في بلاد السراب و العمل "فرنسي"

Promenade aux puits de l'Amitié



Les puits de l'amitié, vous l'avez deviné, ce sont les puits artésiens français qui dans les immenses solitudes du Sahara algérien apportent la vie à une  population de 600.000 âmes, répartie sur un territoire de2.200.000 kilomètres carrés. Les Sahariens — sédentaires et nomades, hératines attachés à la glèbe et seigneurs de grandes tentes — leur ont donné ce joli nom poétique afin de montrer par là combien les touchait le geste de la France fournissant aux oasis le précieux liquide en abondance.
Le premier puits artésien français du Sahara fut foré en 1856. Il avait une profondeur de 47 mètres et son débit était de 3.600 litres à la minute. Depuis cette lointaine époque, il ne s'est pas écoulé une année sans que d'autres puits aient été creusés.
Dans la seule région de l'oued-R'Hir, dans laquelle, il est vrai, se trouvent les plus importantes palmeraies, puisqu'elles couvrent 9.900 hectares, le nombre des forages en exploitation à la date du 31 décembre 1933 s'élevait à 1 150 donnant ensemble un débit de 320.000 litres à la minute, convient d'ajouter encore Ouargla avec ses quatre étendue plus restreinte, n'en est pas moins riche. vingt mille et quelques palmiers. Ici et là, comme dans l'Oued-R'Hir les forages sont également nombreux.
Ceux qui meurent sont aussitôt remplacés et de nouveaux viennent s'ajouter aux autres, grâce au précieux liquide, ainsi obtenu l'exportation annuelle des dattes tant en France qu'à l'Etranger s'élève à près de 40 millions de francs, ce qui place ce fruit parmi les principales ressources de l'Algérie. Comme vous le voyez ces puits méritent bien le nom de puits de l'Amitié.
Bien entendu, le débit de chacun d'eux varie suivant l'importance de la Nappe ; il va d'ordinaire de 7.000 à 8.000 litres à la minute. Le plus célèbre date d'une dizaine d'années. Il se trouve dans l'oasis de M'Raier, sur la route de Biskra à Touggourt. On lui a donné le nom d'Aïn-Steeg, en souvenir de l'ancien Gouverneur général de l'Algérie. A peine né, il a conquis une célébrité presque mondiale. C'est, en effet, très vraisemblablement le plus important des puits artésiens du monde entier tous le rapport du débit. Jugez en
vous-même . 42.000 litres à la minute ! Cela tient des contes des mille et une nuits.

Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse pour faire une courte incursion dans le domaine technique des forages des puits artésiens.
Actuellement ces forages ont lieu soit par les soins d'entreprises privées. Ce sont des forages d'exploitation faits dans des palmeraies appartenant à des particuliers ou à des sociétés, soit par les soins de l'Administration (protections, captage, cimentation et de réparations de forages.

L'Administration possède trois ateliers modernes de diverses puissances, équipés pour les techniques les plus récentes de ces sortes de travaux. Ils sont dirigés par dix chefs-sondeurs environ, ayant sous leurs ordres des mécaniciens et des manoeuvres, ceux-ci indigènes, dont le nombre varie selon le travail à effectuer.
Le dernier gros forage exécuté par l'Administration l'a été à Sidi-Bou-Djenane près de Touggourt -recherche de l'Albien, arrêtée à 900 mètres).
Les principales nappes exploitées actuellement sont celles des Zibans, d'une profondeur de 60 à 80 mètres et de l'Oued-R'Hir, dont la profondeur varie de 130 à 140 mètres.
Disons, en passant, que les herratines, dont il est parlé plus haut, se sont spécialisés dans les travaux des oasis, à croire qu'ils ont été créés et mis au monde uniquement pour cela. Une palmeraie sans herratines ne se comprendrait pas plus que le Sahara sans chameau, humbles artisans de l'irrigation et de la distribution de l'eau dans les jardins leur rôle économique dans ces contrées lointaines est devenu un rôle essentiel ; car la lutte, une lutte de tous les instants contre les sables envahissant caniveaux et rigoles, se place au premier plan de leurs travaux journaliers. Mais parmi les herratines il en est qui méritent une mention spéciale.
Ce sont les ghettas, plongeurs  spécialistes chargés du curage des vieux puits indigènes qui, dans les petites oasis continuent depuis des lustres à débiter l'eau indispensable, source de toute vie.
L'entretien de ces puits, étroits et profonds, n'est pas une mince affaire. J'ai, un jour, assisté au curage de l'un d'eux par des ghettas. Souffrez que je vous conte la chose, ne serait-ce que pour mettre en relief, par contraste, l'importance des puits artésiens français.
C'était aux alentours immédiats de Ouargla, le puits avait trente-deux mètres de profondeur et l'eau, une eau presque tiède, arrivait à cinquante centimètres environ de l'ouverture.
Avant de descendre au fond pour en retirer le sable, nos plongeurs — ils étaient deux, le père et le fils — se bouchèrent soigneusement les oreilles avec de la graisse, chauffèrent leurs membres nus au feu d'un brasier et récitèrent à haute voix la première sourate du Coran, qui est la prière venant aux lèvres de tout bon musulman à l'heure du danger:
En suite de quoi, l'un d'eux, à l'aide d'une corde à l'extrémité de laquelle avait été attaché un panier reposant sur le fond descendit, d'abord lentement en se laissant glisser et, ensuite, la tête la première, ses deux mains tirant sur la corde pour activer la plongée.
Deux minutes plus tard, il était remonté, après avoir effectué l'opération en sens inverse, c'est-à-dire, les pieds les premiers, puis, grâce à un habile redressement, la tête en haut.
Tandis qu'il se réchauffait de nouveau auprès du feu de feuilles sèches, les aides tirèrent la corde pour ramener le panier rempli de sable.
Le second plongeur resta plus de trois minutes sous l'eau. On m'affirma que certains, entraînés dès leur enfance, peuvent y rester jusqu'à cinq minutes et même davantage.
Ils gagnent à ce pénible métier 1 fr. 25 par corbeille de sable retirée, plus un régime de dattes provenant de chacun des jardins arrosés par l'eau du puits.
Les puits artésiens indigènes disparaissent peu à peu, les uns après les autres, devant les puits de l'Amitié.
C'est aux dépens d'un métier qui ne manque pas de pittoresque, mais c'est également, pour le plus grand bénéfice des populations auxquelles la vie est devenue plus douce sur ces îlots perdus que forment les oasis dans l'immense mer des sables aux vagues immobiles.
R .M.
 
L'Afrique du Nord illustrée : journal hebdomadaire d'actualités nord-africaines : Algérie, Tunisie, Maroc. 1907-1939.