في الصحراء لا يفلح الا التواضع "فرنسي"

Parcourant le Sahara depuis trente-cinq ans par les dunes et par les ergs, Jean-Marc Durou a aiguisé son regard au grand vent du désert. Pour « Grands Reportages », il introduit ce dossier avec ses plus belles photographies, quêtes d’une vie qui s’épanouit loin du tourbillon humain.

« Je suis un amoureux, un dingue du désert. Cette passion, je la dois probablement d’être né en Algérie. C’est là, à 16 ans, alors qu’avec ma mère nous rendions visite à des amis musulmans dans une oasis du Sud, que j’ai eu ma première vision du Sahara. À mon retour en France, je me suis mis à dévorer des livres, à étudier le désert sous toutes ses formes. À cette époque, j’ai aussi eu la chance de rencontrer les derniers grands sahariens. Henri Lhote, par exemple, puis Théodore Monod, presque inconnu à l’époque, qui a été pour moi un ami et un maître.
Lorsque je suis devenu guide, au début des années 1970, le tourisme saharien n’en était qu’à ses balbutiements. Le Tassili du Hoggar, qu’on voit maintenant sur toutes les brochures, était alors quasiment inexploré. Seuls les Touaregs s’y rendaient pour chasser le mouflon. Il a fallu repérer des itinéraires à dos de chameau ou dans de vieilles Land Rover. Comme je découvrais des endroits extraordinaires, j’ai commencé à les photographier avec un vieil appareil. Je ne voulais pas en faire un métier: juste partager mes émotions avec des amis. Je publiai tout de même des reportages et, un beau jour de 1977, j’ai sorti mon premier livre. Puis aussitôt un second, après avoir suivi la caravane de sel à travers le Ténéré. Ensuite, dans les années 80, le Paris-Dakar a mis le Sahara à la mode. J’étais alors l’ami de Mano Dayak depuis quelques années. Personnalité médiatique du Paris-Dakar, il fut un grand leader touareg.
Au début, le Sahara m’attirait par ses paysages. Mais très vite, je me suis passionné pour les hommes du désert: il me semble toujours miraculeux qu’ils puissent vivre là où d’autres ne tiendraient pas trois jours. Ils ont dû s’adapter en mettant en œuvre toute leur intelligence. Leur hospitalité me fascine : eux qui n’ont rien n’hésitent jamais à partager avec l’étranger. Le rituel du thé n’est pas que du folklore : c’est aussi pour eux un moyen de prendre des nouvelles, de se renseigner sur l’état des puits ou sur le sort de bétail égaré. Qu’ils soient Touaregs ou Maures, je me sens proche de ces hommes. J’aime leur naturel, leur spontanéité africaine. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’ils ne vous demandent jamais rien sur votre passé ou sur vos projets. Seul le présent compte. Pour cela, nous qui évoluons dans le vacarme des villes, nous avons beaucoup à réapprendre d’eux.
Vivre au Sahara, c’est plonger dans le royaume du silence et de l’immobilisme. Corrosif physiquement – le sable est comme du papier de verre, il vous use, vous craquelle la peau, et agit sur le mental, peut vous détruire si l’on n’est pas équilibré. Angoisse du manque d’eau, angoisse lorsqu’on ne parvient pas à trouver un puits. À la tombée de la nuit, aussi, lorsqu’on réalise que l’on n’est qu’un grain de sable au milieu d’une immensité de huit millions de kilomètres... Il y a une phrase de Louis Gardel, l’auteur de Fort Saganne, que j’aime particulièrement : « Ce pays est une forge. Rien ne sert de s’endurcir, il faut s’y simplifier. » Parce qu’au fond, le désert rend humble : on n’en triomphe qu’en lui obéissant. En stationnant longtemps au même endroit. Et au préalable en l’approchant lentement, comme lorsque je faisais Paris-Agadez en 2CV et que je voyais l’espace des hommes et des villages se réduire sans cesse.
Et pourtant ce monde à part n’est qu’à 3 h 30 de Paris. Même ceux qui viennent y passer quinze jours, s’ils ont adhéré au désert, peuvent en revenir renforcés. Ils ouvrent les yeux sur le confort dont nous jouissons chez nous. Ils goûtent des plaisirs simples dont on devient vite accro : monter son bivouac, coucher sur une dune, parler avec des gens qui ont le temps. Et ils veulent revenir. Le piège est d’en retirer de l’orgueil. C’est oublier que d’autres, les explorateurs, sont passés avant nous. Parce que, bien sûr, le désert vous donne toujours l’illusion d’être le premier : le vent efface les traces sur les dunes. Pas toutes, pourtant. Jetez une boîte de conserve et vous la retrouverez vingt ans après. C’est le premier danger que le tourisme à grande échelle, développé sur des pôles réduits, fait aujourd’hui courir au désert. L’autre est l’impact qu’il peut avoir sur des populations peu nombreuses et fragiles. Heureusement les mentalités évoluent : on ne voyage plus seulement pour les paysages, mais aussi pour rencontrer les nomades. Et pourtant il faut toujours garder cette idée à l’esprit : le Sahara ne doit s’approcher qu’avec respect. »

Jean-Marc DUROU
Propos recueillis par Marc LATHUILLIÈRE
Photographe et historien du Sahara, Jean-Marc Durou a publié une vingtaine d’ouvrages sur le sujet. Son dernier livre, L’Émotion saharienne, est paru chez Vents de Sable, maison d’édition dont il est le cofondateur.