الطريق التجارية الكبرى بسكرة - تقرت - ورقلة "فرنسي"

La grande voie commerciale



Biskra, Toogourt, Ouaregla.
La grande voie commerciale, suivie par les caravanes du moyen âge qui, de Constantine, s'enfonçaient dans l'intérieur de l'Afrique, est bien connue aujourd'hui:
Les marchands qui se dirigeaient vers le midi allaient d'a­bord à Nkàous, où ils s'arrêtaient quelques jours. Léon l'Afri­cain dit que cette petite ville était un séjour délicieux, tant par ses agréments naturels que par l'aménité de ses habi­tants. On ne pouvait la quitter qu'avec peine. De Nkâous, on se rendait à El Kant'ra, le Calceus Herculis des Romains, bour­gade située à l'extrémité d'une gorge étroite et profondément ravinée, qui sépare le djebel Aourès du djebel Metlîli. Dans toute la province, il n'y a pas un passage plus fréquenté ; c'est par là que s'opère le mouvement de flux et de reflux qui amène chaque année dans le voisinage de Constantine les tribus de l'Algérie méridionale, et elles s'en retournent par la même voie. Les Arabes appellent ce défilé la bouche du Sa­hara (Foum-es-S'ah'ra).
La bourgade d'El Kant'ra a pris son nom d'un ancien pont de construction romaine, jeté sur la rivière qui coule au fond du précipice. Ce pont, très élevé au-dessus des eaux, n'a qu'une seule arche ; ses parapets sont formés d'anciennes tombes assemblées bout à bout, et des sculptures décorent la partie intérieure de l'arceau. Sur la chaussée, pavée de larges dalles, on remarque deux ornières creusées par leg chariots romains .
Après avoir franchi le défilé d'El Kant'ra, lieu très-redouté des marchands, à cause des coupeurs de route qui le fréquen­taient, on suivait les bords ombragés de palmiers de l'oued Outaïa, puis on arrivait à Biskra , capitale des Zibàn ou pays de Zâb.
Cette province, d'abord comprise dans la Mauritanie Sitifienne, formait au cinquième siècle la deuxième Numidie ou Gétulie numide. Les Romains y avaient fondé de nombreux établissements : entre autres localités importantes, Ptolémée et les anciens itinéraires citent Thamara, Ouesketer, mention­nées toutes deux par Morcelli au nombre des villes épiscopales, Thabudeos (Tehouda) et Badias (Bàdis-Zâb), où rési­dait le commandant de la frontière de l'est, désigné dans la Notice de l'empire sous le titre de Prapositus limitis Badensis.
Voici ce que dit El Bekri de l'ancienne capitale du Zàb :
« Biskra, la ville des Palmiers, est défendue par une enceinte de murs et par un fossé. Elle renferme une grande mosquée, plusieurs petites et des bains. Placée au centre d'une vaste forêt qui se prolonge dans une étendue de six milles, elle est entourée de nombreux jardins, et son territoire produit en abondance des dattiers, des oliviers, des figuiers. Les sciences sont cultivées avec un grand succès à Biskra, dont les habi­tants suivent les mêmes dogmes religieux que les Arabes de Médine. Dans l'enceinte des murs, on trouve un grand nom­bre de puits qui fournissent de l'eau douce; celui qui est renfermé dans la grande mosquée est inépuisable. Autour de la ville, en dehors du fossé, s'étendent plusieurs faubourgs, et près de là est une montagne de sel, d'où l'on extrait ce miné­ral par grandes plaques qui ressemblent à des blocs de pierre.»
Traversée par des routes nombreuses, Biskra était un cen­tre de commerce très-important. La grande caravane du Marok, désignée par le nom particulier de Râkeb, s'y repo­sait toujours en allant à la Mekke ou en revenant.
A son premier passage, elle introduisait dans le pays des cuirs tannés et des tapis de Fês en grande quantité, des peaux d'agneau teintes, quelques chevaux, des ouvrages de sellerie qu'elle échangeait contre des objets d'habillement et de con­sommation. Ce commerce était très lucratif; mais il se faisait surtout au profit des tribus. Les marchands préféraient at­tendre, pour trafiquer, le retour des pèlerins, car ils rappor­taient avec eux des marchandises précieuses, des parfums, des tissus de l'Inde, de riches vêtements.
Depuis 1830 les caravanes du Marok ont cessé de traverser le territoire de l'Algérie. Aujourd'hui les pèlerins prennent la mer pour franchir l'espace qui les sépare de l'Egypte.
Au dix-septième siècle, Biskra était encore citée au nombre des grandes villes de l'ancienne régence. El Alâchi, qui la vi­sita en 1662, assure que le commerce y était toujours très actif et qu'il s'y rendait beaucoup de monde, soit du Tell, soit du Sahara; mais elle était déjà en décadence par suite du mau­vais gouvernement des Turcs et des hostilités continuelles des Arabes du dehors .
Biskra est moins une ville que la réunion de cinq villages ou quartiers disséminés dans des plantations de dattiers qui couvrent environ vingt mille hectares de terrain. L'ensemble des constructions n'a rien de remarquable. Les maisons sont généralement bâties en briques de terre séchées au soleil, que les Arabes appellent tôub, et recouvertes de terrasses gros­sières reposant sur bois de palmier.
Lorsque les Français prirent possession de Biskra au mois de mars 1844, ils trouvèrent dans la kasba, qui existait en­core à cette époque, une pièce de canon du temps de Henri II. Elle portait le millésime de 1549, avec le chiffre de Diane de Poitiers. Il est assez difficile d'expliquer par quelles vicissitudes ce monument de notre histoire nationale s'est trouvé transporté dans les steppes du Sahara.
Le bien-être des habitants de Biskra, depuis l'occupation, s'est notablement amélioré, en même temps que leurs habi­tudes se modifiaient En 1851 un jardin d'acclimatation a été établi, aux frais du gouvernement, dans le district des Béni Morr'a. Le sol et le climat du Zàb paraissent très propres aux cultures tropicales, telles que le café, la vanille, l'indigo, le coton, le ricin.
On sait que, parmi tous les indigènes de l'Algérie, l'habi­tant des oasis se distingue par son goût prononcé pour l'a­griculture. La magnificence végétative de ces localités privilégiées , où croissent en abondance le dattier, l'oranger, le citronnier, l'olivier et un grand nombre d'autres arbres aux fruits savoureux, est bien connue aujourd'hui.
En sortant de Biskra, on se dirigeait vers Tougourt. On compte quarante-sept lieues entre les deux villes. Tougourt, le Turaphilume de Ptolémée, suivant quelques auteurs, était le plus riche entrepôt de l'Algérie méridionale. Les tribus du désert s'y donnaient rendez-vous de tous les points du Sa­hara. Elles y portaient des tissus de laine, des harnais, des pelleteries, de l'alun, des figues, des raisins secs, du blé, de l'orge et d'autres productions agricoles, et s'approvision­naient, par achat ou par échange, d'épiceries apportées de Tunis ou de Constantine, de quincailleries, de toiles de lin et de coton, de draps européens, de corail, de bijoux pour les femmes et de dattes récoltées dans le pays.
L'affluence des étrangers à Tougourt était considérable. Ses habitants avaient des communications fréquentes avec les villes du Beled-el-Djerîd (le pays des palmes), R'dâmes, l'oasis de Touât, Sedgelmêssa ; et les caravanes de Tunis et de Constantine qui se rendaient dans les régions centrales de l'Afrique, y séjournaient ordinairement. Léon l'Africain, qui avait longtemps habité Tougourt, dit que le cheikh de cette ville payait au roi de Tunis un tribut de cinquante mille ducats, et qu'il lui en restait encore cent trente mille de re­venu, sur quoi il entretenait une garde nègre.
En zenata, Tougourt veut dire jardin. L'oasis qui porte ce nom n'est, en effet, qu'une longue suite de jardins ou plutôt de magnifiques vergers, plantés de figuiers, de grenadiers, de pêchers, de dattiers et d'un grand nombre d'autres végé­taux. On y cultive le coton, le hâchich et la garance ; ce der­nier produit est tellement abondant, qu'il n'est pas rare de voir un seul individu en récolter jusqu'à cent charges de mulet.
Tougourt, quoique bien pourvue d'eau, n'a cependant ni ruisseau, ni rivière; les sources mêmes y sont très rares; mais une immense nappe d'eau, qui s'étend à une grande profondeur au-dessous de la couche argileuse, fournit abon­damment à tous les besoins. La présence de cette mer souter­raine, comme l'appellent les indigènes, est confirmée par une légende populaire. Les Arabes regardent tous les chrétiens comme sorciers. Ils disent que l'Algérie méridionale était au­trefois un pays très fertile, arrosé par de nombreuses rivières, où l'on admirait la plus riche végétation du monde, mais que les chrétiens, jaloux de ne pouvoir posséder une si merveil­leuse contrée, ont, par leurs maléfices, fait rentrer sous terre toutes les sources du Sahara.
Les puits creusés par les habitants de Tougourt, qui ont jusqu'à vingt hauteurs d'homme, sont de véritables puits arté­siens, avec cette différence que les habitants, ne connaissant pas la méthode du sondage, emploient les procédés ordinaires d'excavation. Chaque village possède une de ces sources inépuisables, dont l'eau, au moyen de conduits, est distribuée dans tous les jardins.
La section de ces puits est de forme carrée, et un seul ou­vrier ou plongeur (c'est le nom qu'on lui donne) est employé au travail d'intérieur. A mesure qu'il avance, il soutient les terres avec des poutres de palmier. A un certain signe infaillible, lorsqu'il rencontre une espèce de pierre dont la cou­leur ressemble a celle de l'ardoise, il reconnaît qu'il touche à la mer souterraine. Le percement de cette dernière couche est une opération difficile qui exige de grandes précautions. Avant de descendre dans le puits pour rompre le diaphragme, l'ouvrier se met de la cire dans les oreilles et dans les na­rines, afin d'éviter d'être suffoqué par l'eau qui va jaillir ; puis il s'attache sous les bras avec une corde. A peine a-t-il brisé d'un dernier coup de pioche l'obstacle qui s'oppose à l'ascension de la colonne d'eau, qu'il faut le retirer sans perdre un instant; car l'eau se précipite avec une effrayante vitesse, franchit les bords du puits et se répand alentour : on la di­rige alors dans des canaux disposés à l'avance pour la rece­voir.
A partir de ce moment, l'eau ne cesse de couler. On assure qu'on voit encore des puits dont la construction en pierre de taille annonce l'origine romaine, et qui, depuis deux mille ans, ont sans discontinuation fourni de l'eau courante ; mais il en est d'autres aussi qui, après quelques années de service, tarissent tout à coup : ils s'arrêtent et meurent, selon l'expression des Arabes. Cette interruption subite entraîne tou­jours la ruine du village et celle des plantations qui l'entou­rent '.
De Tougourt, on allait à Ouâregla, la ville la plus ancienne du désert, située au centre du pays des dattes et des hommes élancés, bien faits et vigoureux. « Les habitants de cette ville antique, édifiée au désert de Barbarie, dit Léon l'Africain, sont plaisants, libéraux et très humains envers les étrangers, parce qu'ils ne sauraient avoir chose aucune, sinon par leur moyen, comme grains, draps, toiles, armes, en somme tout ce qui leur est nécessaire. »
Ainsi que Tougourt, Ouâregla était un des grands entrepots du désert, que les provenances des villes du littoral et de l'intérieur apportées par les caravanes alimentaient inces­samment. Les marchands trouvaient à y acheter des plumes d'autruche, des esclaves, des dents d'éléphant et de la poudre d'or.