سيدي احمد التجاني و أخوانه "أتباعه"

SIDI HAMET-TIDJANI ET SES KHOUAN.


L'ordre des khouan Tidjani  est le plus re­cent de tous les ordres de l'Algérie. Il fut fondé par le marabout dont il porte le nom et qui était un des hommes les plus importans d'Aïn-Madhi . Sidi Hamet-Tidjani, par la générosité de ses actes, par la bienveillante hospitalité qu'il exerçait à l'égard de ceux qui l'approchaient, par sa sagesse et sa piété, vit grandir son influ­ence et porta bientôt ombrage au gouvernement d'Alger. Les Turcs, craignant pour un pouvoir fondé sur la terreur bien plus que sur les bases solides de la justice et de la modération, pen­sèrent que la renommée et la popularité crois­santes du marabout pourraient bien lui donner un jour l'envie, peut-être la force, de les renver­ser ; ils rassemblèrent donc une armée nombreuse et marchèrent contre Aïn-Madhi , résidence de Sidi Hamet-Tidjani.
La ville se prépara pour une vigoureuse résis­tance; excités par les prédications de leur chef, les habitans d'Aïn-Madhi firent des prodiges de valeur. Sidi Hamet leur avait promis que la pro­tection divine se manifesterait en leur faveur, en empêchant la poudre de l'ennemi de s'enflammer,
tandis que leurs armes produiraient de désastreux, résultats dans les rangs des agresseurs.
Les Turcs arrivèrent devant la ville et mirent leurs canons en batterie contre ses murailles, mais lorsqu'on voulut y mettre le feu, ils ne partirent pas; la poudre sortait en fumée par la lumière. Les habitans d'Aïn-Madhi, témoins de l'impuis­sance de l'ennemi, se précipitèrent sur lui, le mirent en fuite, lui tuèrent environ six cents hommes, prirent son camp et de plus mirent à mort un grand nombre de prisonniers.
Lorsque les débris de cette armée arrivèrent à Alger, le pacha entra dans une violente colère; il fit saisir et pendre aussitôt le mokaddem des khouan Tidjani. Les frères de cet ordre, effrayés, n'osèrent plus aller à la mosquée et restèrent chez eux, dans la crainte d'éprouver le même sort que leur chef.
Peu de temps après cet acte de basse vengeance, le pacha eut un songe dans lequel il lui sembla qu'il avait été transformé en femme. Epouvante et comprenant qu'une telle métamorphose lui enlevait un trône qu'un homme seulement pou­vait occuper, il jette les yeux autour de lui et voit un fantôme debout près de son lit : « Qui es-tu, s'écrie le pacha, toi qui sembles présider à ma honte? D'où vient que moi, pacha d'Alger, je suis changé en femme? Qu'ai-je fait pour mériter un semblable châtiment? » Le fantôme répondit : «  Te rappelles-tu, Sidi Hamet-Tidjani ? Eh bien! ce marabout que tu abhorres, c'est moi. Tu as envoyé contre moi une armée pour me faire une guerre injuste. Tu as voulu me faire périr ainsi que mes concitoyens, mais c'est au-dessus de ton pouvoir; tu as aussi fait tuer le mokaddem que j'avais nommé à Alger, et assouvi ta rage sur cette innocente victime ; tu as effrayé tous mes frères, qui depuis ce jour ont cessé d'aller prier ; et tu me demandes pourquoi la main de Dieu s'est appe­santie sur toi. C'est à ma demande, c'est à mon ardente prière que le ciel a permis la punition de tes crimes, et que tu es devenu femme. Il est encore temps de te repentir et d'obtenir le pardon de tes fautes; mais je t'annonce solennellement que si tu ne laisses pas mes frères se réunir dans leur mosquée comme ils avaient l'habitude de le faire, si tu ne leur permets pas de prier Dieu à leur gré, tu resteras toujours dans cet état. »
Le pacha promit de protéger à l'avenir les frères de Tidjani, et aussitôt il redevint homme. Il se réveilla bientôt, l'esprit troublé par la terrible menace qu'il venait d'entendre et envoya des émissaires à la recherche de tous les khouan de Sidi Hamet, les rassura par tous les moyens en son pouvoir, leur fit donner cinq bœufs, décora leur mosquée avec des nattes et des tapis, donna des cierges pour éclairer leurs réunions, enfin leur prouva qu'ils n'avaient plus rien à craindre.
Le pacha envoya aussi des gens à Aïn-Madhi offrir des cadeaux à Sidi Hamet. Il lui fit présent de vêtements pour ses femmes et ses enfans, lui donna des essences de rose, de jasmin et d'autres parfums, des chapelets, des bernous de prix. Il alla jusqu'à s'humilier devant le marabout, en lui faisant écrire : «  Je suis ton serviteur, tu seras dé­sormais libre de faire tout ce que tu voudras. J'ai rétabli tes frères dans leur mosquée, et ma pro­tection ne les quittera plus. »
Sidi Hamet se réjouit beaucoup de cette heu­reuse nouvelle, et nomma un autre mokaddem dans Alger, et ne cessa depuis d'être en relation d'amitié avec le pacha.
Quelques années après, Sidi Hamet-Tidjani se rendit à Fez pour y fixer sa résidence. Le sultan de cette ville et les Eulema, connaissant sa sain­teté et le pouvoir que Dieu lui avait donné, le virent arriver avec jalousie. L'empereur réunit les hommes savans du  pays, et leur ordonna d'aller trouver Sidi Hamet, de lui faire subir une sorte d'examen pour s'assurer si vraiment il était homme de science et grand marabout.
Les Euléma se rendirent chez Sidi Hamet, cachant, sous le masque de l'amitié, la pensée hostile de trouver en lui un homme ordinaire, et de le faire chasser comme imposteur. A peine furent-ils en sa présence que l'air noble et vénérable du ma­rabout exerça sur eux un ascendant tel, qu'ils ne purent articuler que des mots de politesse. Au lieu de l'interroger et de commencer une conversation avec lui, ils s'inclinèrent et lui dirent : « Seigneur, tu es notre maître, nous reconnaissons ta supériorité sur nous. »
Sidi Hamet, qui n'ignorait pas le but de la visite qui lui était faite et voyant dans quel embarras ses hôtes se trouvaient, leur dit avec bonté : « Je ne suis rien par moi-même ; c'est avec l'aide de celui qui sait tout que j'ai pu ac­quérir de la science. Si quelqu'un parmi vous veut s'entretenir avec moi sur des sujets que l'Eternel a permis à l'esprit humain de connaître, qu'il élève la voix et je ferai mes efforts pour répon­dre — A quoi bon, seigneur, répliquèrent les savans de Fez, te parler de choses que tu sais mieux que nous; tu es l'élu de Dieu, il a déposé
dans ton cœur beaucoup de secrets qu'il refuse à d'autres hommes. »
Honteux d'une démarche, dont la bienveil­lance de Sidi Hamet faisait encore ressortir la méchante intention, les Euléma retournèrent au­près du sultan et lui dirent : «  Sidi Hamet est réellement un grand homme; ses oreilles ont plus entendu que les nôtres, ses yeux ont vu ce que nous n'avons jamais aperçu ; son esprit a reçu les inspirations divines. Hamet-Tidjani est un saint et un grand marabout. »
Le sultan se rendit aussitôt auprès de Sidi Hamet, s'entretint longuement avec lui, charme par la profondeur de sa science, la sagesse de ses paroles, et la dignité de ses pensées, « La maison que tu habites, dit le sultan avant de le quitter, ne convient point à un homme comme toi, elle est trop petite, et je veux t'en donner une autre.» Il tint en effet sa promesse et, peu de jours après, il fit présent au marabout d'une grande et belle habitation. Il y ajouta des nègres et des négres­ses pour le servir, des terres pour ses cultures, et, enfin, il fit bâtir une mosquée à laquelle il donna le nom de Sidi Hamet-Tidjani.
Le sultan concéda, de plus, au célèbre mara­bout le droit de rendre luirmême la justice aux gens de sa maison et défendit, s'ils commettaient des fautes, de porter plainte aux kadhi contre les personnes appartenant à Sidi Hamet, ou de les traduire devant un tribunal quelconque ; la plainte devait toujours être faite à Sidi Hamet lui-même.
A ce sujet, on raconte qu'un des domestiques nègres du marabout tua un jour un homme dans la rue et fut saisi par les témoins du meurtre, qui le conduisirent devant son maître. C'était un vendredi, et Sidi Hamet venait de monter sa mule pour se rendre à la mosquée. Il s'arrête un instant, reçoit la déposition des plaignans, puis, tournant ses yeux vers son esclave, prononce ce peu de mots : « Celui qui a tué doit périr. » Le nègre aussitôt tomba mort, foudroyé par le re­gard du marabout.
Sidi Hamet-Tidjani mourut à Fez, il y a qua­rante-neuf ans seulement. On lui bâtit, pour re­couvrir sa tombe, une goubba magnifique ornée de lampes, de drapeaux, de toiles de soie et d'au­tres objets de luxe.
Son fils, après sa mort, revint à Aïn-Madhi, sa patrie, et y fut nommé sultan par la population, pleine encore du souvenir des vertus de son père.
Sidi Hamet, avant sa mort, institua pour kha­lifa des Khouan Tidjani, Sidi Hadj-Ali, de Temassin . Ce grand marabout, mort dans le cou­rant de l'année 1844) fut honoré de l'amitié et de 1'estime du bey de Tunis, comme son prédéces­seur l'avait été de celles du sultan de Fez. Hussein, bey de Tunis, qui régnait avant le bey actuel, a fait environ 80,000 francs de dépenses, pour lui construire, à Temassin, une mosquée, un four et une maison de bains.
Sidi Hadj-Ali était, extrêmement riche ; mais tout ce qu'il possédait, était employé à faire de bonnes œuvres et à exercer l'hospitalité. Il avait, dit-on, à son service trois cents négresses et cinq cents nègres esclaves.
Du vivant de Sidi Hadj-Ali, une discussion s'éleva entre les frères de Sidi Hamet-Tidjani et ceux de Mouleï Taïeb qui habitaient le Sahara, au sujet de la possession d'une petite portion de territoire. Le marabout, informé des prétentions des uns et des autres, employa des moyens conci­liateurs, engagea les deux partis à rester unis et à ne point allumer des haines pour un objet d'une aussi faible importance. Il valait mieux, disait-il, traiter avec calme et justice cette question que de recourir à la force. Pour lui, au nom des habitans de Temassin, il demandait un juge, se sou­mettant d'avance à la décision qu'il croirait devoir prononcer. Ce langage modéré ne changea point les dispositions des frères de Mouleï Taïeb, et ils ne tinrent pas compte des avis et des sages propo­sitions de Sidi Hadj-Ali. Ils savaient que Ben-Djellab, père du cheikh actuel de Tougourt, avait élevé des prétentions sur Temassin et son terri­toire, et qu'il gardait un ressentiment profond des défaites qu'il avait éprouvées. Ils jugèrent donc le moment favorable pour lui faire partager leurs vues et adopter leur querelle, puis l'enga­ger dans une guerre contre Temassin, dans l'espoir, si Ben-Djellab parvenait à conquérir la ville, de triompher eux-mêmes de leurs en­nemis.
Ben-Djellab écouta favorablement la demande des frères de Mouleï Taïeb, réunit environ 6,000
hommes de cavalerie et d'infanterie, puis marcha sur Temassin dans l'intention de s'en emparer.
Prévenu de ces préparatifs, Sidi Hadj-Ali or­donna aux habitans de Temassin de le suivre, mais sans prendre d'armes avec eux ; il les con­viait seulement, disait-il, à se réjouir de la défaite de Ben-Djellab, dont les troupes allaient bientôt être, à leurs yeux, dispersées comme la poussière du désert. En effet, lorsque les gens de Tougourt arrivèrent auprès des jardins qui entourent la ville, chaque dattier, sur l'ordre d'Hadj-Ali, se mit à faire feu de lui-même, envoyant une grêle de balles contre les assaillans. L'audacieux Ben-Djel­lab fut obligé de prendre honteusement la fuite, abandonnant beaucoup de morts sur le terrain.
En lisant ce récit, on s'étonnera peut-être moins de la singularité merveilleuse de l'événe­ment, que de la rapidité avec laquelle un fait contemporain a pu subir une transformation qui le rend absurde. Il est certain que Ben-Djellab a éprouvé des échecs devant Temassin; mais une explication naturelle de ses revers ne satisfait pas l'esprit d'un Arabe. Il suffit qu'un marabout, connu par sa piété, ait été mêlé à une querelle pour qu'aussitôt un miracle soit invoqué et rende compte de l'avantage remporté.
Mais laissons de côté les fantastiques produc­tions des cerveaux africains, pour citer le fait qui à lui seul suffirait presque à prouver quel rôle immense peuvent jouer les chefs des congré­gations religieuses.
L'an dernier, en 1844 à l'époque où S. A. R. Monseigneur le duc d'Àumale, alors comman­dant supérieur de la province de Constantine, dirigea sa colonne vers Biskra et les Ziban, tous les nomades du désert, les gens du Souf, du Djérid et de Tougourt, allèrent trouver Hadj-Ali à Temàssin , lui annoncèrent l'arrivée des Français, et lui demandèrent en même temps quelle conduite il fallait tenir. « Devaient-ils pren­dre les armes ou rester spectateurs paisibles de la prise de possession que le fils du sultan de France allait faire des diverses villes des Ziban? » .Sidi Hadj-Ali leur répondit : «  C'est Dieu qui a donne l'Algérie aux Français, et tous les outhan qui en dépendent ; c'est lui qui protège leur domination. Restez donc en paix, et ne faites pas parler lapoudre contre eux. Dieu a changé ceux qui, jadis vos maîtres, n'avaient d'autre loi que l'op­pression, d'autre règle que la violence; qui sans cesse faisaient le mal et portaient le trouble avec eux. Laissez donc faire aux Français ce qu'ils veulent, car ils paraissent, quoique infidèles, avoir pris un chemin juste et sage qui doit faire fructifier le bien de tous. »
Cette parole de Sidi Hadj-Ali a suffi pour con­tenir plusieurs milliers d'hommes et pour décider à la paix leurs esprits incertains.
De nombreux renseignemeris, pris dans l'in­tention de vérifier un fait aussi important, ne nous laissent aucun doute sur sa parfaite exactitude. Ce n'est pas ici une supposition plus au moins vraisem­blable, c'est un fait avéré qui démontre jusqu'à la dernière évidence quelle action les chefs de khouan peuvent exercer sur leurs frères. Quels que soient les motifs qui ont dicté la conduite de Sidi Hadj-Ali, nous constatons un résultat produit par sa volonté toute puissante. Sans les nombreuses et fréquentes aggressions des Turcs contre Sidi Hamet-Tidjani, le fondateur de l'ordre ; sans l'injuste guerre d'Abd-el-Kader contre son fils, peut-être eût-il tenu un langage opposé et lance sur nous de nombreux combattans. Dans ce dernier cas, son influence comme chef n'eût pas été aussi bien prouvée à nos yeux qu'elle se trouve l'être par un acte pacificateur.
A la mort de Sidi Hadj-Ali, l'année dernière, le khalifa nommé fut Sidi Mohammed-Sghir-Ould-Sidi-Hamet-Tidjani, qui commande Aïn-Madhi ,et qui,au printemps 1844, a reçu la visite de quelques officiers français.
C'est contre Sidi Mohammed-Sghir que l'émir Hadj Abd-el-Kader alla porter la guerre en 1838, et c'est contre Ain-Madhi qu'il consuma pendant neuf mois ses troupes et son argent.
L'ordre de Sidi Hamet-Tidjani compte envi­ron cinq cents membres dans la ville de Constantine. Un grand nombre de nomades du Sahara et tous les habitans de Temassin en font partie. A la Mecque, à Fez, à Maroc, à Tunis, et gé­néralement dans toute l'Afrique musulmane, on rencontre des frères de Sidi Hamet-Tidjani.
Cet ordre possède quatre mosquées à Tunis, deux à Constantine, deux à Alger, une à Bône, etc. La manière de prier des khouan Tidjani con­siste à dire le matin, cent fois de suite, les deux mots : Dieu pardonne; on les fait suivre de la prière cent fois répétée : O Dieu ! la prière sur notre seigneur Mohammed, qui a ouvert ce qui était fermé, qui a mis le sceau à ce qui a pré­cédé, faisant triompher le droit par le droit. Il conduit dans une voie droite et élevée. Sa puis­sance et son pouvoir magnifiques sont basés sur le droit. On dit ensuite cent fois la formule : La îlah illa Allah, Mohammed rassoul Allah. A trois heures après-midi, les khouan Tidjani di­sent trente fois la première invocation, cinquante fois la deuxième, et cent fois la troisième.
Le soir, la prière est la même que celle du matin.