يهود الجزائر و تقرت

  LES JUIFS DE L'ALGERIE ET DE TUGGURT


 
 
 
Les Juifs, autrefois, étaient fort nombreux à Tuggurt : ils étaient venus surtout du Mzab et de la Tunisie. Ils avaient quelques rabbins assez distingués au milieu du XVe siècle et au commencement du XVIe, témoin les lettres casuistiques qui leur sont adressées par Salomon, fils de Cémach Duran, et par son fils Cémach (2). Ils étaient en assez fréquente relation avec les Juifs des pays environnants- Aussi leur conversion fit dans le pays assez de bruit, et étonna tous ceux qui les connaissaient.
 
Aujourd'hui, qu'un siècle a passé sur cet événement, la légende a apporté son contingent dans cette affaire; il y a deux versions actuellement sur la manière dont cette conversion a été imposée aux Juifs de Tuggurt.
 
La première, la plus romanesque et la moins vraissem­blable, l'attribue à l'amour d'un membre de la famille Ben-Djellab pour une jeune fille juive. Les Ben-Djellab étaient les princes du pays, et, depuis longtemps, indé­pendants en quelque sorte, par suite de la situation même de ce pays. Ils possédaient comme fiefs Tuggurt, Souf et quelques localités environnantes.
 
Ce Ben-Djellab tomba amoureux d'une jeune fille juive. II voulait en faire sa femme ou plutôt une de ses femmes, mais à condition qu'elle se convertirait à la religion mu­sulmane. Il aurait bien pu, dans son omnipotence, en faire son esclave; mais il préféra obtenir l'amour de cette jeune fille de son plein gré et ne voulut pas, en cette occasion délicate, faire acte de tyrannie. II y réussit ; la jeune fille consentit à se convertir et à l'épouser; mais elle ne voulut pas avoir à rougir devant sa famille et ses coreligionnaires, et elle mit pour condition à son consentement que tous ses coreligionnaires embrasseraient avec elle la religion musulmane. Ben-Djellab, informé de l'uni­que obstacle qui existait à l'accomplissement de son ma­riage, l'aplanit de suite.. Il fit appeler les principaux Juifs chez lui, et leur intima l'ordre de se convertir dans trois jours ou de quitter le pays.
 
L'autre version, plus vraisemblable, est aussi beaucoup plus conforme aux mœurs du pays et surtout du temps. Dans la seconde moitié du dernier siècle, Ben-Djellab, grand'père de celui qui était à Tuggurt lorsque les Français arrivèrent en Afrique, était prince de Tuggurt, du Souf et du pays d'alentour. Chaque année on célébrait son anniversaire par une fête publique. Les Juifs, tout en n'ayant pas trop à se féliciter de leur position, y pre­naient cependant une part assez active, et chaque année ils faisaient au prince de riches présents. C'étaient sur­tout des bijoux; car les Juifs de Tuggurt alors, comme aujourd'hui encore presque tous ceux de la Kabylie et des tribus, étaient bijoutiers. Or une année (il y a envi­ron cent ans), ils fabriquèrent un régime de dattes dont les branches étaient en argent et les fruits en or. Le vendredi, lorsque le prince sortit de sa mosquée, ils lui présentèrent ce régime comme don gracieux. Celui-ci, charmé, émerveillé même du travail, résolut de leur té­moigner sa satisfaction. Rentré chez lui et entouré des principaux personnages du pays, il demanda comment il pourrait récompenser les Juifs. On proposa diverses choses, qui quelque liberté, qui quelque allégement d'impôt. Mais ces propositions étaient faites à regret et reçues avec déplaisir. Tout-à-coup l'un, d'eux dit au prince : " Puisque tu veux les récompenser d'une ma­nière extraordinaire, accorde leur la permission de se convertir et l'honneur de les recevoir parmi  les vrais croyants."» Cet avis aussitôt émis, plut à tout le monde et Ben-Djellah l'adopta. Voulant de suite le com­muniquer aux Juifs, il fit appeler le principal d'entre eux, Mokhadem ou Guisbar; il lui exprima toute sa satisfac­tion du présent des Juifs et la manière dont il entendait les en récompenser. A cette proposition de Ben-Djellab, le Mokkadem demeura terrifié et ne put proférer aucune parole. Cependant, revenant à lui-même et surmontant sa frayeur, il dit au prince qu'avant de lui donner aucune réponse, il voulait communiquer cette proposition à ses coreligionnaires. Ben-Djellab fut étonné de la froideur avec laquelle le Juif avait reçu sa proposition ; il le laissa néanmoins partir. Mais ce qui le surprit bien plus, ce fut la réponse qu'il reçut le lendemain. Une deputation de Juifs vint se jeter à ses pieds et l'implorer de ne-pas donner suite à ce qu'il voulait bien appeler une récom­pense; ils étaient Juifs et ne souhaitaient qu'une chose, c'était de rester Juifs.
 
Ben-Djellab,  qui croyait leur accorder une grâce ex­traordinaire, devint furieux à ce refus et se trouva blessé dans sa dignité de chef et de musulman. Il leur ordonna de suite de choisir, dans les vingt-quatre heures, devenir musulmans ou quitter le pays sans espoir de retour. Grande fut la consternation des Juifs. Bon nombre d'en­tre eux, espérant trouver dans la fuite un abri contre cette persécution, s'éloignèrent dans la nuit de Tuggurt et voulurent gagner les villes voisines, Mzab, Temassin, Bou-Saâda ou la Tunisie. Mais Ben-Djellab envoya à leur poursuite, et presque tous les fuyards furent repris et décapités. Cependant la majeure partie des Juifs, pré­voyant ce qui arriverait et ne trouvant aucune autre issue à leur situation que la conversion, au moins apparente, se soumirent à l'ordre du prince et embrassèrent, extérieu­rement du moins, la religion musulmane.
 
Aujourd'hui encore le nom, que les descendants de ces convertis portent, rappelle les faits de cette seconde version. On les appelle Mehadjerin, les bien récompensés.
 
Au début de leur conversion, ils espéraient pouvoir, au bout d'un certain temps, quitter le pays et revenir à la religion juive. Comme les Anussim d'Espagne (nouveaux chrétiens, Juifs convertis par l'inquisition), ils professèrent extérieurement la religion musulmane; dans l'intérieur de leurs demeures, ils continuaient toujours l'exercice du culte Juif. Quelques-uns d'entre eux ayant quitté Tuggurt et s'étant rendus dans d'autres villes de l'Afrique où ils vécurent parmi les Juifs, furent poursuivis par les dénon­ciations de Ben-Djellab et exécutés comme renégats de la foi musulmane. Ces tentatives intimidèrent les autres qui, pour échapper à un pareil sort, se montrèrent de zélés et même de fanatiques musulmans. Tous firent le pèlerinage de la Mecque. Cependant les Mehadjerin restèrent toujours dans leur ancien quartier et ne firent aucune alliance de famille avec les autres musulmans; c'est ce qui a main­tenu leur nom, leur type et leurs habitudes intérieures. Car l'on dit qu'aujourd'hui encore ils fêtent le samedi ou sabbat des Juifs, mais en secret.
Comme pour les Nouveaux Chrétiens, il faut attribuer à ce fait d'isolement deux motifs ; l'un, c'est qu'eux-mêmes désiraient rester isolés et sans alliance avec les autres musulmans, surtout dans les premiers temps; l'autre, c'est le peu d'estime que les musulmans pro­fessent pour les convertis.
 
Cependant, aujourd'hui, ils sont les principaux habi­tants du pays et surtout les plus riches; ils possèdent presque toutes les maisons et tous les jardins de cette oasis; le commerce est presque exclusivement dans leurs mains.
 
Les Mehadjei'in ont souvent hérité de quelque parent Juif demeurant soit à Bou-Saâda, soit à Temassin, soit à Mzab. Mais les juifs n'ont jamais été admis à faire valoir leurs droits sur l'héritage de quelque parent Meladjerin décédé. La legislation musulmane s'y opposait.
 
D'un autre côté, les Mehadjerin ont toujours refusé de révéler l'endroit où leurs ancêtres avaient enfoui les rou­leaux de la loi et autres livres juifs au moment de leur conversion. A plusieurs reprises, des Juifs les sollicitè­rent à faire cette révélation , mais toujours ils s'y refu­sèrent. L'un d'entre eux vint à Biskra, il y a quelques années, chez un Juif qui était son ami intime, pour se faire soigner d'une maladie grave. Son ami eut beau le supplier, le conjurer de lui indiquer l'endroit où se trou­vent enterrés ces livres; il ne voulut pas y consentir et mourut dans la maison de cet israélile sans avoir rien dit à ce sujet.
 
On peut attribuer ce refus des Mehadjrin à une crainte continuelle et fondée. Leur origine juive n'est pas encore oubliée ; loin de là, tout à concouru à donner à ces faits le caractère d'une légende et à rappeler ce souvenir aux Arabes du pays. Une révélation quelconque sur les an­ciens livres juifs qu'on a enfouis, pourrait amener pour eux de grands malheurs, auxquels ils veulent sans doute se soustraire. Leurs appréhensions sont même si grandes, qu'ils n'ont jamais discuté religion avec des Juifs; sou­vent des conversations ont été entamées sur ce sujet et toujours ils ont interrompu les Juifs en les priant de parler d'autre chose.
 
Quelques faits concernant ces convertis de Tuggurt se trouvent dans un journal anglais. Ils ont été communi­qués par un missionnaire protestant, qui dit avoir trouvé chez eux le désir d'émigrer et de revenir à la religion de leurs ancêtres. Ce fait me paraît assez douteux; car leur intérêt et leur sécurité sont tous-à-fait contraires à cette assertion du missionnaire anglais. Cependant ils ont pu s'enhardir à parler à cœur ouvert à un Européen; ce qu'ils n'ont jamais osé faire avec un Juif indigène.
 
Une pareille persécution eut lieu dans la tribu des Zemoul, et bon nombre de Juifs qui l'habitaient furent forcés de se convertir pour embrasser l'islamisme ; quant à ceux qui restèrent fidèles au culte de leurs pères, ils durent quitter le pays. Les motifs et l'époque de cette persécution me sont encore inconnus.
 
Un auteur Arabe parle cependant d'un cimetière juif existant à côté du cimetière arabe sur le territoire des
 
Kouali, du côté de l'Oued-Feskia (1). Cela prouverait que les Juifs habitaient cette tribu depuis de nombreuses années.
 
Cette lettre est déjà bien longue et je ne désire pas abuser de l'espace que la Société veut bien m'accorder dans le Recueil de cette année. Sans cela, je vous aurais encore parlé des expéditions espagnoles de 1516 et de 1542. Il y a, dans quelques poésies juives, certains détails sur ces événements qui peuvent intéresser l'his­toire de l'Algérie. D'ailleurs, je me propose de faire sous peu une monographie des Juifs du nord de l'Afrique, pour laquelle je demanderai l'hospitalité dans le prochain Recueil de notre Société.
 
Agréez, etc.
 
Ab. CAHEN,
 
Grand Rabbin de la province de Constantine.
 
(1) Je dois cette communication à noire savant collègue M. Vaysselte, interprète judiciaire à Constantine.