse à la demande de prêt de 216 chameaux pour les convois, il poursuivait : "Vous savez que mes gens ne sont pas encore familiarisés avec les questions de service et qu'il importe de les mener avec tact".
Coïncidence ou conséquence, les Djeramna, pour échapper aux exigences de leur Caïd contraint de résider dans l'Annexe d'Ouargla, se dirigèrent peu à peu vers l'Ouest et quittèrent El Goléa pour le Cercle de Géryville. D'où une correspondance entre les Chefs d'annexé d'Ouargla et de Géryville qui aboutit à la conférence d'Hassi Bouzid, le 20 janvier 1928, rassemblant un Officier de chaque annexe et les responsables de la tribu. Il apparu que le Caïd nommé par nous
n'avait aucune autorité et suscitait même la défiance de ses contributes. Ceux-ci acceptèrent, en effet, moyennant uti délai de trois mois, de payer les impôts dus pour 1927, mais entre les mains des Caïds des Ouled Sidi Cheikh. Cette exigence fut interprétée par l'Administration française comme la preuve que les Djeramna ne tenaient plus tellement à constituer une tribu séparée, mais souhaitaient, au contraire, revenir à leur statut de 1881.
Un second argument, d'ordre politique, allait travailler dans le même sens.
Malgré les avertissements répétés de certains chefs d'annexés, la Direction des Territoires du Sud avait accordé crédit aux bonnes intentions manifestées par les Djeramna, et plus récemment elle avait pensé que Féloignement de la frontière Tripolitaine suffirait à transformer ces razzieurs quasi professionnels en paisibles nomades. Il fallut déchanter.
Le 6 novembre 1926, alors que la tribu venait juste de se regrouper en territoire français, deux Djeramna, nomadisant entre la frontière Algéro-Tunisienne et Ghadamès, capturaient 5 chamelles appartenant à des Ghadamsi. L'affaire n'eut pas de suite, malgré les protestations italiennes, faute de preuves suffisantes.
En juin 1928, le Territoire des Oasis signalait que six Djeramna avaient été aperçus faisant route vers le Fezzan. On pensait qu'ils allaient y razzier quelques bêtes. Un renforcement des postes frontières fut prévu pour les arrêter à leur retour. Or, ces Djeramna venaient des régions de l'Oued Zergoum et de Ba Messaoud, dans l'annexe de Géryville. C'est-à-dire à plus de 1 000 kilomètres à vol d'oiseau. La suite des événements se passa comme prévue. Les Djeramna furent repérés alors qu'ils rentraient en Territoire Algérien et conduits à Fort Polignac.
Ils ramenaient 39 chamelles, prises sur les Ouled Zentane. Dix, qui leur avaient été précédemment enlevées par les mêmes Zentanes, leur furent laissées. Les 29 autres confisquées en attendant que leurs légitimes propriétaires viennent les réclamer.
Les 6 Djeramna de leur côté furent consignés au bordj.
La réaction des Zentanes ne se fit pas attendre. Un contre rezzou de
60 méhari razziait, en août, des troupeaux de l'Oued Tarât et parvenait à regagner le Fezzan au prix de quelques pertes.
Mais les conséquences du rezzou de juin ne s'arrêtèrent pas là. En effet, le 14 septembre, cinq des six Djeramna s'évadèrent de Fort Polignac et n'eurent rien de plus pressé que de repartir vers Ghadamès en quête d'un second coup de main.
Le 4 octobre ils rencontraient quatre méharistes italiens, sous les murs de l'agglomération, tuaient le brigadier-chef qui les commandait, et s'enfuyaient avec son mousqueton et les 24 chameaux de l'armée qu'il convoyait.
Une fois de plus, les exactions des Djeramna débouchaient sur des complications internationales. L'Italie protestait et demandait l'extradition des coupables.
Nous la refusions, avec arguments juridiques à l'appui. Mais tout était fait pour s'emparer de ces individus trop compromettants. Le Goum d'Ouargla, sous les ordres du Caïd M'hammed ben Kaddour, entama une poursuite de 550 kilomètres en cinq jours et finit par rejoindre les fuyards à 1 50 km au N.O d'El Goléa. Deux d'entre eux furent tués, un troisième grièvement blessé, les autres capturés lors de leur retour à Géryville.
Cette dramatique aventure allait mettre le point final à l'épopée des
Djeramna. Ils étaient déjà retournés dans la région de leurs ancêtres, ils allaient maintenant y retrouver leur statut de 1881. En effet, il apparut à l'Administration .française que l'affaire n'avait pu se dérouler sans que les Chefs Djeramna, déjà incapables de faire rentrer l'impôt, n'aient été au courant. Il y avait donc de leur part, sinon complicité, tout au moins complaisance. La sanction fut leur révocation et la suppression administrative de la tribu. Les deux fractions Djeramna reprirent place après une absence de près d'un demi siècle, dans la tribu des Ouled Ziad Cheraga, après avoir perdu, avec leur caïd, leur autonomie.
Les survivants du rezzou, en revanche, devaient s'en tirer à bon compte. Leur cas posait en effet un problème de procédure criminelle quasi insoluble, étant donné que le meurtre avait été commis en territoire étranger et que, pour des raisons également valables, nous avions refusé à l'Italie leur extradition. Successivement le Conseil de Guerre, le Tribunal militaire, puis les Assises furent récusés.
Finalement les prisonniers, internés à El Goléa, furent remis en liberté à la fin de l'année 1929.
II serait naturellement tentant de chercher à savoir comment les Djeramna avaient supporté ces longues aventures, et en particulier quelles en avaient été les conséquences sur l'économie interne de la tribu. Faute de statistiques valables, on ne peut tenter que des approximations.
Lors du départ en dissidence, les deux fractions Djeramna et Djeramna El Aouachir comprennent 67 tentes. Mais rapidement les El Aouachir moins compromis abandonnent la lutte ; 7 tentes font soumission la même année80. De 1885 à 1888 le chiffre le plus souvent avancé est celui de 52 tentes en dissidence.
Compte tenu de l'éclatement partiel de la tribu lors du grand départ pour le Fezzan, on peut penser que ce chiffre dut encore diminuer. Certaines tentes restent avec Si Kaddour. D'autres passent au Maroc. Finalement il est peu probable que plus de 40 tentes soient passées au Fezzan, tentes misérables, pauvres en cheptel. Que deviennent les Djeramna pendant les 10 années suivantes, nous l'ignorerons toujours. Il faut attendre la reprise des contacts avec nos postes.
A partir de ce moment-là, les statistiques dont nous disposons sont plus précises, quoique tardives. Mais elles confirment l'opinion rapportée par la tradition orale sur l'euphorie du séjour tripolitain. En 1912, les Djeramna comptaient déjà 65 tentes et possédaient 400 chameaux et 300 moutons ou chèvres.
En 1918, ils atteignent 90 tentes, 800 chameaux et 8 000 moutons et chèvres. Les chiffres valent ce qu'ils valent. On peut néanmoins en déduire que la tribu sut profiter au mieux de l'anarchie provoquée par la main mise italienne sur le pays.
En revanche, les états de 1925 et 1926 montrent un déclin  démographique.
Les tentes passent de 90 à 73, puis à 67. Faut-il y voir les  conséquences des opérations militaires italiennes, des règlements de compte après l'effondrement senoussiste, d'une épidémie ?
Le cheptel camelin, lui, ne cesse au contraire de croître : 1 420 chameaux en 1925, 4 000 en 1926. Mais nous avons déjà dit ce que nous pensions de cette dernière estimation. L'effondrement parallèle du petit cheptel : 8 000 têtes en 1918, 330 en 1925, laisse penser à une conversion motivée par l'exode envisagé, vers l'Algérie.
Cette richesse est assez inégalement répartie. D'abord déséquilibre entre les deux fractions : 700 chameaux pour 32 tentes chez les Ouled Maamar, soit grosso-modo 22 chameaux par tente ; 3 000 chameaux pour les Ouled Sidi Slimane pour 35 tentes, soit presque 86 par tente.
La répartition interne est également inégale. Chez les premiers, le nommé Maamar, l'homme de confiance des Italiens de Ghadamès, est réputé posséder seulement 35 animaux. La fortune du Mouidir, Ben Naïmi semble plutôt composée d'argent liquide. Il est en effet permis de supposer que, plus intégrés que les autres dans la vie citadine, les chefs de la fraction de Ghadamès ne convertissaient pas tous leurs biens en chameaux. Nous avons des détails plus précis sur les Ouled Slimane. Les troupeaux les plus médiocres y sont de 50 bêtes. On signale trois possesseurs de plus de 500 chameaux. La tradition nomade est là, strictement respectée.
En 1929, lorsqu'ils ont "bouclé la boucle", les Djeramna sont estimés par Géryville à une soixantaine de tentes. C'est pratiquement le chiffre de 1926, étant donné que 5 tentes sont à Fort Polignac ; mais on ne nous fournit pas d'évaluation du cheptel.
En résumé, nous constatons donc d'abord une période de déclin entre 1881 et 1888. Cause ou conséquence, la Tribu ne présente pas alors de front commun.
Certaines tentes se rallient, d'autres vont au Maroc, d'autres Dieu sait où. Au contraire, la période faste coïncide avec une tribu faisant bloc. Tous les rapports insistent sur la solidarité absolue des deux fractions. Celle-ci apparaît dans les interminables négociations pour le retour. Le fléchissement constaté en 1925 pourrait alors s'expliquer par la rupture partielle de l'unité. La fraction de Ghadamès se soumettant aux Italiens tandis que celle du Fezzan reste indépendante.
Coïncidence ? la fraction Ghadamsienne des Ouled Maamar, jadis la plus riche, voit alors son cheptel camelin se stabiliser tandis que celui des Ouled Sidi Slimane du- Fezzan s'accroît très rapidement :
— Ouled Maamar: 500 chameaux en 1918; 500 chameaux en 1925;
700 chameaux en 1926.
- Ouled Sidi Slimane : 300 chameaux en 1918 ; 920 en 1925 ; 3 200 en 1926.
Une explication vient naturellement sous la plume. Les Ouled Maamar, en zone soumise, ne pouvaient plus razzier à leur gré, alors que les Ouled Sidi Slimane continuaient de s'en donner à coeur joie. La chose est probable quoiqu'une autre raison puisse être avancée à propos des Ouled Maamar. Mais les razzieurs étaient eux-mêmes exposés à des contre rezzou. En revanche il est
certain que la possibilité de choisir librement les pâturages hors des circuits imposés améliorait le rendement du cheptel. Tribu d'éleveurs à l'origine, les Djeramna avaient en effet certainement poursuivi cette activité, avec d'autant plus de profit peut-être que leurs alliés traditionnels, les Imanghassaten, tribu noble, durent leur confier plus d'une fois la surveillance de leurs troupeaux.
Enfin, troisième source de profits, le commerce caravanier. Plusieurs mentions font état de caravanes Djeramna allant de Ghadamès au Soudan et retour. Il est probable que ce fut là source de bénéfice non négligeable. Leurs bonnes relations avec les autorités turques d'une part, leur intégration à certains clans Ajjer contrôlant l'itinéraire d'autre part, (Imanghassaten et Ifoghas) les mettaient certainement en situation privilégiée. Il faut croire aussi que le sens commercial ne leur faisait pas défaut. Dès leur rentrée en territoire algérien, nous les voyons lancer des caravanes sur In Salah parce que les dattes y sont moins chères qu'ailleurs et louer leurs bêtes à des convoyeurs chambaa, faute de pouvoir sans doute prendre immédiatement leur place. Et l'on peut penser qu'au commerce traditionnel, poudre d'or, plumes d'autruche, esclaves, contre objets manufacturés, s'ajouta rapidement la contrebande des armes. Les rapports de la période
1895 — 1919 font fréquemment allusion à un trafic régulier vers le Ouadal.
Quelle fut d'autre part l'évolution des sentiments "politiques" de la tribu ?
Comment la "haine" manifestée vis à vis des autorités françaises évolue-t-elle en quelques années vers une demande d'aman ? Le problème paraît complexe. On peut avancer que les jeunes générations nées en Tripolitaine, n'héritent point de ces ressentiments. Malheureusement on constate que ce sont les "vieux" c'est-à-dire les adolescents de 1881, qui souhaitent le retour ayant gardé du pays des ancêtres une vision peut-être enj'olivée par les souvenirs d'enfance. El Hadj Abderrahmane qui engage les pourparlers de 1918 et 1921 avait entre 10 et 20 ans lors de l'entrée en dissidence.
Pour eux, la rentrée en zone française signifie le retour à Géryville, les retrouvailles avec l'ancienne tribu82. On efface les cinquante ans de dissidence et l'on repart en 1881. Le plus âgé des Ouled Sidi Slimane, Tayeb ben Cheikh réclame même le commandement de la fraction pour avoir, avant de déserter, servi 7 ans au makhzen de Géryville. Simplement, par délicatesse, il déclare n'avoir rejoint les révoltés de 1881 que huit jours après les meurtres, alors qu'il était
prouvé qu'il y participa.
Mais en 1925, c'est la nouvelle génération qui est au pouvoir (le Moudir, Mohammed ben Naïmi, est qualifié de "jeune, l'esprit ouvert .83.) Le retour à Géryville l'intéresse peu. Elle préfère ne pas s'éloigner de la zone qu'elle connaît et n'est poussée à rentrer par aucun argument sentimental.
L'évolution des Djeramna est finalement très simple. La génération compromise dans le meurtre de 1881 a disparu, ou n'est plus majoritaire en 1912, date des premiers contacts. L'arrivée en Tripolitaine d'un colonisateur mal connu, l'Italien, et les premières difficultés qui naissent, provoquent chez les Djeramna, tribu nomade, le réflexe classique : aller ailleurs. Malheureusement, toutes les issues sont bouchées. Le Soudan septentrional qui les aurait certainement tenté est sous contrôle français. Là-dessus, les nostalgies des adolescents de 1 88 1 emportent la décision et ce sont les premiers contacts avec Ouargla. Puis les choses évoluent de telle façon que le péril redouté s'estompe. Les Djeramna restent en Tripolitaine et la jeune génération s'accomode tant bien que mal avec les Italiens (nomination de Ben Naîmi comme Moudir).
L'éventualité d'un départ est mise en réserve au cas d'une aggravation de la situation. Les contacts ne sont jamais rompus. Mais les Djeramna qui, en bons nomades, se préoccupent avant tout de l'intérêt immédiat de leur tribu, ont été amenés à abandonner successivement les Italiens, les Senoussistes et les Turcs. Le
règlement de comptes risque d'être pénible. Un concours de circonstances fortuit pousse la fraction du Fezzan à sauter le pas. La solidarité tribale joue alors automatiquement et la fraction de Ghadamès n'aura de cesse de passer à son tour la frontière.
La majorité des Djeramna n'envisage pas d'aller plus loin et pense pouvoir s'installer dans l'annexe d'Ouargla. Mais sans doute n'y trouve-t-elle pas de la part des autres tribus l'accueil souhaité. Aussi prête-t-elle l'oreille à l'avis des anciens  qui ne cessent de décrire l'annexe de Géryville avec les couleurs que l'on sait.
L'administration locale de son côté est revenue de ses premières illusions et pousse au départ. Les embarras nés des rezzou de 1928 décident enfin le Gouvernement Général à sanctionner l'évolution constatée.
De nos jours, les Djeramna nomadisent encore dans le Sud Oranais. Ils n'ont pas oublié leur histoire et peut-être certains vieillards regrettent-ils, à leur tour, le temps de leur adolescence, les folles méharées vers des troupeaux mal gardés, les lentes caravanes qui revenaient du Soudan, riches de poudre d'or et d'esclaves.
Pierre BOYER
Conservateur en Chef des Archives
d'Outre-Mer Aix-en-Provence