البترول السنة 0 صفر "فرنسي"

PÉTROLE ANNÉE ZÉRO
HISTORIA magazine
N° 201 du 10 novembre 1971

 
CE 15 juin 1956, en fin d’après-midi, une information laconique est reproduite sur les télescripteurs. Quelques mots qui vont bouleverser les données du problème algérien : du pétrole a jailli au Sahara.
   Retransmis par Alger, le communiqué de la S.N.RE.P.AL. (Société nationale de recherches de pétrole en Algérie) précise avec une rigueur toute professionnelle : « La sonde du puits MD 1, foré sur le permis d’Oued-Mya, au lieu dit Hassi-Messaoud, à 15 km au sud-est d’Ouargla, a rencontré le toit de grès imprégné d’huile à 3 330 m et traversé la couche sur 140 mètres ».
   C’est l’aboutissement d’une longue obstination, Depuis des années déjà, bien avant que la rébellion éclate en Afrique du Nord, la France cherche obstinément l’or noir dans les profondeurs de son océan de sable.

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« Notre Oural, c’est l’Atlas »
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  « Notre Oural, c’est l’Atlas », disait Eirik Labonne, l’un des grands défenseurs de l’idée saharienne. Depuis 1928, Conrad Kilian, géologue inspiré, qui avait fait de nombreuses prospections aux confins libyens, étayait sa conviction de la richesse du désert sur d’incontestables observations techniques... De même, le professeur Émile-Félix Gautier, qui prophétisait à ses élèves : « Cette immensité pourrait être une source fantastique de prospérité. Un .jour, nous y trouverons de grandes quantités de pétrole ». Pourtant, à l’époque, l’idée d’un Sahara sans huile est si aveuglément admise que deux ouvrages classiques faisant autorité en la matière, Geology of petroleum et World geography of petroleum, ne mentionnent même pas son nom.
   Hallis Heldberg, géologue en chef de la société U.S. Gulf Oil Corporation, déclarait encore en 1951 : « Aucune zone intérieure de l’Afrique ne présente d’intérêt pour les recherches ». Cependant, depuis 1939, la France y croit : on publie cette année-là trois feuilles de la carte géologique interne de l’Afrique qui mettent l’accent sur l’étonnante analogie de structure du Sahara et de l’Arabie. Mais la guerre mondiale sur vient et le plus grand désert du monde, tel le Sphinx, va sommeiller quelques années encore sur son trésor enfoui.
   En 1948, une mission d’études psychologiques, mandatée par les deux grandes compagnies françaises qui sont intéressées à la recherche, la C.F.P.A. et la S.N.RE.P.AL. (1), débarque au Sahara.

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Le bassin saharien : 7 770 000 km²
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   On sait que le pétrole (2) est un mélange d’hydrocarbures qui résulte de la transformation des matières organiques contenues dans un grand nombre de sédiments. Or le Sahara comporte un vaste bassin sédimentaire limité au nord par l’Atlas, au sud par le Hoggar et qui s’étend d’est en ouest, de la Libye au bassin de Tindouf.
   Pour les spécialistes, l’huile précieuse doit fatalement exister dans cette immense étendue de 7 770 000 km².
   Les moyens de transport, de recherche et d’investigation ont considérablement évolué depuis la fin de la guerre. Le Sahara est désormais à portée opérationnelle. Si le pétrole existe dans son sous-sol – et il n’y a aucune raison pour qu’il n’existe pas –, la France est en mesure de le trouver et de l’exploiter.
   En mars 1949, une étude d’ensemble sur l’aspect pétrolier du bassin sédimentaire saharien se révèle si encourageante que la C.F.P.A. et la S.N. RE.P.AL., désormais associées, déposent une demande de permis exclusifs de recherche d’hydrocarbures dans la région qui s’étend depuis l’Atlas jusqu’au parallèle d’EI-Goléa.
   Le 16 octobre 1952, le gouvernement général de l’Algérie attribue par tirage au sort – pour répartir les chances de découverte – douze rectangles de 20 000 km² chacun, aux deux compagnies. Les permis sont octroyés pour cinq ans et les sociétés bénéficiaires doivent rendre la moitié de chacun d’eux à l’expiration de la première période quinquennale.
   Trois autres sociétés, la C.R.E.P.S., la C.P.A. et la C.E.P. (3) obtiennent également des permis de recherche dans le Sud saharien.


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(1) Compagnie française des pétroles (Algérie).
(2) Du latin petrae oleum (huile de pierre).
(3) C.R.EP.S. : Compagnie de recherche et d’exploitation du pétrole au Sahara ; C.P.A. : Compagnie des pétroles d’Algérie ; C.E.P. : Compagnie d’exploitation pétrolière.

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Des géologues... à dos de chameau
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   Ici, la boussole ne suffit plus. Curieusement, les cartes du désert sont incomplètes, presque dérisoires. Sans ces éléments essentiels, pas de prospection possible. L’Institut géographique national entreprend alors un sérieux relevé des surfaces par photographie aérienne.
   Nantis de leurs cartes, les géologues peuvent partir. À 1 000 km d’Alger, les premiers pionniers, amenant avec eux véhicules, matériel et subsistance, vont vivre en ermites explorateurs.
   Cette épopée splendide qui nait au grand soleil en rappelle irrésistiblement une autre : la conquête du Texas, avec lequel le Sahara ne manque pas de points communs. Ces hommes jeunes, venus des quatre coins de France, ont juré de tenir la gageure. Sans crainte, ils se heurtent à une terre hostile, à un climat torride, à un monde destructeur. Ce n’est pas encore le temps des confortables pullmans climatisés, des piscines et du cinéma le soir. Ils couchent sous la tente pendant les nuits « glaciales », et, le jour, ils luttent comme des damnés sous un soleil implacable. Pas de dimanches, pas de jours de fête pour ces forçats volontaires ; seulement le cordon ombilical de la radio, quelques boîtes de bière et, de temps en temps, la visite d’une caravane... En certains points des ergs inaccessibles aux Land-Rover, les géologues explorent les sables à dos de chameau, car les hélicoptères viendront seulement plus tard. Avec l’exploitation...
   Sur les résultats de leurs travaux, la Compagnie générale de géophysique est alors chargée de l’exploration en profondeur par des « procédés de surface » : la gravimétrie (variation de l’intensité de la pesanteur en fonction de la répartition dans le sol de masses de densités différentes) est utilisée pour donner les indications structurales sur l’ensemble des permis. Les méthodes sismiques, réflexion et réfraction, précisent ensuite ces données de base. En 1956, le gisement d’Hassi-Messaoud sera localisé dans sa totalité par ce procédé.
  « On ne dira jamais assez l’importance de la géophysique dans cette affaire où il a fallu tout inventer », dit M. Leca, ancien directeur général adjoint de la S.N.RE.P.AL., qui ajoute : « La géophysique et la foi ont été nos meilleures armes...
   Mais, pour l’instant, les pétroliers ne sont pas encore au bout de leurs peines.
  Les forages de reconnaissance, l’installation du matériel lourd, se font dans des conditions acrobatiques. II faut ouvrir des pistes, tracer des aérodromes, trouver l’eau. C’est la tâche du génie civil.

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De la boue, une petite flamme, un bec Bunsen...
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   Se souvient-on encore du prix de la sueur et du sang ? Là où sont venus les pionniers français s’étendait le néant. Ce monde lunaire, cette nature morte, à force de courage et de persévérance ils l’ont ressuscité, l’ont réduit à merci. C’est vrai que sans leur foi, sans leur persévérance, le pétrole et le gaz, sources inestimables de richesse, croupiraient encore sous les sables.
   C’est en mai 1953 qu’apparaissent enfin les premiers indices. À cette époque, l’oasis de Berriane est le théâtre d’une petite expérience, riche de signification. Une équipe de prospecteurs de la S.N. RE.P.AL. a enregistré, en présence du ministre de l’Industrie et de l’Énergie, M. Louvel, le résultat d’un premier forage d’essai à 2 000 m de profondeur. D’un peu de boue, un ingénieur recueille quelques centimètres de gaz qu’il fait passer dans une éprouvette. Devant le ministre, il l’approche d’un bec Bunsen. Une courte flamme jaillit.
   Un peu plus tard, le 10 mars 1954, les prospecteurs sahariens vont enregistrer leur premier vrai succès, avec l’éruption-surprise de Berga. Sur ce chantier de la C.R.E.P.S., situé à 125 km d’In-Salah, le gaz combustible s’est échappé de terre alors que la sonde venait d’atteindre 1 400 m. Pour les chercheurs, c’est la preuve attendue que 1e Sahara cache du pétrole dans ses entrailles; Une grande lueur s’est allumée au ras des dunes infinies, attirant vers elle une caravane qui chemine sur la piste du Tidikelt. Les hommes voilés ont détourné leurs chameaux, intrigués par cette lumière insolite. À distance respectueuse du camp où les pionniers s’affairent sans se soucier de leur présence, ils fixent en silence la cathédrale métallique qui s’élève à 30 lieues de l’oasis la plus proche, dans un décor qu’ils imaginaient immuable.
   Mais ce jour-là, à Berga, l’enthousiasme se nuance d’inquiétude. La nappe a été atteinte au premier forage, chose extrêmement rare, et l’éruption a surpris tout le monde. Dès les premiers jets, le travail est arrêté.
   D’urgence, par un pont aérien, on amène dans le désert du matériel lourd, des pompes et la poudre de baryte indispensable au conditionnement des boues de forage.

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Du pétrole ! Le Sahara, Texas français
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   Et c’est enfin cette fameuse journée du 15 juin 1956 qui voit le Sahara livrer son dernier secret.
   Dans les dunes brûlantes à 3 000 km des Champs-Élysées, des hommes rudes, pataugeant dans l’or noir qui souille le sable millénaire, luttent contre les flammes échappées de l’enfer.
   Ce que le communiqué de la S.N. RE.P.AL. n’a pas dit, c’est que la découverte s’est accompagnée d’un drame. Le pétrole saharien a son premier martyr : Jean Riemer, qui a payé de sa vie le privilège d’avoir été un précurseur...
   15 heures. MD 1 (MD pour Messaoud) somnole dans le ronronnement monotone des moteurs Diesel qui actionnent la sonde. Une dizaine d’hommes vivent en commando depuis six mois dans ce trou perdu, au bout d’une piste invraisemblable que ne fréquentent plus guère les caravanes.
   Hassi-Messaoud, « le puits du bonheur », est à sec. Quand ils sont arrivés dans ce coin de fin du monde, les pétroliers ont dû creuser pour trouver l’eau. Consolation, elle remonte de si loin, 1 000 mètres environ, que sa fraicheur est sans égale.
   Quelques cabines climatisées autour du derrick qui se dresse en tour Eiffel, des tentes et pas un brin d’ombre. C'est là tout l’univers de la première équipe de forage de la S.N.RE.P.AL.
   Pour l’instant quatre hommes travaillent sur la plate-forme. Le contremaître Jean Riemer est au frein. En short et torse nu. C’est un jeune gars de vingt-huit ans qui a fait ses classes de foreur dans la plaine du Chélif. Voilà quatre ans qu’il est à la S.N.RE.P.AL.
   La sonde tourne au ralenti. II n’y a pas un souffle de vent et la chaleur recouvre tout, comme une chape de plomb en fusion.
   Demain, les camions arriveront d’Ouargla, avec le ravitaillement frais. Soudain, un grondement démentiel monte du fond du puits. La colonne de boue, qui n’a pas été assez alourdie car c’est un sondage d’exploration, remonte à toute allure vers l’air libre, comme poussée par une force démoniaque. Elle crève la surface et s’échappe à gros bouillons. Stupéfaits, les hommes la voient jaillir comme la mousse d’une immense bouteille de champagne qu’on débouche. En un instant, l’atmosphère se charge d’une intenable odeur de gaz. Les diesels s’emballent à éclater.
   Un formidable éclair balaie la plate-forme. La déflagration a secoué le chantier, tout le monde accourt. L’ingénieur plonge dans la fournaise et ferme à toute allure les vannes spéciales de la tête de puits. Mais Riemer gît, atrocement brûlé.
   L’alerte immédiatement est donnée à Alger. Un avion, envoyé d’urgence, rapatrie Riemer, mais ce dernier mourra, quinze jours plus tard, de ses blessures dans une clinique de Maison-Carrée.

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Un Eldorado en sursis
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  Absorbés par leurs problèmes immédiats, consternés par le coup dur qui a frappé l’équipe, les hommes de MD 1 ne réalisent pas qu’ils viennent de trouver le pactole.
  À Alger, la S.N.RE.P.AL. convoque d’urgence son état-major. Mais les pétroliers sont des gens sages, à l’enthousiasme mesuré. Avant de crier victoire, ils attendent confirmation.
  Néanmoins, il faut dire quelque chose. Pour M. Bouakouir, c’est indispensable ; administrateur de la S.N.RE. P.AL., représentant le gouvernement général, c’est un homme dynamique qu’une seule pensée domine : convaincre la France de rester en Algérie. II donne des ordres pour que la nouvelle soit connue, mais avec toute la discrétion que commandent les circonstances.
   Minable puits, abandonné des chameliers, Hassi-Messaoud, que gardaient autrefois les « joyeux », connaîtra, deux ans plus tard, une renommée mondiale. Baptisés « Maison-Verte », ses chantiers aux 300 puits seront plus fréquentés que le boulevard Saint- Germain un soir de 14 juillet. Ils viendront de partout, journalistes, diplomates, conseillers, ministres, spécialistes, observateurs étrangers qui s’extasieront sur la réussite de l’épopée française au Sahara.
   Au Caire, les chefs de la rébellion algérienne se frottent les mains, à l’annonce de la nouvelle. Les cousins riches d’Arabie Saoudite les ont toujours fait rêver. Déjà, des chikaïas naissent avec les voisins marocains et tunisiens au sujet des frontières sahariennes, que ceux-ci, dans leur convoitise, voudraient bien rectifier...
   Mais à cet instant, il est impossible de ne pas penser que les Français font plus que mériter la richesse qu’ils viennent de découvrir. Car le pétrole, comme l’avait prédit quarante-huit ans auparavant le commandant Marchand, héros de Fachoda, va continuer de couler et de couler encore...
  À OM 1 d’abord, puits de la C.F.P.A., implanté à quatre kilomètres au nord- est de MD 1, qui confirmera l’étendue et la valeur du champ d’Hassi-Messaoud, le classant parmi les vingt plus riches du monde. À Edjelé ensuite.
   Les prospecteurs découvriront encore l’immense réserve de gaz naturel d’Hassi-R’Mel, la poche de Gassi-Touil...
« Quand il dévoilera ses richesses, c’en sera fait de notre Sahara », prédisait le commandant Marchand en 1909.
Mais, en 1956, la France est toute à son Eldorado et aux espérances qu’il fait naitre : l’aventure saharienne commence, après quinze ans d’un dur prélude.
   Mis en production le 6 janvier 1958, MD 1, premier puits saharien, est maintenant tari. Mais le pétrole continue de jaillir des centaines d’autres qui ont suivi et qui n’appartiennent plus à la France. De leur découverte, il reste un nom de rue à Hassi-Messaoud, la rue Jean-Riemer, la seule que les nouveaux maitres du pétrole algérien n’aient pas encore songé à faire débaptiser.
J. TAOUSSON