منافــــــــــــس للامير عبد القادر "فرنسي"

UN RIVAL D'ABD EL KADEK


 
Revue africaine. Journal des travaux de la Société historique algérienne. 1927
Nous devrons la communication du document que nous reproduisons à l'obligeance de Madame Sandoz. La traduction est de notre confrère M. Dessus-Lamare.
« Gloire à Allah Seul. Seul son visage est éternel.
De la part du serviteur de son Maître (qu'il soit loué )
Sidi Mohammed ben Abd Allah, descendant de Sidi Cheikh,  au puissant sultan de France, Louis-Philippe, connu par son sens politique, sa maîtrise, son intelligence et sa sagacité.
Qu'Allah le rende fameux sur terre et sur mer, célèbre par ses jugements et victorieux par ses armées !
 Que le salut soit sur Vous. Si vous vous, informez de nous, sachez que nous sommes en bien et en paix et adressons louange à Allah pour la prospérité du pays et la tranquillité du territoire.
 Je vous fais savoir que, grâce à la faveur divine, les principaux des Gharbia, des Ghesl et des Béni Amra se sont réunis et m'ont dit : « Lève-toi, que nous te mettions à la place d'El-Hadj Abd-el-Qâder, parce qu'il ne nous convient pas, qu'il agit injustement et tyranniquement à notre égard, lui et ses compagnons, et qu'il ne cherche que la ruine du pays. » J'ai acquiescé à leur demande, moi le serviteur d'Allah ; je leur ai posé mes conditions et leur ai dit : « Nous ferons la paix avec la France. » Et ils l'ont accepté de moi.
 Ensuite je me rendis à Oran chez Mustapha, je m'entretins avec lui et je demandai à être reçu en audience par le maréchal, gouverneur d'Alger. Mustapha lui écrivit à mon 


sujet et c'est lui qui vint me trouver avec Mustapha à Dar el Beidha (la Maison Blanche). Je lui demandai des goums et de l'infanterie et lui dis : « Nous irons d'abord à Tlemcen, parce que là sont les bureaux d'affaires (?) des Beni-Amra, des Ghosl et des Gharbia. Tous viendront vers nous, par la puissance d'Allah. Pas un ne nous fera de niai, ni par la guerre, ni autrement. » Le maréchal se rangea a mon avis.
Nous allâmes à Tlemcen avec Mustapha et, étant entrés dans la ville, nous y restâmes quelques jours, puis nous nous dirigeâmes vers les tribus. Et voilà que A'inrent vers nous les gens des Angad, les Arabes nomades du Sahara, toutes les tribus sédentaires, les Beni-Amra et jusqu'aux Ahrar. Ils vinrent à nous, sans hésitation, sans peine et sans aucune perte d'hommes pour nous.
 Pour moi, lorsque j'apparus en face d'El-Hadj Abd el
Qâder, grâce au pouvoir d'Allah, son autorité se désagrégea de l'Est à l'Ouest à cause de notre entière franchise et de la pureté de nos coeurs. Il n'y eut parmi nous aucune trahison (Allah observe ce que les coeurs recèlent). Puis, les tribus s'étant mises en route, je donnai l'aman à chacune d'elles dans l'étendue de son territoire et elles restèrent servant sous mes ordres.
 Alors El Hadj Abd el Qâder écrivit de sa propre main aux Beni-Amra, leur disant : « Si vous êtes liés avec moi par la parole et par l'amitié, dérobez-vous à l'autorité des Français et ne demeurez pas sous celle de Ben Abd Allah, parée qu'il a détruit la mienne et a fait entrer les Français dans votre pays ». Beaucoup de gens prêtèrent l'oreille à  ses discours ; ils rompirent avec moi, me vouèrent de la haine et me couvrirent d'injures à cause de vous. Maintenant ils sont devenus ses partisans, tout en étant à mon service. Ils feignent d'être sincères et dissimulent la trahison. Je ne peux sévir contre eux, à cause des propos d'apparente sincérité qu'ils prodiguent à vos  subordonnés; mais, en agissant avec traîtrise, ils ont détruit mon autorité ; on ne me craint en aucune façon, ils se jouent de moi.
« El Hadj Abd el Qâder correspond avec ses partisans que je vous ai mentionnés et leur dit : « Brouillez Ben Abd Allah avec les chrétiens, afin qu'il perde le crédit qu'il a auprès d'eux, et les Arabes vous reviendront ». Et voilà l'autorité perdue. En effet, l'année passée était meilleure que l'heure présente ; mais je vous ai rendu service et je vous ai gagné cinquante-cinq tribus sans difficulté et sans aucune perte parmi vous. Je désire que vous me manifestiez votre sympathie, que vous me traitiez avec égard et considération ; je veux de vous la parole qui sera entendue des Arabes.
« Quant à la subsistance, je n'en demande absolument aucune, car des subsides sans considération ne sont qu'opprobre et indignité. J'en jure par Allah. Si j'avais mille millions, j'achèterais avec cet argent la considération, qui me durerait jusqu'à la mort ; parce que mes ancêtres étaient les rois des Arabes. Ils ont exercé le pouvoir dans le pays de notre Prophète ; ils ont conquis la Syrie et exercé le commandement en Egypte durant des années. Interrogez au reste à notre sujet ceux qui nous connaissent, les lettrés d'entre vous et d'entre les Musulmans.
Vous me rendrez réponse, vous m'adresserez votre sceau avec considération et honneur. Vous recommanderez à  vos subordonnés qui sont avec moi de me traiter avec honneur, de ne pas tenir mes paroles pour négligeables et vous ferez en sorte que, lorsque je donnerai des ordres à l'un des notables, vos subordonnés me secondent comme (il était coutume de faire) à l'égard des anciens rois, qui inspiraient une grande crainte. Au surplus j'exerce sur eux une autorité juste.
« Pour ce qui concerne les traitements que vous nous avez assignés, il y a quatre-vingts douros qui sont, pour mes serviteurs.
Quant au reste, les désirs des Arabes qui s'exercent sur lui sont nombreux ; (il leur faut) des pantalons, des étoffes, des chéchias, des babouches, du sucre, etc.. Et tout cela seulement dans votre intérêt et pour vous concilier les Arabes. J'ai réuni des boeufs et des moutons et les ai livrés à vos partisans.
Quant aux céréales, cette année leur récolte est médiocre
; j'en ai cependant réuni un peu et je l'ai distribué.
« Toutes ces nouvelles sent exactes et je ne vous ai rien caché. Il est nécessaire que vous nous rendiez réponse.
« Cette lettre a été écrite à la fin de Rejeb 1249.
« Vous m'excuserez au sujet de ce que j'écris et vous voudrez bien l'accueillir avec faveur (en considérant) qu'il me manque une science aussi profonde que celle que vous avez en partage. »
Ce Mohammed ben Abdallah n'est autre que le personnage connu par la suite sous le nom de Chérif d'Ouargla.
Sa lettre à Louis-Philippe a trait à ses débuts dans la
vie politique. Il y rapporte comment il a été poussé par le concours des tribus à se poser en rival d'Abd-el-Kader et naturellement en partisan des Français ; comment il est allé à Tlemcen avec Mustapha ben Ismaïl et avec « le maréchal gouverneur d'Alger » ; comment enfin il a désagrégé la puissance de l'émir et rallié à lui de nombreuses tribus, lesquelles — il est vrai — n'ont pas tardé à l'abandonner. Il fait allusion au traitement que les Français lui ont alloué, après l'avoir promu à une dignité ou une fonction qu'il ne précise pas. Il affecte à ce propos un beau désintéressement pour ce qu'il appelle ( la subsistance » et il se montre en termes assez puérils, désireux surtout de considération et d'honneur, ce qui prouve qu'il estimait avoir à se plaindre de sa position..
En gros, ces faits sont, exacts. On les connaissait par
Pellissier de Baynaud  et Trumelet  : le premier, témoin des événements qu'il raconte ; le second, arrivé en Algérie en i85i au moment où le chérif d'Ouargla était, au sommet de sa puissance et à la Areille de sa ruine.
Mais la lettre de Mohammed ben Abdallah, datée de la fin du mois de redjeb 12/19 correspondant au début de décembre 1833 , situe les événements qu'elle rapporte sous le commandement du maréchal de camp Desmichels à Oran et du lieutenant-général Voirol à Alger. Au contraire, Pellissier de Raynaud et Trumelet placent l'apparition de notre personnage en 1840-41, à la fin du gouvernement du maréchal Valée et au début de celui du général Bugeaud. Soit pour les mêmes événements un écart de sept années.
Un fait est certain, la correspondance officielle échangée entre Oran, Alger et Paris est muette sur Mohammed ben Abdallah avant l'année 1841. D'autre part la lettre ci-dessus parle du « maréchal » gouverneur d'Alger avec lequel Ben Abdallah est allé à Tlemcen, accompagné par
Mostepha Ben Ismail . Entre  1833 et 1842 Il y a eu trois expéditions sur Tlemcen : en 1835 avec Clauzel, le seul maréchal gouverneur qui soit allé dans cette ville pendant cette période ; en 1836 et 1842 avec Bugeaud. Aucune de ces dates ne concorde avec celle de la lettre
(1833).
Dans ces conditions, faut-il croire à un lapsus commis par le rédacteur ? à une erreur grossière de la part d'un homme aussi bien informé que Pellissier de Raynaud ? Comment expliquer le silence gardé par la correspondance d'Alger sur cet événement jusqu'en 1841. Il y a là un petit problème que nous soumettons à la sagacité des lecteurs.
Les faits que rapporte Mohammed ben Abdallah sont, nous l'avons dit, exacts en gros. Il passe néanmoins sous silence — et pour cause — les conditions dans lesquelles il a été amené à se poser en rival d'Abd-el-Kader. A l'en croire, il aurait cédé à l'appel des Gharbia, des Ghossel et des Béni-Amran qui l'auraient acclamé comme l'homme nécessaire. La réalité est moins flatteuse : il a été en quelque sorte inventé par un ambitieux pour les besoins de sa propre cause.
Muley Chikh, agha des Ghossel, tribu au nord de Tlemcen, qui supportait mal l'autorité de Bou-Hamidi,
khalifa de Tlemcen pour Abd-el-Kader, résolut de se révolter contre celui-ci. Cherchant à opposer à l'émir Un homme dont l'influence, religieuse pourrait balancer la sienne, il fit choix d'un marabout de sa tribu, nommé Brahim ben Abou Fars ou Brahim ben Abdallah, lequel était thaleb à la zaouïa de Sidi-Yacoub, des Ouled Sidi Chikh. Ainsi promu à la dignité de Mahdi, l'obscur thaleb prit comme il convenait le nom de Mohammed ben Abdallah, que doit obligatoirement porter le Messie auquel Allah a réservé la gloire d'expulser les infidèles.
Ainsi, peu après, Bou-Maza.
Muley Chikh se servit du saint personnage d'une part pour attirer à lui une partie des Béni Amer et des gens des Traras, de l'autre pour impressionner les Français.
Prévenu par Mustapha ben Ismaïl dont on ne sait s'il fut en la circonstance dupe ou complice, le colonel  Tempoure, commandant supérieur à Oran, s'aboucha avec Mohammed ben Abdallah. « Ebloui par cette dignité extérieure dont les musulmans d'un certain rang savent s'envelopper, peut-être rendu un peu crédule par le désir fort naturel de terminer à lui seul une affaire importante, le colonel vit dans Mohammed un antagoniste redoutable pour Abd-el-Kader ». Le nouveau sultan fut présenté à Bugeaud qui l'amena avec lui à Tlemcen où il fut établi avec le titre de khalifa (février 1842). Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que Mohammed ben Abdallah, dépourvu de courage ainsi bien que d'influence mais fort ambitieux et mécontent de sa position secondaire  non seulement était incapable de nous rendre le moindre service, à plus forte raison de combattre l'influence d'Abd-el-Kader, mais qu'il pouA'ait nous susciter des embarras. On finit donc par l'inviter à aller faire le pèlerinage de la Mecque.
Dans cette ville il entra en relations- avec les Turcs et Mohammed ben Ali es Senoussi, que les Français avaient expulsé d'Algérie et il obtint d'eux les moyens de passer en Tripolitaine puis dans le Sahara algérien où il suscita des troubles (1849). En 1851, il réussit à se faire offrir le « Sultanat » d'Ouargla par les habitants eux-mêmes.
Après quelques razzias heureuses, il fut chassé de Laghouat par le général Pelissier (1852), battu l'année suivante par Sidi Hamza ould Abou Bekr, Khalifa des Oulad Sidi Cheik Cheraga, et après une nouvelle tentative infructueuse (1854) obligé de se réfugier dans la Régence de Tunis. Il reparut du côté de Laghouat, en 1851, avec une bande de partisans, mais ne tarda pas à être fait prisonnier par Sidi Abou Bekr, fils de Sidi llamza et fut interné à Perpignan puis dans le département de Constantine.
G. ESQUEB.